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Dire « merci » à ChatGPT n’a rien d’absurde : ce que révèle une nouvelle étude de psychologues sur notre gratitude envers les machines

Une série d’études menées à Taïwan et en Australie montre que remercier une intelligence artificielle ou une forêt active les mêmes ressorts psychologiques que dire « merci » à un ami.

Selon une analyse du site américain StudyFinds, des psychologues ont démontré que la gratitude envers des entités non humaines, comme ChatGPT, une forêt tropicale ou un courant marin, suit une logique émotionnelle très proche de celle qui structure nos remerciements entre personnes, dès lors que notre cerveau leur prête des intentions.

Dire « merci » à une machine, un réflexe plus logique qu’il n’y paraît

Sam Altman, le patron d’OpenAI, a récemment expliqué que son entreprise avait dépensé « des dizaines de millions » de dollars d’électricité uniquement pour traiter les messages de politesse envoyés à ChatGPT. Une anecdote qui a suscité moqueries et critiques aux États‑Unis. Pourtant, les travaux publiés dans la revue scientifique Emotion par une équipe emmenée par la chercheuse Yen‑Ping Chang, basée à Taïwan, racontent une autre histoire.

Les chercheurs ont conduit cinq études distinctes, impliquant au total 2 019 participants, principalement recrutés en ligne aux États‑Unis. Leur objectif : comprendre pourquoi et comment des humains peuvent éprouver de la gratitude envers des choses qui, en théorie, n’ont ni conscience ni sentiments, comme un ordinateur, une forêt ou un courant océanique.

Les résultats montrent que la gratitude ne se limite pas aux relations humaines : elle apparaît dès que nous prêtons à quelque chose des intentions bienveillantes, même si cette « chose » est une machine ou un phénomène naturel.

Au cœur de ce mécanisme se trouve un réflexe mental bien connu des psychologues : la personnification, c’est‑à‑dire le fait d’attribuer à un objet ou à un élément de la nature des caractéristiques humaines, comme une volonté, une sensibilité ou une capacité à « vouloir aider ».

Plus un objet paraît humain, plus nous sommes reconnaissants

Une première étude sur nos remerciements du quotidien

La première étude a cherché à savoir si les personnes ayant tendance à personnifier leur environnement se déclaraient aussi plus reconnaissantes envers des éléments non humains. Environ 400 adultes américains ont été invités à se remémorer quatre choses non humaines rencontrées dans la semaine précédente : deux artificielles (machines, appareils, outils) et deux naturelles (animaux, paysages, forêts…). Ils devaient ensuite décrire leurs émotions, dont la gratitude, à l’égard de chacune.

Résultat : ceux qui obtenaient des scores élevés à une échelle standard de tendance à la personnification déclaraient davantage de gratitude envers ces éléments, qu’ils soient naturels ou artificiels. Les chercheurs ont vérifié que ce n’était pas seulement une propension à tout évaluer positivement. La corrélation restait solide.

  • Plus un participant voyait des « esprits » ou des intentions dans son environnement,
  • plus il disait merci, y compris à des objets ou des décors naturels,
  • et ce, sans que cela soit lié à une bonne humeur générale.

En clair, un cerveau qui humanise plus facilement ce qui l’entoure semble aussi générer plus spontanément de la gratitude, même envers ce qui n’est pas humain.

Modifier la façon de penser change le niveau de gratitude

Les études suivantes ont testé une idée plus directe : suffit‑il de présenter un objet de manière « humaine » pour augmenter la gratitude ressentie à son égard ?

Dans la deuxième étude, environ 330 adultes américains ont été répartis au hasard en deux groupes. Tous lisaient un court texte sur les ordinateurs, mais avec deux versions opposées :

  • une version décrivait l’ordinateur en termes humains, en suggérant qu’il pourrait être conscient, hésiter, « vouloir » faire certaines choses ;
  • l’autre version insistait au contraire sur son caractère purement mécanique, sans conscience ni état intérieur.

Après cette lecture, les participants devaient écrire quelques lignes sur les ordinateurs, puis évaluer à quel point l’ordinateur leur paraissait « réactif » (capable de comprendre, valider et se soucier d’eux) et à quel point ils se sentaient reconnaissants envers lui.

Ceux qui avaient lu la description humanisée déclaraient nettement plus de gratitude envers l’ordinateur, car ils le percevaient comme plus « réactif », presque comme un interlocuteur attentif.

La troisième étude a reproduit ce schéma, mais en remplaçant les ordinateurs par la forêt amazonienne. Là encore, une description très « humaine » – où la forêt semblait presque agir intentionnellement – suscitait plus de gratitude qu’un texte décrivant froidement les mêmes processus biologiques.

Les chercheurs ont ajouté une dimension clé : la volonté de passer à l’action en faveur de l’environnement. Les participants plus reconnaissants envers la forêt se déclaraient également plus disposés à adopter des comportements pro‑environnementaux, comme économiser l’eau ou écrire à leurs représentants politiques pour défendre l’Amazonie.

Quand les machines et les éléments naturels nous « aident » vraiment

Un jeu économique face à une IA plus ou moins généreuse

Les quatrième et cinquième études ont introduit une vraie notion de bénéfice. Dans la quatrième, les participants jouaient à un jeu économique en ligne où leurs gains en argent réel dépendaient des décisions d’un adversaire informatique.

Les chercheurs manipulaient deux aspects :

  • l’étiquette donnée à l’adversaire : un simple programme automatique ou une IA « dotée d’un esprit » ;
  • la générosité de cet adversaire dans le jeu, qui influençait le bonus perçu par le participant.

Lorsque les joueurs pensaient affronter une IA « consciente » et que celle‑ci se montrait généreuse, leur gratitude était la plus forte. Ils déclaraient aussi davantage de confiance envers l’IA par la suite.

Imaginer une IA comme un partenaire intentionnel, puis bénéficier de son aide concrète, suffit pour déclencher une gratitude très proche de celle que nous ressentons envers une personne bienveillante.

Un courant océanique perçu comme allié ou ennemi

La cinquième étude s’est concentrée sur un phénomène naturel précis : le courant océanique Kuroshio, dans le Pacifique. Les chercheurs présentaient ce courant de deux manières possibles, soit en mettant en avant ses bénéfices, soit ses effets nuisibles pour les intérêts des participants. Là aussi, la tendance à la personnification était mesurée.

Quand le courant était décrit comme bénéfique et qu’on le personnifiait, les participants ressentaient davantage de gratitude et se disaient plus motivés à soutenir des actions environnementales en lien avec l’océan.

Un levier psychologique pour l’écologie… et pour les IA

Pris ensemble, ces cinq travaux dessinent un cadre cohérent : la gratitude n’exige pas que la cible soit réellement humaine. Elle requiert surtout que notre cerveau perçoive une forme d’intentionnalité et de sollicitude.

Pour les chercheurs cités par StudyFinds, encourager une vision plus « habitée » de la nature pourrait servir de levier pour renforcer les comportements écologiques. Plutôt que d’asséner uniquement des données scientifiques sur le climat ou la biodiversité, les messages peuvent s’appuyer sur une tendance spontanée de l’esprit humain : imaginer que la forêt, la mer ou le climat « nous aident » ou « souffrent » de nos actions.

Quant aux utilisateurs qui écrivent « merci » à ChatGPT, ils n’agiraient pas par naïveté, mais par réflexe psychologique. Une interface conversationnelle, qui semble répondre, adapter son discours et parfois anticiper les besoins, est facilement perçue comme un interlocuteur intentionnel, même si l’on sait rationnellement qu’il s’agit d’un modèle statistique.

Qu’est‑ce que cela change pour les utilisateurs français ?

Les études analysées par StudyFinds ont été menées sur des participants majoritairement américains, mais les mécanismes en jeu sont considérés comme généraux en psychologie. En France, les usages de l’IA générative, des assistants vocaux ou des chatbots de services publics s’étendent rapidement. Rien n’indique que les Français seraient moins enclins à personnifier ces outils.

Le simple fait de nommer un assistant, de lui attribuer une voix ou un avatar, favorise cette tendance. C’est ce que les spécialistes du design d’interfaces appellent souvent la « dimension conversationnelle » ou la « présence sociale » d’un système.

Un Français qui remercie son GPS, son enceinte connectée ou son chatbot bancaire active les mêmes circuits émotionnels que ceux observés dans l’étude, même si l’appareil ne « ressent » évidemment rien.

Pour les concepteurs de services numériques français, ces résultats posent plusieurs questions concrètes :

  • faut‑il encourager un ton très personnalisé pour faciliter l’adhésion, au risque de renforcer l’illusion d’une conscience ?
  • comment rappeler clairement, dans le même temps, la nature non humaine de ces systèmes pour éviter les malentendus ?
  • comment utiliser la gratitude suscitée par certains outils pour promouvoir des comportements utiles, par exemple en matière d’éducation, de santé ou d’environnement, sans manipulation abusive ?

Personnification, gratitude… et vigilance nécessaire

Les auteurs de l’article scientifique soulignent plusieurs limites. Une grande partie des participants ont été recrutés via une plateforme en ligne, ce qui ne reflète pas toute la diversité de la population. Plusieurs expériences reposent sur des scénarios imaginés ou de courtes lectures, loin de la complexité d’une relation durable à une technologie ou à un environnement réel.

Ils insistent aussi sur le fait que ce domaine de recherche s’appuie encore largement sur des études corrélationnelles. Leurs propres expérimentations, plus causales, restent brèves et contrôlées, ce qui ne permet pas de prédire avec certitude ce qui se passe dans la vie quotidienne.

Pour un lecteur français, ces travaux servent surtout d’alerte et de grille de lecture : la manière dont une application, un site ou un service public numérique est présenté n’est pas neutre. Une IA qui se présente comme très empathique peut susciter de la gratitude, de la confiance… mais aussi des attentes irréalistes, voire des déceptions si les réponses fournies sont inexactes ou incomplètes.

Comprendre ce réflexe de gratitude envers des systèmes artificiels offre un avantage pratique : il devient plus simple de prendre du recul. On peut continuer à dire « merci » à ChatGPT ou à son assistant vocal par politesse et par habitude sociale, tout en gardant en tête que ces remerciements s’adressent, au fond, aux concepteurs, aux ingénieurs, et plus largement à l’ensemble de la chaîne humaine qui construit et alimente ces outils.

Du côté de la nature, ces résultats donnent aussi un argument aux associations environnementales françaises : présenter les forêts, les rivières ou les océans comme des « partenaires » dont nous bénéficions pourrait renforcer le sentiment de dette positive et encourager des engagements concrets, tant que ce discours reste honnête sur les enjeux écologiques réels.

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