Au cœur d’une querelle diplomatique entre la Russie, l’Allemagne et la Turquie, un trésor troyen vieux de 4 500 ans reste bloqué à Moscou.
Au fil des décennies, l’« or de Troie » est passé des fouilles spectaculaires du XIXe siècle aux bunkers de Berlin, puis aux réserves d’un musée de Moscou. Aujourd’hui, ce butin archéologique, raconte le quotidien américain The New York Times, cristallise un bras de fer juridique et politique entre trois pays, sur fond de mémoire de la Seconde Guerre mondiale et de revendications patrimoniales. L’enjeu dépasse largement la valeur des bijoux : il touche à la question de savoir qui a le droit d’écrire l’histoire d’un site aussi emblématique que Troie, en Turquie.
Un trésor mythique au centre d’une blessure turque
Tout commence en Turquie, à l’université d’Ankara. Lors d’une conférence, un professeur évoque le sort du légendaire or de la Troie antique. Dans la salle, Zeynep Boz ressent alors, pour la première fois, la perte profonde des trésors de son pays, emportés à l’étranger. Elle dirige aujourd’hui le Département pour la lutte contre le trafic illicite de biens culturels, une structure publique turque chargée de récupérer les antiquités sorties du territoire.
Les objets en question – colliers, bracelets, vases, armes rituelles – sont connus sous le nom de « Trésor de Priam », en référence au roi légendaire chanté par Homère. Ils ont été mis au jour dans les années 1870 par Heinrich Schliemann, richissime homme d’affaires et archéologue pionnier allemand, sur le site d’Hisarlik, dans le nord-ouest de l’actuelle Turquie.
Vieux de 4 500 ans, les artefacts du Trésor de Priam sont aujourd’hui conservés au musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine, à Moscou, loin de la colline d’Hisarlik où ils ont été exhumés.
Selon le récit rapporté par The New York Times, le professeur de Boz avait lui-même tenté de voir le trésor en Russie. Il s’est heurté à un refus, ce que Boz résume par une formule qui résonne à Ankara : il s’est vu « refuser l’accès à son propre patrimoine culturel ».
Des fouilles contestées mais décisives pour l’histoire de Troie
À la fin du XIXe siècle, Heinrich Schliemann poursuit une obsession : retrouver la « Troie venteuse » des poèmes homériques. Il fait creuser une vaste tranchée dans le monticule de Hisarlik, sur la côte égéenne anatolienne, près des Dardanelles. Son annonce de la « découverte » de Troie fait alors le tour du monde.
Ses méthodes, jugées brutales et hâtives, sont aujourd’hui fortement critiquées par les archéologues. Il a détruit plusieurs couches archéologiques en cherchant trop vite une seule époque. Pourtant, le consensus scientifique actuel reconnaît qu’il avait bien identifié le bon site.
Rachel Kousser, professeure d’études classiques et d’histoire de l’art à la City University of New York, rappelle que Schliemann a mis au jour « énormément de matériel » montrant l’existence d’une grande cité de l’Âge du bronze, théâtre de nombreux conflits. Susan Heuck Allen, chercheuse invitée à l’université Brown et autrice de Finding the Walls of Troy, estime que ces découvertes ont « consolidé la “historicité” de Troie » en apportant des restes tangibles d’une ville majestueuse, longtemps considérée comme purement mythique.
Schliemann dégage alors un ensemble spectaculaire : pendentifs en or, haches rituelles, boucliers, fibules, bagues, bracelets… Il le baptise « Trésor de Priam ». Dans une opération de communication restée célèbre, il fait poser sa femme Sophia, couverte de ces bijoux, en « Hélène de Troie ».
Les analyses montrent toutefois qu’il s’est en réalité arrêté juste sous la couche correspondant à la Troie de l’époque d’Homère. Le trésor daterait d’environ 2450 avant notre ère, soit plus d’un millénaire avant la période décrite dans l’Iliade.
Un parcours mouvementé : d’Hisarlik à Berlin, puis aux bunkers de la guerre
Pour les autorités turques, la question est claire : les objets ont été fouillés sur un territoire qui appartient désormais à la Turquie, et Schliemann les aurait sortis clandestinement vers Athènes, sans autorisation de l’Empire ottoman qui régnait alors sur la région.
À l’époque, les autorités ottomanes engagent une action en justice devant un tribunal grec. Schliemann est condamné à verser une forte indemnité. Ankara affirme aujourd’hui que ce paiement ne constituait ni un achat ni un transfert de propriété, mais seulement une forme de réparation.
En 1881, Schliemann fait don du trésor à l’Allemagne. Les pièces rejoignent alors les collections de Berlin. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, elles disparaissent d’un entrepôt installé dans un bunker antiaérien de la capitale. Longtemps, beaucoup craignent leur destruction.
Dans les années 1990, la Russie reconnaît finalement que des troupes soviétiques s’étaient emparées des objets comme « butin de guerre ». Une exposition au musée Pouchkine, à Moscou, officialise la présence du trésor sur le sol russe et rallume immédiatement la querelle sur sa propriété.
Trois pays, trois récits et aucun compromis en vue
La Russie considère que l’or troyen constitue une compensation légitime pour les dévastations nazies pendant la Seconde Guerre mondiale. Moscou affiche clairement son intention de ne pas restituer la collection.
L’Allemagne, de son côté, maintient qu’elle reste légalement propriétaire du Trésor de Priam. Mais les discussions bilatérales avec la Russie sont à l’arrêt. Gesche Rintelen, porte-parole de la Fondation du patrimoine culturel prussien, qui chapeaute les musées berlinois, explique que « depuis le début de la guerre d’agression contre l’Ukraine, tous les débats sur la question de l’art spolié se sont complètement figés ».
Pour Patty Gerstenblith, spécialiste du droit du patrimoine culturel et professeure émérite à la faculté de droit DePaul, le maintien du trésor en Russie viole le droit international. Elle doute toutefois que Moscou soit prête à renoncer à ce symbole. Elle estime que « l’or devrait être renvoyé en Allemagne » pour que Berlin et Ankara négocient ensuite une solution.
Selon l’experte américaine Patty Gerstenblith, une restitution à l’Allemagne serait la première étape avant une négociation entre Berlin et Ankara sur le sort final du trésor.
Un tel scénario suppose que la Turquie démontre qu’elle avait tenté de récupérer la collection auprès de l’Allemagne avant la Seconde Guerre mondiale, et que les circonstances exactes des fouilles et de l’exportation par Schliemann soient établies de manière claire. Ce qui reste très incertain : « il est peu probable que nous sachions un jour avec certitude ce qui s’est passé », reconnaît Gerstenblith.
Pour Ankara, le cœur du dossier ne se limite ni aux titres de propriété ni à la valeur marchande des pièces. Rustem Aslan, directeur des fouilles de Troie au nom du ministère turc de la Culture et du Tourisme, souligne qu’il s’agit du « droit d’un pays et d’une communauté locale à préserver, étudier et présenter le patrimoine culturel originaire de son territoire ».
Le rêve turc : voir l’or revenir à Troie
La Turquie entretient un espoir tenace, comparé par les autorités à un voyage « à la manière d’Ulysse ». Comme le héros de l’Odyssée, dont le long retour depuis Troie est raconté par Homère, Ankara veut organiser le « retour au foyer » des objets vers la colline d’Hisarlik.
Le pays dispose depuis 2018 d’un musée proche du site archéologique, conçu justement pour présenter les découvertes de Troie dans leur contexte. Pour Zeynep Boz, ce serait le dénouement logique de ce périple hors norme : que « l’extraordinaire voyage de ces objets ne s’achève pas par un nouveau transfert entre gardiens lointains, mais par leur réunion avec la ville qui leur donne sens ».
Nombre de spécialistes restent pourtant prudents. Rachel Kousser estime que la Turquie « devrait » récupérer le trésor, mais ne croit pas que cela soit « probable ». Les tensions diplomatiques liées à la guerre en Ukraine compliquent encore la moindre discussion sur les restitutions.
Des précédents de restitution et des solutions de compromis
L’histoire des antiquités de Troie ne se joue pas uniquement entre Moscou, Berlin et Ankara. Des pièces issues des anciennes fouilles de Schliemann sont dispersées dans plusieurs musées du monde, notamment à Berlin et à la Smithsonian Institution, à Washington.
Un cas fait figure de modèle possible. En 2012, le musée d’archéologie et d’anthropologie de l’université de Pennsylvanie, dit « Penn Museum », aux États-Unis, accepte de prêter à la Turquie, sans limite de durée, 24 bijoux en or. Des analyses ont montré qu’ils provenaient probablement de Troie ou de ses environs. En échange, la Turquie s’engage à prêter des artefacts à l’institution américaine.
- Les pièces restent la propriété du musée américain.
- Elles sont exposées sur le territoire turc, à proximité de leur site d’origine.
- La Turquie obtient une forme de réparation symbolique.
- Les échanges de prêts favorisent la coopération scientifique.
Des experts cités par The New York Times estiment qu’un montage similaire – un prêt à très long terme, assorti d’échanges d’œuvres – pourrait un jour servir de base pour un retour partiel ou total du Trésor de Priam vers la Turquie.
Pour Zeynep Boz, une restitution confirmerait que ni le temps, ni la guerre, ni les transferts successifs ne peuvent effacer les conditions d’un prélèvement initialement injuste ni éteindre un droit revendiqué depuis l’origine.
Que signifierait une telle affaire pour la France et ses musées ?
Pour un lecteur français, cette querelle renvoie à des débats désormais familiers autour des œuvres et objets rapportés pendant la période coloniale ou dans le contexte de conflits armés. En France, ces dossiers sont traités au croisement du ministère de la Culture, du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et des grands établissements publics comme le musée du Louvre ou le musée du quai Branly – Jacques Chirac.
Comme dans le cas de l’or de Troie, les demandes étrangères s’appuient souvent sur plusieurs arguments conjoints :
| Argument invoqué | Application au cas de Troie |
|---|---|
| Origine territoriale | Les objets ont été excavés en Anatolie, sur le territoire de l’actuelle Turquie. |
| Conditions de sortie | Accusation d’exportation clandestine par Schliemann, sans autorisation ottomane. |
| Contexte de guerre | Saisie par l’Armée rouge à Berlin comme « butin de guerre ». |
| Valeur symbolique | Lien direct avec Troie, site majeur pour l’identité patrimoniale turque. |
Les musées français sont eux aussi confrontés à des demandes fondées sur l’un ou plusieurs de ces critères. La réponse passe généralement par des commissions d’experts, des décisions de l’Assemblée nationale ou des accords de coopération culturelle. L’un des outils privilégiés reste, comme dans le cas du Penn Museum, le prêt de longue durée, qui permet à un pays d’origine d’exposer sur son sol des pièces majeures sans bouleverser immédiatement le statut juridique des collections publiques.
Quand l’archéologie devient un enjeu diplomatique durable
L’affaire de l’or de Troie illustre la manière dont un chantier archéologique du XIXe siècle peut produire des contentieux toujours vifs au XXIe siècle. À la fois objet de science, trésor artistique et symbole politique, le Trésor de Priam concentre des mémoires concurrentes : celle d’un site mythique, celle d’une puissance coloniale en déclin, celle d’un pays vaincu puis divisé, celle enfin d’une Russie victorieuse de 1945 mais aujourd’hui isolée.
Pour les archéologues, l’enjeu dépasse la possession des pièces. Exposer l’or à proximité d’Hisarlik permettrait de le replacer dans son contexte stratigraphique, c’est-à-dire dans la succession des couches de la colline, indispensable pour comprendre l’évolution de la cité au fil des millénaires. C’est l’un des arguments majeurs avancés par la Turquie : seule Troie peut raconter, avec ces objets, une histoire complète de la cité.
À l’inverse, le maintien du trésor dans un grand musée généraliste comme le Pouchkine offre une visibilité internationale, mais au prix d’une présentation plus détachée du site d’origine. Entre restitution complète, partage d’exposition, rotation par prêts successifs ou statu quo, l’or de Troie reste pour l’instant prisonnier des tensions géopolitiques.
Pour le visiteur français d’un musée, cette affaire rappelle enfin qu’une vitrine n’est jamais neutre. Derrière chaque pièce archéologique spectaculaire, surtout lorsqu’elle vient de zones anciennement dominées ou de théâtres de guerre, se cache souvent une histoire complexe de fouilles, de contrats, de saisies ou d’échanges. L’or de Troie, coincé entre Ankara, Berlin et Moscou, en est l’un des exemples les plus emblématiques.









