EUROTEL

Une cité maya engloutie sous le lac Atitlán : les archéologues et la communauté tz’utujil confirment enfin sa localisation

Une cité maya engloutie sous le lac Atitlán : les archéologues et la communauté tz'utujil confirment enfin sa localisation

Au cœur des hauts plateaux du Guatemala, des fouilles sous-marines viennent confirmer l’existence d’un ancien établissement maya englouti sous le lac Atitlán.

Une mission archéologique sous-marine menée en 2022 sous l’égide de l’UNESCO, relatée par la revue scientifique Journal of Maritime Archaeology, a permis de localiser précisément une cité préclassique engloutie dans le lac Atitlán, au Guatemala. Ce travail, mené avec la participation directe de la communauté maya tz’utujil, marque un tournant autant scientifique que politique dans la gestion d’un patrimoine que les habitants considèrent comme vivant.

Un paysage culturel englouti confirmé sous le lac Atitlán

Avec ses 137 km² et plus de 300 mètres de profondeur par endroits, le lac Atitlán est l’un des paysages emblématiques du Guatemala. Formé par l’activité volcanique et sans exutoire en surface, il a vu son niveau fluctuer de plus de dix mètres au cours du seul XXᵉ siècle. Ces variations ont façonné un patrimoine longtemps resté mystérieux pour les archéologues.

Les recherches rappelées par l’équipe internationale dirigée par l’archéologue mexicaine Helena Barba-Meinecke montrent que la présence humaine dans le bassin remonte au moins au Préclassique maya, à partir de 600 av. J.-C. Les Tz’utujil, qui vivent aujourd’hui sur les rives, se considèrent comme les héritiers directs de ces populations anciennes.

Les investigations confirment que les structures immergées ne sont pas de simples dépôts rituels, mais les vestiges d’un véritable établissement maya submergé par la montée des eaux.

Jusqu’ici, les restes archéologiques sous le lac étaient mal définis. Plusieurs projets, dont celui conduit dans les années 1990 par Margaret Sabom Bruchez ou encore le Lake Atitlán Archaeological Project (PALA) dans les années 2010, avaient mis en évidence une occupation continue des pentes. Les plongées signalaient des structures, mais la nature exacte du site, sa localisation précise et son étendue restaient sources de débats et de méfiance entre autorités, chercheurs, plongeurs de loisir et communautés mayas.

Samabaj, un nom contesté et un site longtemps mal localisé

Officiellement enregistré en 1998 sous le nom de « Samabaj », le site immergé le plus connu du lac fait aujourd’hui l’objet d’une remise en question, en particulier par la communauté tz’utujil. Les premières explorations remontent aux années 1960, mais les véritables plongées menées avec une méthodologie archéologique ne démarrent qu’en 1994, dans le cadre d’un projet de sauvetage autour du secteur d’Agua Azul.

En 1999, le plongeur Roberto Samayoa guide les archéologues vers des structures au large du Cerro de Oro. Trois groupes résidentiels, plusieurs bâtiments isolés et une stèle en basalte y sont documentés. Entre 2008 et 2011, l’archéologue Sonia Medrano dirige de nouvelles campagnes, dresse une première carte générale et identifie jusqu’à douze complexes architecturaux, avec des fouilles sur le fond du lac.

Mais les coordonnées géographiques restent approximatives, les données dispersées, et la défiance grandit entre les différents acteurs. Cette situation pousse la communauté tz’utujil à réclamer autre chose qu’une simple expertise extérieure.

Une archéologie « avec » la communauté tz’utujil

En 2019, l’autorité ancestrale tz’utujil, la Cabecera de Santiago Atitlán, demande une nouvelle intervention archéologique. Objectif : respecter les standards scientifiques tout en prenant en compte leur ontologie, c’est-à-dire leur manière d’envisager le monde et le rôle des objets anciens dans le présent.

Une commission de transparence est créée, réunissant des membres de la communauté associés à toutes les étapes du projet. Un plongeur local, Xelani Luz, est formé aux techniques sous-marines pour accompagner les spécialistes. En retour, les Tz’utujil exigent que les résultats soient présentés sous des formes accessibles, comme des modèles 3D photogrammétriques, afin que tous puissent s’approprier ce patrimoine immergé.

Le projet propose un modèle dans lequel la science et la vision autochtone dialoguent à égalité pour gérer un patrimoine commun.

L’équipe technique, coordonnée par Helena Barba-Meinecke, rassemble des experts venus du Mexique, de Belgique, d’Espagne, d’Argentine et du Guatemala. L’archéologue guatémaltèque Miguel Medina participe aussi aux plongées. Ensemble, scientifiques et représentants tz’utujil définissent six axes de travail, dont la localisation du site, un levé bathymétrique, la documentation photogrammétrique, un sondage de test et la restitution collective des résultats.

Quatre points dans l’eau et une cité identifiée

Premier défi : retrouver précisément le site immergé. Un document du ministère guatémaltèque de la Culture évoquait une zone polygonale de 5,8 km², impossible à couvrir en six jours de plongée, d’autant que l’altitude du lac augmente le risque d’accident de décompression.

Lors d’une première mission de l’UNESCO en 2019, quatre points d’intérêt sont géoréférencés avec l’aide des Tz’utujil et de la Direction du patrimoine culturel. Pour la campagne de 2022, un levé bathymétrique est réalisé à l’aide d’un sondeur multifaisceaux, couvrant 70 km de transects sur 3,78 km². En croisant ces données avec les cartes de Sonia Medrano et un modèle numérique de terrain de 2011 réalisé par John Hale, les chercheurs identifient le point A4 comme le candidat le plus probable.

Les plongées suivent une stratégie de balayage circulaire. Huit plongeurs se relaient quatre jours durant, pour un total d’environ 2 400 minutes sous l’eau. Dès la première descente, les structures décrites par les études précédentes réapparaissent dans le champ de vision des archéologues.

Une ancienne cité et non un simple lieu d’offrandes

L’un des apports majeurs de cette mission tient dans la requalification du site. Les chercheurs montrent que les vestiges ne correspondent pas seulement à un secteur de dépôts rituels, mais à un « paysage culturel submergé », autrement dit un établissement ancien englouti par une montée durable du lac.

Sur le point A4, cinq grands complexes architecturaux sont documentés :

  • Complexe 1, dite « place fermée » : une plate-forme rectangulaire d’au moins 18,8 m de long sur 3,5 m de large, bordée de pierres soigneusement taillées, avec au sud le Monument 1, une stèle de 1,2 m associée à un autel.
  • Complexe 2, le « groupe des cercles jumeaux » : deux petites structures rectangulaires aux angles arrondis, distantes de 8,3 m.
  • Complexe 3, le « groupe des carrés » : trois structures rectangulaires alignées, aux murs de pierres taillées, interprétées comme des habitations mayas du Préclassique récent.
  • Complexe 4, « Monument 1 » : une stèle verticale sans inscription apparente, associée à une pierre horizontale jouant le rôle d’autel.
  • Complexe 5, la « stèle Sisa » : une autre stèle anépigraphe de 1,2 m, insérée dans une structure quadrangulaire.

Un sondage de 41 cm de profondeur, à une vingtaine de mètres à l’ouest du Monument 1, révèle cinq unités stratigraphiques. Dans l’une d’elles, les archéologues trouvent des fragments de céramique érodés et un éclat d’obsidienne rattachés au Préclassique récent, entre 350 av. J.-C. et 250 apr. J.-C. Conformément à l’accord conclu avec la communauté, ces matériaux sont étudiés à bord puis replacés dans la fosse, ensuite soigneusement colmatée.

Quand le niveau du lac écrit l’histoire

La stratigraphie met en évidence des couches d’origine lacustre, une couche organique formée en milieu sans oxygène lors d’une hausse du niveau d’eau, et surtout un ancien sol à 15,55 m sous la surface actuelle du lac, correspondant au terrain occupé à l’époque maya.

Le site se trouvait sur une île habitée, abandonnée après un événement naturel qui a fait monter rapidement et durablement le lac Atitlán.

Les chercheurs évoquent une combinaison possible de phénomènes volcaniques, sismiques et de fortes précipitations. La montée des eaux a submergé l’établissement, mais aussi protégé ses structures de l’érosion de surface, offrant un état de conservation exceptionnel pour la région, y compris pour d’éventuels éléments en bois enfouis sous les sédiments.

Les modèles de variation du niveau du lac à la fin du Préclassique suggèrent que d’autres îles alors habitées ont pu être englouties, notamment dans la zone du point A1. Le cas A4 ne serait donc pas isolé, mais le premier jalon d’un paysage archéologique beaucoup plus vaste.

Un changement de regard sur le patrimoine maya

Les auteurs de l’étude soulignent que la communauté tz’utujil a retenu trois noms en langue tz’utujil pour renommer le site A4/Samabaj, en accord avec sa propre vision du lieu. Cette démarche traduit un rapport particulier aux vestiges : les objets et les architectures ne sont pas vus comme de simples traces du passé, mais comme des entités qui condensent mémoire et présence des ancêtres.

Les traditions tz’utujil subissent une forte pression de la part de groupes évangéliques et de courants catholiques très conservateurs. La défense du patrimoine submergé prend alors une dimension de résistance culturelle et politique, en affirmant une continuité entre les habitants actuels et les communautés préhispaniques.

Pour la recherche en Mésoamérique, l’ampleur du site d’Atitlán, la densité des édifices, la monumentalité de certaines architectures et le potentiel de conservation organique en font un cas sans équivalent connu à ce jour. Les auteurs y voient un tournant pour l’archéologie maya, qui montre ici la capacité de l’archéologie sous-marine à renouveler en profondeur les connaissances.

Ce que change ce type de découverte pour un lecteur en France

Pour un public français, ce projet guatémaltèque met en lumière un enjeu désormais central dans la gestion du patrimoine : associer systématiquement les communautés concernées. En France, les grandes opérations archéologiques, terrestres ou sous-marines, relèvent notamment de l’INRAP, des services régionaux de l’archéologie et de la Direction des affaires culturelles, sous l’autorité du ministère de la Culture.

Les projets intègrent de plus en plus les habitants via des consultations, des visites de chantier ou des restitutions publiques. Mais le cas du lac Atitlán va plus loin : les Tz’utujil participent à la définition des objectifs scientifiques, à la logistique des plongées, au choix des noms et à la manière de présenter les résultats. La démarche illustre une forme d’« archéologie partagée » qui inspire déjà certains programmes en France, par exemple autour de sites littoraux menacés par l’érosion ou l’élévation du niveau de la mer.

Les enjeux sont proches : concilier recherche, protection des vestiges et respect des usages locaux. Les questions soulevées au Guatemala – qui décide de ce qui doit être fouillé, nommé, conservé ou montré – se posent aussi pour les sites submergés français, qu’il s’agisse d’épaves, de villages noyés par des barrages ou d’installations portuaires antiques englouties.

Un laboratoire pour l’archéologie sous-marine de demain

Le projet du lac Atitlán sert enfin de laboratoire à de nouvelles méthodes. L’usage combiné de la bathymétrie multifaisceaux, de modèles numériques de terrain et de la photogrammétrie 3D permet une documentation fine, tout en limitant le nombre de plongées dans un environnement risqué en altitude.

Élément étudié Méthode utilisée
Relief du fond du lac Levé bathymétrique avec sondeur multifaisceaux
Structures architecturales Photogrammétrie 3D sous-marine
Datation de l’occupation Analyse de céramiques et d’obsidienne
Variations du niveau du lac Étude stratigraphique des sédiments

Pour les communautés riveraines, ces techniques rendent visible un patrimoine jusque-là invisible, grâce à des reconstitutions numériques consultables sans plonger. Pour les archéologues, elles ouvrent un accès inédit à des zones autrefois inaccessibles ou considérées comme trop risquées, tout en facilitant la comparaison avec d’autres lacs volcaniques d’Amérique centrale.

À l’avenir, les chercheurs prévoient d’intensifier les prospections géophysiques et les sondages, tout en élaborant avec la communauté et l’État guatémaltèque des règles de protection et de gestion partagées. Ce type de démarche montre comment un site englouti peut, loin d’être figé dans le passé, devenir un levier pour renforcer l’identité, la transmission et le dialogue entre sciences et sociétés contemporaines.

Défiler vers le haut