EUROTEL

Un flacon de 1 900 ans exhumé en Turquie : les Romains y mélangeaient des excréments humains et du thym pour en masquer l’odeur

Gros plan sur un minuscule flacon de verre romain ancien scellé hermétiquement, contenant des résidus secs brun foncé, posé en contexte archéologique.

En Turquie, des archéologues ont rouvert un minuscule flacon romain intact depuis près de deux millénaires, révélant un contenu inattendu et dérangeant.

Conservé depuis des décennies dans un musée de Bergama, ce flacon de verre romain scellé vient de livrer son secret : des résidus d’excréments humains mêlés à du thym. Une découverte détaillée dans une étude scientifique récente et relayée par le média en ligne américain All That’s Interesting, qui confirme qu’une médecine à base de matières fécales était bel et bien pratiquée dans l’Antiquité romaine, et pas seulement évoquée dans les textes.

Un minuscule flacon de verre, oublié dans un musée turc

Le flacon mis en cause est un unguentarium, petit récipient de verre très courant à l’époque romaine. Il a été exhumé il y a des années dans une tombe de l’ancienne cité de Pergame, aujourd’hui Bergama, dans l’ouest de la Turquie, avant d’être rangé dans les réserves du musée archéologique local.

C’est l’archéologue turc Cenker Atila, de l’université Sivas Cumhuriyet, qui a décidé de s’y intéresser de plus près. L’objet présentait une particularité : il était encore scellé et semblait contenir une quantité notable de matière séchée.

Les analyses ont révélé dans ce flacon vieux de 1 900 ans un mélange d’excréments humains et de composés issus du thym, probablement utilisés comme remède médical.

Les chercheurs ont d’abord soigneusement ouvert le flacon. Aucune odeur nauséabonde ne s’en est dégagée, a précisé Cenker Atila. À l’intérieur, ils ont observé de fines paillettes brun foncé, agglomérées, piégées dans les parois du récipient.

Des excréments humains… et de l’huile de thym

Pour identifier précisément le contenu, l’équipe a eu recours à des analyses chimiques poussées, dont la chromatographie et la spectrométrie de masse. Ces tests ont mis en évidence plusieurs marqueurs biologiques bien connus des spécialistes.

  • Coprostanol : molécule issue de la dégradation du cholestérol dans l’intestin humain, indicateur typique de matières fécales humaines.
  • 24-éthylcoprostanol : autre biomarqueur lié aux excréments, renforçant l’hypothèse d’une origine humaine.
  • Carvacrol : composant majeur de l’huile de thym, aux propriétés aromatiques et antiseptiques.

Ce cocktail chimique ne laisse guère de doute aux auteurs de l’étude publiée dans le Journal of Archaeological Science: Reports. Le flacon contenait une préparation à base d’excréments humains, parfumée au thym. L’herbe aromatique devait servir à atténuer, voire camoufler, l’odeur désagréable de la matière fécale.

Selon l’archéologue Cenker Atila, « quand nous avons ouvert l’unguentarium, il n’y avait pas de mauvaise odeur », signe que le thym a probablement joué son rôle de masque olfactif.

Pour les chercheurs, la probabilité qu’il s’agisse d’un simple dépôt accidentel ou d’un contenu non médical est très faible. Le contexte funéraire, la qualité du flacon et la composition du mélange pointent vers un usage thérapeutique ou rituel lié aux pratiques médicales locales.

Pergame, haut lieu de la médecine romaine

L’emplacement de la découverte n’est pas anodin. Pergame était à l’époque romaine un grand centre de savoir médical. La cité abritait un célèbre sanctuaire guérisseur et a vu naître Galien, l’un des plus grands médecins de l’Antiquité, qui y a longuement exercé.

Les textes médicaux antiques, notamment ceux de Dioscoride, Pline l’Ancien et Galien lui-même, mentionnent l’usage thérapeutique des excréments, surtout animaux. Ces auteurs décrivent des préparations à base de bouse d’âne, de fumier de chèvre ou de bouse de vache pour soigner des inflammations, des infections ou certains troubles gynécologiques.

Les chercheurs soulignent que de nombreuses recettes antiques combinent des excréments avec des substances odorantes puissantes, comme des herbes aromatiques ou des résines, pour atténuer leur caractère repoussant.

Les matières fécales n’étaient pas forcément perçues comme répugnantes, mais comme des substances « puissantes » et « efficaces », chargées d’une symbolique forte. Les textes les évoquent souvent avec euphémismes et précautions, ce qui a longtemps poussé les historiens modernes à y voir surtout des spéculations théoriques.

Une preuve matérielle que ces remèdes étaient vraiment utilisés

Jusqu’ici, aucune preuve archéologique claire n’attestait que ces préparations fécales décrites dans les manuscrits étaient véritablement fabriquées et administrées aux patients. En tant que matière organique, les excréments se décomposent et disparaissent en général rapidement du registre archéologique.

Le flacon de Pergame change la donne. Abrité dans un récipient hermétiquement clos, conservé au sec dans une tombe, le mélange a survécu près de 1 900 ans sous forme de résidus secs, suffisants pour une analyse moderne.

Les auteurs de l’étude estiment que la composition du contenu correspond étroitement à certains remèdes évoqués par Galien et d’autres auteurs gréco-romains. Pour eux, il ne s’agit plus seulement d’une théorie consignée dans les textes :

Les chercheurs affirment que leurs résultats montrent que ces recettes à base de matières fécales étaient « réellement mises en œuvre, et pas seulement décrites dans des traités médicaux ».

Ce type de découverte reste extrêmement rare, justement parce que ces substances se dégradent très vite. Le cas de Pergame constitue donc une pièce clé pour mieux comprendre les pratiques médicales romaines, loin de l’image idéalisée d’une médecine antique uniquement fondée sur les plantes ou les bains.

Pourquoi utiliser des excréments comme médicament ?

Pour un lecteur contemporain, l’idée de se soigner avec des excréments humains paraît totalement absurde, voire dangereuse. Les chercheurs rappellent toutefois que, dans de nombreuses cultures anciennes, les matières fécales étaient envisagées comme des produits chargés d’une force vitale, capables d’agir sur le corps.

Les textes évoquent des usages variés :

  • Applications locales sur la peau pour traiter des inflammations ou des plaies.
  • Mélanges avec des huiles ou des herbes pour combattre des infections ou calmer des douleurs.
  • Préparations liées à la reproduction, notamment pour certains troubles gynécologiques.

Dans l’Égypte ancienne déjà, des documents médicaux datant du XVIe siècle avant notre ère mentionnent la bouse et les excréments comme ingrédients, souvent associés à des composants aromatiques. La tradition s’est ensuite prolongée dans le monde gréco-romain.

Un écho avec les traitements modernes du microbiote

Les auteurs de l’étude établissent un parallèle discret mais intrigant avec certaines pratiques médicales actuelles. Aujourd’hui, la transplantation de microbiote fécal (ou greffe de selles) est utilisée, dans des cadres strictement encadrés, pour restaurer la flore intestinale de patients souffrant de déséquilibres graves, en particulier après certaines infections.

Face au regain d’intérêt pour les thérapies basées sur le microbiote, les chercheurs invitent à « reconsidérer des traditions anciennes trop vite classées comme marginales ou irrationnelles ».

Évidemment, les Romains n’avaient aucune notion de bactéries ou de microbiote. Leur vision reposait davantage sur des principes symboliques, sur l’expérience empirique et sur la théorie des humeurs. Mais la simple idée que des matières fécales puissent avoir un effet sur la santé réapparaît, sous une forme radicalement différente et scientifiquement encadrée, dans la médecine contemporaine.

Ce que cela change pour la compréhension de la médecine romaine

Pour les historiens de la médecine, ce flacon de Pergame apporte plusieurs enseignements concrets :

Point Apport de la découverte
Crédibilité des textes anciens Elle montre que certaines recettes jugées théoriques étaient effectivement préparées et utilisées.
Rôle des odeurs Elle confirme l’emploi d’herbes aromatiques comme le thym pour rendre les remèdes plus supportables.
Statut des excréments Elle illustre leur statut de substance « puissante », à la frontière entre le dégoût et le remède.
Pratiques à Pergame Elle renforce l’image de Pergame comme centre d’expérimentation et de savoir médical.

Cette découverte incite aussi les musées à réexaminer certains objets scellés conservés dans leurs réserves. D’autres flacons ou amphores pourraient encore contenir des traces de préparations médicinales oubliées, susceptibles de livrer de nouvelles informations sur les soins prodigués aux patients dans l’Empire romain.

Quelle place pour ce type de remède dans la France actuelle ?

En France, l’usage thérapeutique des excréments est strictement encadré. La greffe de microbiote fécal, lorsqu’elle est pratiquée, s’effectue dans des hôpitaux ou cliniques, sous supervision médicale, avec des protocoles rigoureux de sélection et de préparation des dons. Rien à voir avec les mélanges empiriques de l’Antiquité.

Les autorités sanitaires françaises s’appuient sur les recommandations internationales et sur les agences de santé pour autoriser ou non ces méthodes. La préparation des produits dérivés des selles se déroule dans des laboratoires spécialisés, avec un contrôle microbiologique et des conditions d’asepsie strictes, afin de limiter les risques d’infection.

Pour un lecteur français, l’intérêt de cette découverte turque tient donc surtout à la mise en perspective : elle montre que la fascination pour les liens entre intestin, selles et santé remonte à très loin, même si les cadres scientifiques, les objectifs et les dispositifs de sécurité n’ont plus rien à voir.

Thym, carvacrol et propriétés antimicrobiennes

Dernier point mis en lumière par le flacon de Pergame : le rôle du thym. Au-delà de son parfum, cette plante méditerranéenne figure depuis longtemps dans les pharmacopées traditionnelles, pour ses vertus antiseptiques, notamment grâce au carvacrol et au thymol qu’elle contient.

Aujourd’hui, le thym reste utilisé dans certaines préparations phytothérapeutiques, par exemple sous forme d’infusions de soutien en cas de refroidissement, ou dans des produits d’hygiène buccale. Les scientifiques ne recommandent évidemment pas de l’associer à des excréments, mais la découverte confirme que les médecins antiques associaient déjà ingrédients « sales » et plantes réputées purifiantes.

Ce flacon exhumé en Turquie offre ainsi une fenêtre très concrète sur le quotidien médical romain : des pratiques parfois choquantes pour un regard moderne, mais qui s’inscrivaient dans une logique cohérente pour l’époque, mêlant observation, croyances et recherche de solutions, aussi surprenantes soient-elles.

Questions fréquentes

Pourquoi les Romains utilisaient-ils des excréments comme remède ?

Dans les cultures anciennes, les matières fécales étaient perçues comme des substances chargées d'une force vitale capable d'agir sur le corps. Elles étaient utilisées sous forme d'applications locales, de mélanges avec des huiles ou pour traiter des troubles gynécologiques et des infections.

Comment les chercheurs ont-ils identifié le contenu du flacon ?

L'équipe a utilisé des analyses chimiques poussées, notamment la chromatographie et la spectrométrie de masse, pour détecter des biomarqueurs spécifiques : le coprostanol et le 24-éthylcoprostanol (indicateurs d'excréments humains) ainsi que le carvacrol (composant majeur de l'huile de thym).

Pourquoi le thym était-il mélangé aux excréments ?

Le thym, avec ses propriétés aromatiques et antiseptiques, était utilisé pour atténuer voire camoufler l'odeur désagréable des matières fécales. L'archéologue Cenker Atila a noté qu'aucune mauvaise odeur ne s'est dégagée à l'ouverture du flacon, preuve de l'efficacité du masque olfactif.

Pourquoi cette découverte est-elle si importante ?

C'est la première preuve archéologique matérielle que ces remèdes fécaux mentionnés dans les manuscrits antiques étaient véritablement fabriqués et administrés. Les matières fécales se dégradant rapidement, ce flacon hermétiquement clos et conservé au sec durant 1 900 ans constitue une découverte exceptionnelle.

Quel lien existe-t-il avec la médecine moderne ?

Les auteurs de l'étude établissent un parallèle avec la transplantation de microbiote fécal, pratique médicale actuelle utilisée pour restaurer la flore intestinale. Cette découverte invite à reconsidérer les traditions anciennes face au regain d'intérêt pour les thérapies basées sur le microbiote.
Défiler vers le haut