Aux États-Unis, de plus en plus d’adultes se sentent seuls, malgré des contacts nombreux. Une psychiatre pointe un autre facteur clé.
Alors que les études s’enchaînent sur la montée de la solitude chez les adultes américains, une spécialiste des relations, citée par le média américain Vice à partir d’un entretien accordé à Newsweek, affirme que le problème ne vient pas du carnet d’adresses, mais de la qualité des liens qui le remplissent.
Une solitude qui progresse chez les adultes américains
Aux États-Unis, la tendance inquiète les autorités sanitaires. Le Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC) estime qu’environ un adulte sur trois se trouve dans la catégorie des personnes seules. Un sondage du Pew Research Center réalisé en 2024 indique qu’un Américain sur cinq déclare n’avoir aucun ami proche, soit deux fois plus que dans les années 1990. Un autre sondage, mené par l’application de rencontres Bumble, souligne que 60 % des adultes disent vouloir de nouveaux amis, alors que 52 % n’en ont pas noué un seul au cours de l’année écoulée.
Ces chiffres montrent une société où le besoin de lien est fort, mais où les amitiés profondes reculent. Les réseaux sociaux, censés renforcer les connexions, n’apparaissent pas comme un remède. Ils multiplient les contacts, sans garantir un véritable soutien émotionnel.
« Ce n’est pas le nombre d’amis, c’est la proximité »
Pour la psychiatre et experte des relations Laura Dabney, interrogée par Newsweek et relayée par Vice, la racine du problème est ailleurs. Elle observe que beaucoup de personnes évaluent leur vie sociale au simple nombre d’amis.
Selon la psychiatre Laura Dabney, le sentiment de solitude naît surtout du manque de proximité, de profondeur et d’intimité dans les relations.
« Les gens comptent en quelque sorte le nombre d’amis qu’ils ont et supposent que moins ils en ont, plus ils sont seuls », explique-t-elle. « Mais ce que j’ai constaté… c’est la proximité des relations. S’il manque la proximité, la profondeur, l’intimité, alors c’est cela qui provoque la solitude. » Autrement dit, une longue liste de contacts ne garantit pas une véritable “file de secours” en cas de coup dur.
Vice résume cette idée par une distinction nette : une liste de numéros et un système de soutien n’ont rien à voir. Une personne peut multiplier les échanges superficiels, sans avoir personne à appeler en pleine nuit en cas d’urgence.
Comment les amitiés adultes s’étiolent sans bruit
L’article de Vice décrit la manière discrète dont les amitiés adultes s’affaiblissent. Il n’y a en général ni dispute spectaculaire ni rupture nette. Les messages se raccourcissent, les appels sont sans cesse reportés, les projets sont remis “à plus tard”. Puis arrive le moment où l’on réalise que la liste des personnes que l’on appellerait en cas d’urgence a fondu.
Autour de 30 ans, le décor change. L’article rappelle que l’école offrait automatiquement deux éléments clés pour créer des liens forts : la proximité et le temps libre partagé. Les psychologues considèrent ces conditions comme essentielles à la naissance d’amitiés profondes. La vie adulte, elle, ne les offre pas spontanément.
Le travail prend plus de place, les carrières se structurent, les enfants arrivent, les parents vieillissent et demandent davantage d’attention. Peu à peu, l’amitié glisse en bas de la liste des priorités. Contrairement à la famille ou au couple, une amitié ne s’accompagne généralement pas d’obligations explicites ; elle apparaît donc comme “optionnelle” et devient souvent le premier domaine sacrifié.
« Rejoindre d’abord, la proximité viendra après » : la méthode Dabney
Face à ce constat, Laura Dabney met en avant une stratégie qu’elle résume par un mot : l’intention. Selon elle, beaucoup d’adultes font l’erreur d’attendre que la relation soit déjà proche pour se manifester.
Attendre de “se sentir assez proche” avant d’envoyer un message maintient la distance : pour Laura Dabney, c’est précisément l’initiative qui crée la proximité.
« Beaucoup de gens commettent l’erreur d’attendre que la relation devienne proche avant de prendre contact », observe-t-elle, « alors qu’en réalité, faire le premier pas est le début de la proximité. » Vice décrit un scénario fréquent : une amitié s’étiole lorsque chacun attend que l’autre prenne l’initiative, ou que le lien redevienne spontanément “chaud” avant d’oser envoyer un message.
À mesure que le temps passe, la barre monte : l’idée d’écrire “juste comme ça” semble de plus en plus maladroite, voire gênante. Résultat : aucun des deux n’envoie ce message, et la relation reste au point mort.
Quand faut-il accepter de tourner la page ?
Pour Laura Dabney, tous les liens ne méritent pas d’être ravivés à tout prix. Elle propose une sorte de test simple. Elle conseille d’engager à nouveau une vraie conversation, pas seulement un emoji ou un “ça va ?”. Il peut s’agir d’échanges répétés, où l’on prend le temps de donner des nouvelles et de poser des questions authentiques.
« Si vous avez fait cela plusieurs fois, que vous avez fourni l’effort, et qu’il n’y a pas eu de changement significatif vers plus de proximité, c’est probablement le signe qu’il est temps d’avancer », estime-t-elle. Autrement dit, l’absence de réciprocité après plusieurs tentatives peut indiquer que la relation n’a plus vraiment de futur.
Une liste de contacts remplie de personnes qui ignorent ce que vous vivez décrit bien le cœur du problème, selon Vice : il ne manque pas de monde, il manque de vrais alliés.
Amis de passage ou amis piliers : faire la différence
L’article met en lumière un point souvent sous-estimé : la différence entre des connaissances sociales et des amis “piliers”. Les premiers permettent de partager un café, une soirée, une conversation légère. Les seconds constituent un appui réel en cas de difficulté.
Quelques repères permettent de distinguer les deux catégories :
- Un ami proche connaît vos préoccupations actuelles, pas seulement votre biographie.
- Vous pouvez lui parler d’un problème personnel sans craindre un jugement immédiat.
- La relation ne repose pas uniquement sur un contexte (bureau, sport, voisinage) mais résiste aux changements de cadre.
- Chacun prend des initiatives sans compter précisément qui relance le plus souvent.
Multiplier les contacts sans transformer certains d’entre eux en liens profonds revient à maintenir un réseau fragile, peu mobilisable lorsque l’on traverse une épreuve.
La situation en France : une préoccupation similaire
En France, les enquêtes récentes soulignent également une progression du sentiment de solitude, en particulier chez les jeunes adultes et les personnes âgées. L’Insee et des organismes comme Santé publique France pointent une hausse des déclarations de solitude, notamment depuis la crise sanitaire. Les causes évoquées rejoignent celles décrites dans l’article de Vice pour les États-Unis : dispersion géographique, travail prenant, multiplication des échanges numériques au détriment des rencontres physiques.
Les structures de sociabilité traditionnelles, comme les associations, les clubs sportifs ou les syndicats, restent des lieux de rencontre importants. Mais elles ne suffisent pas toujours à combler le besoin de proximité émotionnelle. Le principe reste le même que celui décrit par Laura Dabney : sans initiative concrète, passer d’un contact régulier à une relation véritablement intime reste difficile.
En France, certains services tentent de répondre à cette problématique : lignes d’écoute, dispositifs d’accompagnement social, associations de quartier axées sur le lien social. Ils ne remplacent pas l’amitié, mais peuvent servir de point de départ pour recréer des contacts humains, puis éventuellement des relations plus profondes.
Comment renforcer concrètement la proximité amicale
Le propos de Laura Dabney, relayé par Vice, ouvre aussi des pistes très pratiques pour les lecteurs, qu’ils vivent aux États-Unis ou en France. L’intention doit se traduire par des actes simples, mais réguliers.
| Geste concret | Effet possible sur la relation |
|---|---|
| Envoyer un message personnalisé plutôt qu’un “ça va ?” vague | Relance un échange réel, centré sur la vie de l’autre |
| Proposer une rencontre avec date précise | Transforme une envie floue en projet concret |
| Partager une difficulté personnelle modérée | Ouvre la porte à la confiance réciproque |
| Se souvenir d’un événement important pour l’autre | Montre que la relation compte et renforce le sentiment d’être vu |
Ces gestes n’ont rien d’extraordinaire, mais ils exigent un choix conscient : accorder à l’amitié une place réelle dans un emploi du temps chargé. Ils rejoignent l’idée centrale de l’experte : la proximité ne tombe pas du ciel, elle se construit.
Un enjeu de santé mentale à ne pas sous-estimer
La solitude persistante est aujourd’hui considérée par les autorités de santé comme un facteur de risque pour la santé mentale et physique. Aux États-Unis comme en France, le sentiment d’isolement se trouve fréquemment associé à la dépression, à l’anxiété ou encore à certains comportements addictifs.
Le message porté par Laura Dabney, tel que le rapporte Vice, ne consiste pas à culpabiliser les personnes seules, mais à déplacer le regard : compter ses amis ne sert pas à grand-chose si ces relations restent superficielles. L’enjeu serait plutôt de repérer quelques personnes auprès de qui l’on peut être authentique, et d’assumer l’effort nécessaire pour entretenir ce type de lien, même lorsque la vie quotidienne semble déjà remplie.









