De la France du XIXe siècle aux laboratoires modernes, certains enfants ont été privés de langage pour répondre à une question obsédante.
De Victor de l’Aveyron aux cas plus récents étudiés par les chercheurs, ces situations extrêmes, racontées par le site anglophone MakeUseOf, révèlent jusqu’où certains ont été prêts à aller pour comprendre l’origine du langage – au mépris de la dignité humaine.
Comment est née l’idée de « l’expérience interdite »
Le terme « expérience interdite » s’impose en 1980, avec le livre du chercheur américain Roger Shattuck, intitulé The Forbidden Experiment. L’auteur y revisite le destin de Victor de l’Aveyron, ce « garçon sauvage » capturé en France au début du XIXe siècle.
Victor vit alors seul, dans les forêts de l’Aveyron. Il vole de la nourriture dans les champs et les cabanes. Les paysans qui tentent de l’attraper constatent qu’il ne parle aucune langue identifiable. Aucune famille, aucun tuteur, aucun maître : tout indique un enfant grandi sans contact humain structuré.
En 1800, Victor est finalement capturé puis envoyé à Paris, dans un établissement destiné aux sourds-muets. Les médecins s’aperçoivent vite qu’il n’est ni sourd ni muet, mais qu’il a manqué d’interaction et d’enseignement dès la petite enfance.
Un des grands médecins français de l’époque, Jean Marc Gaspard Itard, décide alors de prendre en charge l’éducation de Victor. Pendant six ans, il tente de lui apprendre à parler, à lire les codes de la vie sociale, à communiquer autrement que par des gestes rudimentaires et des grognements.
Malgré des années d’efforts, Victor ne dépassera jamais quelques signes simples. Pour les chercheurs, cette limite marque la trace d’un développement brisé très tôt.
En 1806, Victor est confié à une tutrice. Le cas, déjà célèbre, intrigue médecins, philosophes et pédagogues. Roger Shattuck, un siècle et demi plus tard, y voit le cœur d’un problème toujours d’actualité : que devient un enfant privé de langage et de socialisation, et que nous dit-il sur la façon dont on apprend à parler ?
Pourquoi l’« expérience interdite » reste… interdite
Le livre de Shattuck tire un constat net : une situation comme celle de Victor ne peut pas être reproduite de façon contrôlée, car il faudrait, pour cela, priver volontairement un enfant de ce qui fait de lui un être humain à part entière.
Pour répondre de manière « scientifique » à des questions cruciales – comment se construit le langage, à partir de quand la privation devient-elle irréversible ? – il faudrait délibérément retirer à un nourrisson toute interaction, toute parole adressée, tout apprentissage structuré.
La seule façon d’y parvenir serait de violer ses droits les plus fondamentaux. C’est ce verrou éthique que résume l’expression d’« expérience interdite » : un protocole que l’on peut imaginer intellectuellement, mais qu’aucune société dotée de principes moraux ne peut accepter d’appliquer.
Des chercheurs se sont ainsi appuyés sur de rares cas survenus « naturellement », faute de soins ou à la suite de maltraitances. Mais même là, la démarche scientifique se heurte à des limites : chaque enfant a une histoire singulière, des traumatismes spécifiques, ce qui rend toute comparaison fragile.
Les cas modernes de privation de langage
L’article de MakeUseOf rappelle que Victor n’est pas un cas isolé. Au XXe siècle, un exemple marque durablement la psychologie : celui d’une fillette surnommée « Genie », repérée par les autorités à Los Angeles en 1970.
À 13 ans, elle est découverte dans une pièce où elle vivait isolée, séquestrée par ses parents. Les services sociaux américains prennent le relais, et une équipe de spécialistes tente de la rééduquer et de lui apprendre à parler.
Malgré les efforts, Genie ne parvient jamais à maîtriser réellement une langue. Elle finit par être placée dans le système de foyers d’accueil de l’État. Son parcours renforce l’intuition déjà formulée par les médecins français au temps de Victor : passé un certain âge, les séquelles d’une privation extrême de langage et d’interactions sociales semblent impossibles à effacer totalement.
Ces trajectoires d’enfants « sauvages » ou enfermés montrent que la socialisation et le langage ne sont pas des bonus éducatifs, mais des besoins vitaux, au même titre que la nourriture ou l’abri.
Les spécialistes cités dans l’article rappellent que priver un enfant de ces expériences de base s’apparente simplement à de la maltraitance. Aucun objectif de connaissance ne peut justifier de fabriquer artificiellement de tels cas.
Ce que la psychologie retient aujourd’hui
La réflexion autour de « l’expérience interdite » s’inscrit dans un débat plus large : nature ou culture, gènes ou environnement ? Longtemps, certains ont voulu trancher entre ce qui serait « inné » et ce qui serait « acquis ».
Les connaissances actuelles dessinent un tableau bien plus nuancé. L’article cite ainsi la neuroscientifique Rebecca Saxe, professeure au MIT, qui souligne le rôle central de l’entourage : « un environnement social comprenant d’autres êtres humains est forcément plus naturel pour un nourrisson humain que tout milieu artificiel que l’on pourrait fabriquer pour le remplacer ». Même les traits « innés » ont besoin d’un environnement social pour se déployer.
Autrement dit, le langage ne se contente pas d’être une faculté biologique inscrite dans le cerveau. Il se développe à travers les échanges, les réponses des adultes, les gestes, les regards. Sans cette trame relationnelle, les circuits neuronaux impliqués ne se structurent pas normalement.
Quand ce type d’expérience était ordonné par des souverains
Ce qui paraît inconcevable aujourd’hui a pourtant été tenté à plusieurs reprises au fil des siècles, souvent sur ordre direct de dirigeants fascinés par l’origine du langage. L’article évoque au moins quatre épisodes historiques documentés.
Psammétique Ier, pharaon à la recherche de la première langue
Dès le VIIe siècle avant notre ère, le pharaon égyptien Psammétique Ier veut trancher une question : sa langue, l’égyptien, est-elle plus ancienne que le phrygien, parlée en Anatolie ?
Selon l’historien grec Hérodote, il confie deux nouveau-nés à un berger, qu’il charge de ne jamais leur adresser la parole. L’idée : les enfants finiraient spontanément par parler, et la langue première laisserait entendre son verbe.
Hérodote rapporte qu’un des enfants aurait prononcé le mot « becos », assimilé par Psammétique au mot phrygien désignant le pain. Il en conclut que le phrygien serait plus ancien que l’égyptien. Une interprétation très fragile, largement considérée aujourd’hui comme une mauvaise lecture de balbutiements d’enfant.
Frédéric II, empereur obsédé par la langue d’Adam
Au XIIIe siècle, l’empereur du Saint-Empire romain germanique Frédéric II est convaincu qu’il existe une langue originelle, celle parlée par Adam et Ève au paradis. Il pense qu’un enfant, privé de tout contact verbal, se mettra naturellement à parler cette langue divine, qu’il imagine être l’hébreu, le grec ou le latin.
Un moine italien, Salimbene de Adam, raconte cette tentative dans sa Chronique. Les nourrissons placés dans ces conditions extrêmes ne développent évidemment aucune langue « naturelle » et, selon ce récit, finissent par mourir, faute de soins et de chaleur humaine suffisants.
Jacques IV d’Écosse et la légende des enfants parlant hébreu
À la Renaissance, le roi Jacques IV d’Écosse, réputé polyglotte, ordonne à son tour une expérimentation. Deux enfants sont confiés à une femme sourde et muette, envoyés sur une île inhabitée, Inchkeith.
Un récit postérieur, les Historie and Chronicles of Scotland de Robert Lindsay de Pitscottie, affirme que les enfants auraient fini par parler parfaitement l’hébreu. Mais aucun document contemporain ne vient étayer cette affirmation. Les historiens considèrent ce témoignage avec beaucoup de prudence.
Akbar, empereur moghol et « palais des muets »
Dans l’Empire moghol du XVIe siècle, l’empereur Akbar le Grand mène lui aussi sa propre version de cette expérience. Contrairement à Frédéric II, il pense que le langage s’apprend, et non qu’il jaillit spontanément.
Selon plusieurs sources, dont sa biographie officielle Akbarnama, il fait placer douze nouveau-nés dans un bâtiment surnommé « le palais des muets », confiés à des nourrices qui ne parlent pas. Les enfants grandissent sans entendre de parole adressée.
Lors de sa visite des années plus tard, Akbar constate que les enfants ne parlent pas. Ils sont restés muets, comme leurs nourrices. Pour lui, cela confirme que le langage est un apprentissage, pas un réflexe inné.
Ces épisodes, aussi mal documentés soient-ils parfois, ont un point commun : les enfants en sortent durablement atteints, lorsqu’ils survivent. Chaque fois, l’expérience renvoie davantage à la cruauté du dispositif qu’à un véritable protocole scientifique.
Ce que ces expériences disent de nos besoins fondamentaux
L’article insiste sur un enseignement partagé par toutes ces histoires, des plus anciennes aux plus récentes : les enfants privés de langage et de relations humaines ne se développent pas normalement, même si leurs besoins physiques sont couverts.
La socialisation – présence d’autres humains, regards, gestes, mots – apparaît comme une ressource aussi indispensable que la nourriture, l’eau ou un toit. Sans elle, les compétences cognitives et affectives restent gravement entravées.
On peut le résumer à travers trois observations récurrentes :
- les enfants recueillis tardivement n’acquièrent qu’un langage très limité, voire aucun langage structuré ;
- les capacités relationnelles restent fortement altérées, avec des difficultés à établir des liens stables ;
- les effets semblent, dans les cas les plus extrêmes, en grande partie irréversibles.
Comment la France encadre aujourd’hui la protection des enfants
Pour un lecteur français, ces récits posent une question directe : comment un tel niveau de privation pourrait-il être empêché aujourd’hui ? En France, la protection de l’enfance s’organise autour de plusieurs dispositifs visant à détecter au plus tôt des situations d’isolement ou de maltraitance.
Les signes de privation grave – absence de scolarisation, enfermement, négligence manifeste, privation de contacts sociaux – relèvent de la maltraitance. Ils peuvent être signalés au service départemental de l’aide sociale à l’enfance, au numéro national 119 (Allô enfance en danger), ou directement auprès de la police ou de la gendarmerie.
Les autorités peuvent alors :
Le cadre français ne vise pas uniquement à protéger l’intégrité physique des mineurs. Il reconnaît aussi leurs besoins éducatifs et relationnels, en cohérence avec la Convention internationale des droits de l’enfant, qui évoque notamment le droit à l’éducation, à la vie familiale et à la participation à la vie sociale.
Pourquoi ces récits extrêmes restent étudiés par les chercheurs
Les cas comme ceux de Victor ou de Genie continuent d’être analysés non pour inciter à reproduire de telles situations, mais pour rappeler les limites éthiques à ne jamais franchir. Ils servent aussi à éclairer, a posteriori, certaines notions centrales de la psychologie du développement.
Par exemple, les chercheurs se servent de ces histoires pour illustrer l’hypothèse de « périodes critiques » ou « sensibles » : des fenêtres temporelles durant lesquelles certaines capacités, comme le langage, se mettent en place plus facilement. Si l’enfant n’est pas exposé à la langue durant ces périodes, l’apprentissage ultérieur devient beaucoup plus ardu.
Sans avoir recours à l’« expérience interdite », les scientifiques peuvent désormais s’appuyer sur des études d’imagerie cérébrale, des observations en crèche, en école maternelle, ou auprès d’enfants bilingues. Autant de méthodes qui respectent les droits des mineurs et permettent tout de même d’affiner la compréhension des mécanismes d’acquisition du langage.
Ces récits historiques rappellent enfin un point simple : parler à un nourrisson, répondre à ses sons, lui raconter des histoires, échanger des gestes et des sourires ne relève pas seulement de la tendresse. C’est un acte fondateur qui façonne son cerveau, sa capacité à penser et sa future place parmi les autres.









