En Espagne, une psychologue met en garde contre une petite phrase très courante au travail, qui peut blesser bien plus qu’on ne l’imagine.
Interrogée par le journal espagnol La Vanguardia, la psychologue clinique Raquel Córdoba détaille pourquoi dire « quelle chance tu as » à un collègue qui vient d’obtenir une promotion, un poste rêvé ou une augmentation de salaire n’est pas si anodin. Selon elle, cette formule, pourtant banale, minimise les efforts réels fournis et véhicule un message caché sur la valeur de la personne.
Pourquoi « quelle chance tu as » peut être vécu comme une gifle
Dans l’article de La Vanguardia, Raquel Córdoba, psychologue clinique et vulgarisatrice en Espagne, parle d’« un commentaire invalidant envers l’autre personne ». La phrase semble bienveillante, presque complimentaire. En réalité, elle peut être vécue comme une façon d’effacer tout le travail et la persévérance qui ont précédé la réussite.
Elle insiste : le problème n’est pas tant le « dommage psychologique » immédiat que le message sous-jacent. Quand on attribue un succès à la chance, on envoie l’idée que cette réussite est tombée du ciel, sans lien avec les efforts, les compétences ou les choix de la personne concernée.
Pour la spécialiste espagnole, dire « quelle chance tu as » revient souvent à effacer tout un parcours fait de travail, d’efforts et de renoncements.
Córdoba explique que ce type de commentaire s’appuie sur ce que la psychologie appelle le « locus de contrôle externe ». Ce concept désigne la tendance à considérer que ce qui nous arrive dépend surtout de facteurs extérieurs – la vie, la chance, les autres – plutôt que de nos propres actes.
Derrière ce réflexe, se cache, selon elle, une idée encore plus problématique : « transmettre l’idée de ne pas mériter ce qui est arrivé ». Autrement dit, la phrase suggère que la personne n’est pas vraiment à l’origine de sa réussite, qu’elle a simplement eu « le bon numéro » au bon moment.
Pourquoi la réussite n’est pas juste une question de hasard
La psychologue ne nie pas l’existence de la chance. Elle rappelle même qu’elle intervient forcément à certains moments : une rencontre, un timing, un poste qui se libère au bon moment. Mais pour que ces opportunités existent, un long travail en amont est indispensable.
Elle résume ainsi son point de vue à La Vanguardia : les opportunités ne vont pas venir frapper à la porte de la maison de quelqu’un qui ne fait rien pour avancer. Selon elle, « la chance existe, mais il faut de la constance et de la persévérance » pour qu’elle puisse jouer son rôle.
Pour qu’« une bonne étoile » brille au travail, Raquel Córdoba rappelle qu’il faut surtout du temps, de la régularité et beaucoup de travail invisible.
Sur le plan individuel, elle met en garde contre ceux qui « attendent » que la chance finisse par arriver. Attendre passivement, en se disant que tout repose sur le hasard, revient à se mettre en retrait de sa propre vie professionnelle.
Le piège de la comparaison avec les autres
La psychologue souligne également un autre mécanisme qui alimente cette vision déformée de la réussite : la comparaison constante avec les autres. En regardant surtout les résultats obtenus par ses collègues, on finit par ne voir qu’une partie de la réalité.
Elle avertit que se comparer « par les résultats » conduit à « une interprétation biaisée de la réalité ». On voit le salaire, le titre, la promotion, mais pas les heures supplémentaires, l’angoisse, les sacrifices personnels ou les échecs qui ont précédé.
Raquel Córdoba conseille, au contraire, de rediriger le regard vers soi : faire une « radiographie interne », se demander ce que l’on fait, ce que l’on obtient, dans quoi l’on s’investit réellement et ce que cela implique pour soi.
Se focaliser sur nos propres efforts plutôt que sur le salaire du voisin.
Observer notre progression plutôt que le résultat final des autres.
Identifier ce que nous maîtrisons, et ce qui ne dépend pas de nous.
Ce qu’il vaut mieux dire à un collègue qui réussit
Que faire, alors, lorsqu’un collègue obtient une promotion ou une augmentation ? Selon la psychologue, l’important est de ne pas se cacher derrière la chance, mais de reconnaître explicitement la valeur de la personne.
Elle recommande d’envoyer un « message de félicitations ». L’idée est simple : se réjouir sincèrement pour l’autre, sans relativiser sa réussite. Par exemple, en soulignant son travail, sa persévérance, son courage.
« Ce que nous pouvons faire de mieux, c’est nous réjouir pour l’autre », insiste la psychologue, qui invite chacun à mesurer l’impact réel de ses mots.
Elle propose de se poser une question avant de parler : quel impact ces mots peuvent-ils avoir sur la personne qui les reçoit ? Peut-être que ce collègue « se bat et travaille dur depuis des années jusqu’à ce que cette opportunité se présente ». Dire que tout cela n’est que « chance » revient alors à effacer ce combat.
Quand la société pousse à tout vouloir tout de suite
Raquel Córdoba remarque que beaucoup de patients, dans son cabinet en Espagne, présentent un profil commun : une forte auto-exigence, une anxiété marquée et une grande intolérance à la frustration.
Elle décrit un contexte où « les jeunes veulent des résultats positifs immédiatement et avec un minimum d’effort ». Elle observe dans sa pratique des personnes démotivées, très stressées, pour qui tout doit arriver « si possible pour hier ». Ce climat général participe, selon elle, à faire croire que ceux qui réussissent l’ont fait « facilement » ou « par chance », ce qui nourrit encore davantage la comparaison et la frustration.
La psychologue lie cette impatience généralisée à la sur-stimulation permanente : notifications, réseaux sociaux, contenus disponibles à toute heure. Dans cet environnement, tout paraît instantané, y compris le succès professionnel, alors qu’il résulte, dans la réalité, de processus longs et souvent éprouvants.
Apprendre à tolérer l’attente, les « non » et les détours
Pour corriger cette vision, Raquel Córdoba recommande de « travailler la tolérance à la patience », car selon elle « elle est en train de se perdre ». Elle rappelle qu’atteindre un objectif suppose un chemin, avec des étapes, des refus, des imprévus, qu’il est impossible de contourner.
La spécialiste espagnole résume le chemin vers un objectif en trois ingrédients : du temps, de la patience et beaucoup d’efforts, bien avant d’invoquer la chance.
Sur ce chemin, les « non » font partie du décor : candidatures refusées, projets qui n’aboutissent pas, opportunités manquées. Les considérer simplement comme de la « malchance » peut renforcer le sentiment d’injustice, là où une lecture plus constructive verrait aussi un apprentissage ou un ajustement possible.
Ce que cette analyse change pour un lecteur en France
Si l’article de La Vanguardia s’inscrit dans le contexte espagnol, les dynamiques décrites par Raquel Córdoba se retrouvent largement dans les entreprises françaises. La pression au résultat, l’hyper-connexion, la comparaison constante via les réseaux professionnels comme LinkedIn ou les réseaux sociaux renforcent les mêmes mécanismes psychologiques.
En France, les personnes en souffrance au travail peuvent s’adresser à un psychologue, à un médecin du travail, ou encore à un service de ressources humaines pour évoquer ces difficultés de comparaison, d’auto-exigence ou de sentiment d’illégitimité. Les symptômes cités par la psychologue espagnole – anxiété, démotivation, intolérance à la frustration – sont connus des praticiens français, qui les relient eux aussi à un environnement professionnel sous tension.
La notion de « locus de contrôle externe » est enseignée dans les cursus de psychologie en France et utilisée dans les thérapies lorsque les personnes ont tendance à attribuer systématiquement leurs réussites ou leurs échecs à des facteurs extérieurs. Un accompagnement psychologique peut aider à rééquilibrer ce regard, sans nier le rôle du hasard, mais en redonnant une place centrale aux actions et aux choix personnels.
Comment reformuler concrètement ses réactions au travail
Sans se transformer en psychologue pour ses collègues, chacun peut adapter ses réactions pour les rendre plus soutenantes au quotidien. L’enjeu est de passer d’un commentaire centré sur la chance à une reconnaissance claire des efforts et des compétences.
Formule réflexe
Formule alternative plus valorisante
« Quelle chance tu as ! »
« Tu as vraiment bossé pour ça, bravo. »
« Tu tombes toujours au bon endroit, toi. »
« Tu sais saisir les opportunités quand elles se présentent. »
« C’est un coup de bol, ton poste. »
« Ton travail a fini par payer, c’est mérité. »
Ces tournures simples replacent la personne au centre de sa réussite. Elles n’excluent pas que la chance ait joué un rôle, mais elles reconnaissent explicitement la part d’engagement et de persévérance.
Pour soi-même, une piste concrète consiste à tenir une forme de « journal des efforts » : noter ce qui a été tenté, les progrès réalisés, les compétences développées. Cela permet de contrer l’illusion d’une réussite « tombée du ciel » et de voir plus clairement le lien entre ce que l’on fait et ce qui finit par arriver.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pourquoi « quelle chance tu as » peut-il blesser quelqu'un ?
Cette phrase minimise les efforts réels et suggère que la réussite n'est pas méritée, mais simplement due au hasard. Elle efface tout le travail, la persévérance et les sacrifices personnels qui ont précédé la promotion ou l'augmentation.
Qu'est-ce que le « locus de contrôle externe » mentionné par la psychologue ?
C'est la tendance à considérer que ce qui nous arrive dépend surtout de facteurs extérieurs (la vie, la chance, les autres) plutôt que de nos propres actes. Cela renforce le sentiment que la réussite ne nous appartient pas vraiment.
Que faut-il dire à un collègue qui obtient une promotion ?
Il faut envoyer un message de félicitations sincères qui reconnaît explicitement son travail, sa persévérance et son courage, plutôt que de relativiser sa réussite en invoquant la chance.
Pourquoi la comparaison avec les autres alimente-t-elle une fausse vision de la réussite ?
En se comparant seulement par les résultats visibles (salaire, titre, promotion), on ne voit pas les heures supplémentaires, l'angoisse, les sacrifices personnels et les échecs qui les ont précédés, ce qui crée une interprétation biaisée.
Comment la sur-stimulation des réseaux sociaux affecte-t-elle notre perception de la réussite ?
Elle donne l'impression que tout est instantané et facile, y compris le succès professionnel, alors qu'il résulte en réalité de processus longs et éprouvants, ce qui alimente la frustration et la comparaison.