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Le « kraken » a bel et bien existé : des mâchoires figées dans la pierre depuis 100 millions d’années le prouvent

Illustration de mâchoires fossiles de pieuvres géantes du Crétacé, montrant les traces d'usure et les ébréchures résultant d'interactions répétées avec des proies à carapace dure.

Au large du Japon et du Canada, des fossiles révèlent qu’un prédateur géant, proche des pieuvres, régnait sur les océans du Crétacé.

Une étude publiée dans la revue scientifique Science, et relayée par un média anglophone spécialisé, montre que d’anciens céphalopodes géants arpentaient les mers il y a environ 100 millions d’années, au large du Japon et de l’île de Vancouver. Leur force de morsure et leur taille colossale donnent un ancrage saisissant à la légende du « kraken » des marins scandinaves.

Un monstre de légende… et un ancêtre bien réel

Depuis des siècles, les marins d’Europe du Nord racontent l’histoire d’un monstre marin capable d’engloutir des navires entiers. La créature, baptisée « kraken », apparaît dans les récits de voyage puis sur les cartes anciennes, comme un avertissement adressé aux navigateurs.

Au XVIIIᵉ siècle, l’évêque norvégien Erik Pontoppidan consacre même plusieurs pages au kraken dans sa « Histoire naturelle de la Norvège », le décrivant comme un véritable habitant des mers du Nord. La science moderne reléguera ensuite ces récits au rang de folklore, gonflé par la peur, la distance et les erreurs de perception.

Les travaux dirigés par Yasuhiro Iba, de l’université d’Hokkaido au Japon, ne ressuscitent pas le monstre des légendes. Ils montrent en revanche qu’un prédateur marin géant, appartenant à la lignée des pieuvres, aurait aisément pu mériter ce surnom. Le média qui rapporte l’étude souligne que ces animaux occupaient les sommets de la chaîne alimentaire il y a entre 100 et 72 millions d’années.

Des mâchoires fossilisées révèlent l’existence de pieuvres géantes de près de 20 mètres, capables de broyer des proies à carapace dure.

Des mâchoires fossiles traquées dans la roche

Les pieuvres sont des animaux à corps mou. Elles se fossilisent très rarement, ce qui rend leur histoire évolutive particulièrement difficile à reconstituer. Mais leurs mâchoires, elles, racontent une autre histoire.

Ces structures, comparables à un bec, sont dures et chimiquement stables. Elles peuvent conserver des détails extrêmement fins pendant des dizaines de millions d’années, lorsque les restes sont rapidement enfouis dans les sédiments du fond marin.

Pour les mettre au jour, l’équipe de Yasuhiro Iba a étudié des roches sédimentaires collectées au Japon et sur l’île de Vancouver, au Canada. À l’œil nu, ces blocs paraissaient banals, voire inintéressants.

  • Utilisation d’une tomographie par abrasion de haute résolution (grinding tomography) pour scanner les roches couche par couche ;
  • Recours à un modèle d’IA de « zero-shot learning » pour repérer les structures anormales dans la masse ;
  • Identification de mâchoires cachées dans des concrétions, avec des surfaces d’usure encore lisibles.

Ces mâchoires appartiennent à un groupe éteint de pieuvres à nageoires, les Cirrata. Une étude antérieure, publiée dans le Journal of Paleontology, avait déjà signalé des mâchoires de grands céphalopodes dans les mêmes dépôts de l’île de Vancouver et d’Hokkaido. La nouvelle étude repousse l’existence de ces animaux d’environ 15 millions d’années vers le passé et, surtout, éclaire leur comportement.

Une puissance de morsure qui dépasse les céphalopodes actuels

L’analyse minutieuse des surfaces d’usure permet de remonter au régime alimentaire de ces créatures. Les chercheurs ont observé des mâchoires dont l’extrémité était littéralement mangée par le frottement.

Selon Yasuhiro Iba, « chez les spécimens bien développés, jusqu’à 10 % de la pointe de la mâchoire, par rapport à la longueur totale, avait été usée, ce qui est supérieur à ce que l’on observe chez les céphalopodes modernes se nourrissant de proies à carapace dure ». Pour lui, cela traduit « des interactions répétées et puissantes avec leurs proies, révélant une stratégie d’alimentation étonnamment agressive ».

Sur les mâchoires fossiles, les scientifiques ont relevé :

  • ébréchures nettes, signe de chocs répétés ;
  • rayures profondes et griffures ;
  • fissures internes ;
  • zones polies par l’usure continue.

Tout indique des prédateurs écrasant régulièrement des coquilles et des carapaces dures, au cours de longues périodes de leur vie. Les estimations de taille, fondées sur la morphologie de ces mâchoires et sur des comparaisons avec des céphalopodes actuels, suggèrent des individus atteignant près de 20 mètres de longueur totale.

Les estimations de 7 à 19 mètres placent ces pieuvres géantes au niveau – voire au-dessus – de certains reptiles marins dominants de l’époque.

Les auteurs comparent notamment une espèce étudiée, N. haggarti, à des mosasaures de 17 mètres, des plésiosaures de 12 mètres, ainsi qu’à des requins et à des calmars géants modernes. Ces pieuvres finnées auraient donc figuré parmi les plus grands prédateurs de leur milieu.

Une préférence « droitière » ou « gauchère » chez ces géants

Un détail a particulièrement surpris les chercheurs : l’usure est plus marquée d’un côté que de l’autre sur les surfaces de morsure, et cela sur les deux espèces étudiées. Autrement dit, ces animaux semblaient privilégier systématiquement un côté de la mâchoire.

Ce phénomène, appelé latéralisation, se retrouve chez de nombreux animaux actuels, y compris chez l’être humain droitier ou gaucher. Il est souvent associé à une organisation plus complexe du système nerveux.

Difficile, à partir de simples mâchoires fossilisées, d’affirmer le niveau de cognition de ces céphalopodes. Mais ce schéma d’usure concorde avec l’image de pieuvres déjà dotées de comportements élaborés, comme leurs descendantes modernes, réputées pour leurs capacités d’apprentissage et de résolution de problèmes.

Quand la science recadre la légende du kraken

Les résultats de l’équipe de Yasuhiro Iba ne signifient pas que les marins scandinaves croisaient réellement ces pieuvres géantes. Ces animaux ont disparu environ 100 millions d’années avant l’apparition de l’être humain. Ils ne peuvent donc pas être à l’origine directe des histoires de kraken.

Les spécialistes estiment que les récits de monstres marins trouvent plutôt leur source dans des rencontres fugaces avec de grands calmars actuels :

  • les calmars géants (genre Architeuthis) ;
  • les calmars colossaux (Mesonychoteuthis), encore plus massifs.

Leurs tentacules, leur bec puissant et leur taille inhabituelle correspondent à de nombreux détails des descriptions anciennes. Des cadavres échoués, partiellement décomposés, peuvent paraître gigantesques. Vus depuis un pont de navire, dans une mer agitée, ces animaux ont facilement pu être grossis par l’imagination.

D’autres phénomènes trompent aussi l’œil : carcasses de baleines déformées par la décomposition, silhouettes confondues à distance, jeux de lumière sur l’eau. Les biologistes n’ont trouvé aucune preuve qu’un céphalopode vivant serait capable d’attaquer et de couler un navire, comme le raconte la mythologie.

Les pieuvres géantes du Crétacé n’ont jamais croisé l’homme, mais elles constituent, à ce jour, les plus grands prédateurs issus de la lignée des octopus mis en évidence par les fossiles.

Une remise en cause de 400 millions d’années de domination des vertébrés

Selon l’étude publiée dans Science, ces pieuvres géantes bousculent une idée bien établie sur l’évolution des écosystèmes marins. Jusqu’ici, les paléontologues considéraient que les vertébrés – poissons, reptiles marins, puis cétacés – occupaient quasi exclusivement le sommet de la chaîne alimentaire, reléguant les invertébrés à des rôles secondaires.

Les fossiles étudiés par l’équipe de Yasuhiro Iba montrent qu’au Crétacé, des octopus géants ont pu s’installer sur ce « dernier étage » trophique. Le chercheur résume ainsi les conclusions de son groupe : « Nos résultats suggèrent que les premières pieuvres étaient de gigantesques prédateurs, occupant le sommet de la chaîne alimentaire marine au Crétacé. »

Deux caractéristiques communes à ces pieuvres et aux grands vertébrés marins ressortent comme déterminantes :

  • Des mâchoires particulièrement puissantes, capables de broyer des proies coriaces.
  • La perte d’un squelette externe rigide, ce qui favorise la croissance, la maniabilité et une nage plus efficace.
  • Les nouvelles découvertes repoussent également les origines connues des pieuvres finnées d’environ 15 millions d’années, et prolongent de 5 millions d’années l’enregistrement fossile global des octopus. On peut désormais les faire remonter avec certitude jusqu’à 100 millions d’années.

    Ce que cela change pour la recherche en France

    Pour un lecteur français, ces travaux concernent d’abord la compréhension globale de la vie marine à travers le temps. En France, la recherche sur les céphalopodes et la paléontologie marine s’appuie sur des institutions comme le Muséum national d’histoire naturelle, des universités littorales et des organismes de recherche en océanographie.

    Les méthodes employées par l’équipe de Yasuhiro Iba intéressent directement les laboratoires français :

    • La tomographie par abrasion de haute résolution permet de revisiter des collections anciennes de roches conservées dans les muséums.
    • L’IA appliquée au repérage de fossiles ouvre la voie à la réanalyse de milliers d’échantillons déjà stockés.

    Concrètement, des collections sédimentaires françaises, parfois étudiées depuis des décennies, pourraient cacher des vestiges similaires de céphalopodes anciens. Ces techniques offrent une seconde vie à des matériaux déjà collectés, sans avoir à multiplier les campagnes de terrain lourdes et coûteuses.

    Les recherches sur les céphalopodes modernes – calmars, seiches, pieuvres méditerranéennes – bénéficient aussi de cette mise en perspective. Comprendre qu’une partie de leur lignée a déjà occupé le sommet de la chaîne alimentaire aide à interpréter l’évolution de leurs comportements, de leur intelligence et de leur morphologie.

    Comment reconnaître une mâchoire de céphalopode fossilisée ?

    Pour un amateur de fossiles, la mâchoire d’un céphalopode n’a rien d’évident à première vue. Elle se compose généralement de deux parties qui évoquent un bec d’oiseau, enchâssé dans une structure chitineuse. Avec le temps et la minéralisation, cette forme peut se fragmenter et se confondre avec de simples éclats de roche.

    Caractéristique Mâchoire de céphalopode fossile
    Forme générale Structure en bec, avec une pointe plus fine et un « capuchon » plus épais
    Surface Présence possible de stries, micro-rayures, zones polies
    Dureté Plus résistante que la matrice rocheuse environnante
    Usure Extrémité parfois raccourcie, ébréchée ou lissée par le frottement

    Les méthodes de tomographie, associées à l’IA, permettent justement de distinguer ces structures d’origine biologique au sein de blocs qui paraissent uniformes. Pour les scientifiques, ces mâchoires constituent l’une des rares « fenêtres » encore ouvertes sur la préhistoire des céphalopodes.

    Des questions ouvertes sur l’intelligence et l’extinction de ces géants

    La latéralisation observée sur les mâchoires, signe d’une préférence d’un côté, alimente les débats sur les capacités cognitives de ces animaux du Crétacé. Les pieuvres modernes sont déjà étudiées pour leurs comportements complexes : camouflage élaboré, manipulation d’objets, apprentissage par l’expérience.

    Si leurs ancêtres géants possédaient des systèmes nerveux comparables ou plus développés, cela suggérerait une longue histoire de complexification cérébrale dans cette lignée. Les chercheurs n’ont pour l’instant que des indices indirects, mais le schéma d’usure asymétrique attire l’attention sur ces aspects neurobiologiques.

    Reste aussi la question de leur disparition. Ces prédateurs géants n’ont pas survécu aux bouleversements de la fin du Crétacé. Leur extinction s’inscrit dans une période de transformations profondes des océans, marquée notamment par la disparition de nombreux reptiles marins et par la réorganisation des chaînes alimentaires. Comprendre comment ces géants ont régné, puis disparu, éclaire la fragilité des équilibres marins à long terme.

    Questions fréquentes

    Comment les chercheurs ont-ils découvert ces pieuvres géantes du Crétacé?

    L'équipe de Yasuhiro Iba a étudié des roches sédimentaires collectées au Japon et sur l'île de Vancouver en utilisant une tomographie par abrasion de haute résolution et un modèle d'IA pour repérer les structures cachées. Les mâchoires fossiles découvertes dans ces roches, bien que banales à l'œil nu, ont révélé l'existence de ces créatures.

    Quelle était la taille réelle de ces pieuvres géantes?

    Les estimations de taille fondées sur la morphologie des mâchoires suggèrent que ces pieuvres atteignaient entre 7 et 19 mètres, avec des individus pouvant approcher 20 mètres de longueur totale, les plaçant au niveau de certains mosasaures et plésiosaures de l'époque.

    Ces pieuvres géantes peuvent-elles être à l'origine de la légende du kraken?

    Non, ces pieuvres ont disparu environ 100 millions d'années avant l'apparition de l'homme. Les légendes de kraken trouvent plutôt leur source dans des rencontres avec des calmars géants actuels, dont les cadavres échoués et partiellement décomposés pouvaient paraître gigantesques.

    Qu'indique l'usure asymétrique des mâchoires fossiles?

    L'usure plus marquée d'un côté de la mâchoire révèle une latéralisation, phénomène où ces animaux privilégiaient systématiquement un côté de leur mâchoire, comparable à la préférence droitière ou gauchère chez l'homme, suggérant une organisation complexe du système nerveux.

    Quel était le régime alimentaire de ces pieuvres géantes?

    L'analyse des marques d'usure montre qu'elles se nourrissaient de proies à carapace dure, écrasant régulièrement coquilles et carapaces. Jusqu'à 10 % de la pointe de certaines mâchoires était usée, dépassant les niveaux observés chez les céphalopodes modernes.
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