Au Royaume-Uni, une étude bouscule l’image vertueuse des œufs bio plein air, en pointant des effets inattendus sur les poules et l’environnement.
Commandés au quotidien par millions au Royaume-Uni, les œufs bio issus de poules élevées en plein air sont souvent perçus comme le “meilleur choix” pour le bien-être animal et la planète. Or une modélisation nationale détaillée, présentée par le site d’actualité scientifique Earth.com, montre que la réalité est bien moins simple : mortalité des poules en hausse, usage accru des terres agricoles, émissions de gaz à effet de serre plus importantes… Le goût ou le prix ne sont pas au cœur de l’étude, mais bien l’empreinte globale de ces systèmes d’élevage.
Une étude nationale qui rebat les cartes au Royaume-Uni
L’analyse porte sur la filière œufs au Royaume-Uni. Le chercheur Oliver Martinić, qui a réalisé ces travaux dans le cadre de sa thèse à l’université de Padoue (Italie) avant de poursuivre ses recherches en Croatie, a mis au point avec six collègues un modèle couvrant l’ensemble du pays. Parmi eux, la chercheuse Harriet Bartlett, associée de recherche senior à la Smith School of Enterprise and the Environment de l’université d’Oxford.
Premier constat posé par l’équipe : la base de départ est déjà largement tournée vers l’élevage hors cage. En 2022, le Royaume-Uni comptait 40,44 millions de poules pondeuses. Selon le modèle :
- un peu plus d’un quart vivaient en cages « aménagées » ;
- 7 % en bâtiments sans accès extérieur (système « au sol » ou en grange) ;
- 63 % en plein air non bio ;
- 4 % en plein air bio.
Les chercheurs ont ensuite construit huit scénarios différents, tous conçus pour produire le même poids total d’œufs que la situation réelle. Pour chacun, ils ont comptabilisé l’alimentation consommée, le fumier épandu, l’énergie utilisée et la surface agricole mobilisée, depuis le poussin jusqu’à la sortie de la ferme.
Tous les scénarios reposent sur une même souche de poule, la Hy-Line Brown. Dans les cages aménagées, chaque poule dispose d’environ 750 cm², soit un peu plus qu’une feuille de papier standard.
Plus de poules, et davantage de morts, en système bio plein air
Le cœur de la surprise tient dans un constat simple : les poules en cage pondent plus d’œufs chacune. Pour obtenir la même quantité d’œufs, un système fondé uniquement sur le bio plein air doit donc mobiliser davantage d’animaux.
Selon le modèle, un approvisionnement 100 % bio plein air nécessiterait 43,11 millions de poules pondeuses, contre 40,44 millions dans la situation actuelle. À elles seules, ces quelques millions de poules supplémentaires entraînent mécaniquement plus de décès sur les élevages.
Mais la densité de mortalité augmente aussi avec chaque « pas » vers l’extérieur. Les données de fermes britanniques utilisées pour alimenter le modèle datent de 2009-2010, et montrent :
| Type de logement | Taux de mortalité sur la période de ponte |
|---|---|
| Cages aménagées | 2,5 % |
| Bâtiments au sol | 6 % |
| Plein air (non bio) | 7 % |
| Plein air bio | 8 % |
Oliver Martinić attribue cette hausse des décès à plusieurs facteurs : maladies, prédation, blessures et picage entre poules. Une poule qui sort rencontre plus souvent chacun de ces risques.
Dans le scénario 100 % bio plein air, les décès annuels à la ferme passeraient de 2,45 millions à 3,45 millions de poules, soit un million de morts supplémentaires.
Pour Harriet Bartlett, cela ne signifie pas qu’il faudrait revenir en arrière : « Ce n’est pas dire que les préoccupations autour des œufs de poules en cage peuvent ou doivent être écartées, ni que nous devrions retourner à des systèmes de cages restrictifs, explique-t-elle à Earth.com. Mais nous voulons que les exploitations et les consommateurs aient conscience de l’ensemble des impacts potentiels liés aux méthodes de production de notre alimentation. »
Une empreinte carbone plus élevée et des besoins en terres doublés
Autre signal fort de l’étude : les œufs bio plein air obtenus dans ces conditions ne ressortent pas gagnants sur le plan climatique. Dans la situation actuelle, le modèle estime que la filière œufs britannique émet environ 1,6 million de tonnes d’équivalent CO₂ par an, soit l’ordre de grandeur des émissions d’environ 340 000 voitures.
Un basculement complet vers le bio plein air augmenterait ces émissions d’environ 61 %. Les surfaces agricoles mobilisées bondiraient elles aussi, passant de quelque 192 000 hectares à environ 375 000 hectares par an. L’excédent de terres représente plus du double de la superficie de la ville de New York.
La principale explication se trouve dans l’alimentation animale :
- les poules bio consomment davantage de nourriture pour produire la même quantité d’œufs ;
- les cultures destinées à l’alimentation bio ont des rendements plus faibles par hectare.
Résultat, pour 1 kg d’œufs produits, le système bio plein air génère environ 3,5 kg d’équivalent CO₂, contre 1,8 kg pour les cages aménagées. Les parcours extérieurs ne représentent d’ailleurs qu’une petite partie de la surface totale : les bâtiments de poules n’occupent qu’environ 4 % des terres consacrées à la production d’aliments.
L’étude montre que les œufs bio plein air, dans les conditions britanniques modélisées, utilisent presque deux fois plus de terres et émettent bien davantage de gaz à effet de serre que les œufs issus de cages aménagées.
Les scénarios crédibles aboutissent aussi à plus d’émissions
Interrogé par Earth.com sur le résultat qui l’a le plus surpris, Oliver Martinić ne pointe pas le scénario 100 % bio, jugé peu vraisemblable à court terme. Il s’attarde plutôt sur les hypothèses plus proches de la réalité politique et économique : celles où les poules encore en cages seraient transférées vers un seul autre système, le reste de la filière demeurant inchangé.
Dans ces scénarios, le Royaume-Uni se retrouve malgré tout avec davantage d’émissions :
- environ +6 % si les poules de cages aménagées passent en plein air (non bio) ;
- environ +14 % si elles sont transférées en bâtiments au sol.
Pour le chercheur, ce signal doit pousser la filière à innover : « Pour moi, cela souligne la nécessité de poursuivre les efforts et d’améliorer les technologies afin de réduire l’impact environnemental de la production d’œufs, tout en maintenant des standards élevés de bien-être animal », indique-t-il.
À la question de savoir ce qu’un consommateur devrait retenir au rayon œufs, il répond sans détour : « Il faut aussi clarifier que les œufs bio de plein air ne sont pas nécessairement plus respectueux de l’environnement », insiste-t-il.
Des limites méthodologiques qui comptent
Les auteurs de l’étude ne cachent pas les limites de leur travail. Les données de performance et de mortalité proviennent de registres de fermes britanniques datant de 2009-2010. Oliver Martinić y voit une contrainte majeure, tout en rappelant qu’aucun autre jeu de données aussi complet ne couvre aujourd’hui l’ensemble des systèmes de logement en parallèle.
Les études plus récentes se concentrent généralement sur les systèmes en intérieur. L’épizootie de grippe aviaire complique en effet l’accès aux élevages de plein air et bio. Les chercheurs ont par ailleurs écarté l’année 2023 des statistiques de population, car une forte épidémie a perturbé la production en plein air au Royaume-Uni.
Autre point clé : le modèle ne mesure que les décès, pas le bien-être global des poules. Aucune donnée ne porte sur les comportements, l’état sanitaire détaillé ou les signes de stress. L’équipe recommande que les travaux futurs associent des indicateurs de bien-être (comportement, blessures, qualité du plumage, etc.) aux données de mortalité.
Dernier angle mort notable : le scénario où les consommateurs mangeraient moins d’œufs. Le modèle suppose une demande identique dans tous les cas. Les auteurs notent que réduire la consommation pourrait bénéficier à la fois aux poules et au climat, selon les aliments choisis en remplacement.
Objectif des chercheurs : des œufs à la fois éthiques et plus sobres
Oliver Martinić prend soin de le rappeler : la sortie progressive des cages au Royaume-Uni répond bien à une préoccupation de bien-être animal, et ses travaux ne plaident pas pour un retour en arrière. Pour lui, le vrai enjeu tient ailleurs.
Les élevages qui basculent vers des systèmes plus ouverts sans travailler en parallèle sur la baisse de la mortalité et l’efficacité alimentaire risquent d’alourdir leur empreinte environnementale. D’où son appel à une approche globale :
« Le défi, explique-t-il à Earth.com, est de concevoir des systèmes qui combinent des standards élevés de bien-être animal avec de bonnes performances, une meilleure efficacité dans l’usage des ressources et des impacts environnementaux plus faibles. »
Concrètement, cela peut passer par des génétiques de poules mieux adaptées à l’extérieur, des programmes de prévention sanitaire renforcés, des rations plus précises pour limiter le gaspillage de nourriture ou encore des aménagements de parcours extérieurs limitant les risques de prédation et de blessures.
Ce que cela change (ou pas) pour un consommateur français
Cette étude reste centrée sur la filière britannique, avec ses propres réglementations et ses pratiques spécifiques. En France, la loi a déjà engagé une sortie progressive des cages « traditionnelles », et la part des œufs issus de poules en plein air ou bio progresse également, sous l’effet des attentes des consommateurs et des engagements de certaines enseignes.
Les catégories restent proches : œufs de poules élevées en cage, au sol, en plein air ou en agriculture biologique. Les normes précises (densités, accès extérieur, type de cage) peuvent however différer de celles du Royaume-Uni, mais les mécanismes pointés par l’étude intéressent directement le débat français :
- moins de cages signifie souvent plus de surface par poule et plus d’accès à l’extérieur ;
- ces systèmes répondent mieux à certaines attentes de bien-être animal ;
- ils ne réduisent pas automatiquement l’empreinte carbone par œuf, surtout si la mortalité reste élevée et si la consommation d’aliment augmente.
Pour un acheteur français, le message principal rejoint celui adressé aux Britanniques dans l’article d’Earth.com : choisir un œuf bio plein air ne garantit pas qu’il soit le plus sobre en émissions ou le moins gourmand en terres agricoles. Ce type d’œuf répond à des critères de bien-être mieux encadrés, mais l’impact climatique dépend aussi d’un ensemble de paramètres techniques que l’étiquette ne reflète pas toujours.
À ce stade, aucune étude nationale française équivalente, couvrant à la fois la mortalité, l’usage des sols et les émissions de gaz à effet de serre pour l’ensemble des systèmes, n’est citée dans la source. Le principe reste toutefois transposable : l’équation entre bien-être animal, performances techniques et impact environnemental doit être interrogée au cas par cas, pays par pays.
Comment un consommateur peut-il s’y retrouver ?
Sans données détaillées sur chaque élevage, un particulier ne peut pas arbitrer finement entre bien-être animal, climat et prix. L’étude britannique suggère néanmoins quelques repères utiles :
Pour un lecteur français, un levier reste accessible : modérer la consommation d’œufs quand cela est possible, et veiller à ce que les produits à base d’œufs (plats préparés, pâtisseries industrielles) soient eux aussi soumis à des exigences de bien-être, comme c’est de plus en plus le cas pour les œufs coquille.
Enfin, cette étude rappelle que la mention « bio » ou « plein air » ne raconte qu’une partie de l’histoire. Derrière chaque boîte d’œufs se jouent des arbitrages complexes entre confort des animaux, efficience des élevages et pression sur le climat et les terres agricoles. La transparence sur ces compromis, au Royaume-Uni comme en France, devient un enjeu central pour guider les choix de la filière… et ceux des consommateurs qui la font vivre.









