Près d’une sortie d’autoroute en Angleterre, un vaste chantier d’aménagement routier a mis au jour un site insoupçonné, occupé depuis plus de 2 000 ans.
Au Royaume-Uni, des fouilles menées le long de l’autoroute M5, près de Cheltenham, dans le Gloucestershire, ont révélé un objet aussi minuscule que fascinant : un nettoyeur d’ongles romain en cuivre, daté d’environ 1 600 ans et décoré d’un phallus. Ce curieux accessoire de toilette, mis en avant par le média spécialisé Historia, s’inscrit au cœur d’un ensemble archéologique exceptionnel couvrant de l’âge du Fer jusqu’au Moyen Âge.
Un simple chantier routier derrière une découverte inattendue
Les fouilles sont réalisées dans le cadre de l’aménagement de la sortie 10 de la M5, une autoroute majeure du sud-ouest de l’Angleterre. Il s’agit d’archéologie préventive, une étape devenue classique avant de grands travaux d’infrastructure.
Sur place, l’équipe d’Archaeological Research Services (ARS), la société d’archéologie en charge de l’opération, a dégagé :
- des fosses et des puits anciens ;
- des chemins et des fossés ;
- des trous de poteau témoignant de bâtiments disparus ;
- des restes d’activités agricoles et domestiques.
Au milieu de ce paysage de traces et de structures, un petit objet en cuivre a retenu l’attention : un outil de toilette, utilisé autrefois pour nettoyer les ongles, daté entre 300 et 400 après Jésus-Christ.
Le nettoyeur d’ongles en cuivre, daté entre 300 et 400 après J.-C., appartient aux derniers siècles de présence romaine en Bretagne.
Un nettoyeur d’ongles romain décoré d’un phallus
L’accessoire se présente comme un instrument fin, dont une extrémité est façonnée en phallus soigneusement modelé. À l’autre bout, une lame plate, rectiligne, se divise en deux petites pointes permettant de gratter sous les ongles. Entre les deux, une anse en forme d’anneau servait à le suspendre à une lanière ou à un cordon.
D’après ARS, des objets comparables sont déjà connus en Angleterre, notamment dans le Gloucestershire, le Leicestershire et le Lincolnshire. Mais les archéologues estiment que ce nouvel exemplaire figure parmi les plus aboutis pour ce type précis de nettoyeur d’ongles romain.
Par son aspect, l’objet peut sembler comique ou grivois à un regard contemporain. Les chercheurs rappellent pourtant qu’il s’inscrit dans un univers symbolique profondément romain, où la représentation du phallus n’avait pas systématiquement un caractère obscène.
Un symbole protecteur plus qu’une provocation
Dans la culture romaine, le phallus renvoyait à la fertilité, à la bonne fortune et à la protection contre le mauvais sort. Il pouvait être porté comme amulette, intégré à des bijoux, sculpté sur des murs domestiques ou installé dans des camps militaires.
Ce qui paraît aujourd’hui provocateur appartenait alors à un langage symbolique parfaitement identifié et jugé protecteur.
Le nettoyeur d’ongles découvert près de Cheltenham s’inscrit dans cette logique : un objet banal, lié à l’hygiène quotidienne, auquel on ajoute une dimension de protection et de chance. L’anneau central laisse penser que son propriétaire le portait sur lui, suspendu, à portée de main.
Un regard rare sur l’intimité de la Bretagne romaine
Pour les archéologues, cet outil de toilette possède un intérêt bien plus grand que son aspect insolite. Il ouvre une fenêtre sur la vie quotidienne, une dimension souvent moins accessible que les monuments, les thermes ou les grandes villas.
On imagine un individu vivant dans la Bretagne romaine tardive, au IVe siècle, emportant avec lui ce petit instrument pour soigner son apparence, peut-être au même titre que des pinces ou d’autres accessoires d’hygiène qui formaient parfois de petits nécessaires portatifs.
Cette période correspond aux dernières décennies de la présence romaine dans la province. L’Empire connaît alors de profondes mutations politiques et militaires. Sur le terrain, les communautés conservent des pratiques, des objets et des symboles hérités de Rome, tout en s’adaptant à un contexte en transition.
Un objet personnel au cœur d’un site très fréquenté
Le nettoyeur d’ongles ne se trouvait pas isolé. Il apparaît dans un secteur, désigné comme « Site 2.1 » par les équipes, riche en structures :
- un puits ;
- de multiples fossés et fosses ;
- des enclos ;
- des chemins et des trous de poteau ;
- des amas de déchets domestiques ;
- des restes issus de démolitions.
L’ensemble dessine un paysage fortement modelé, occupé puis réaménagé à plusieurs reprises. Le petit outil de toilette s’intègre à ce décor de fermes, de bâtiments et de terrains exploités, où les habitants vivent, travaillent, mangent, jettent leurs déchets… et prennent soin de leur corps.
Une autre trouvaille tardoromaine : une élégante boucle de ceinture
Le nettoyeur d’ongles n’est pas le seul objet remarquable de la période tardoromaine. Les équipes ont également mis au jour une boucle de ceinture en alliage de cuivre, complète avec sa plaque, datée entre environ 300 et 450 après Jésus-Christ.
Sa fabrication montre un réel savoir-faire : la plaque provient d’une seule feuille de métal, pliée puis rivetée à son extrémité ouverte. Une boucle en forme de D est prise dans le pli, ce qui permet de la faire bouger une fois le ceinturon attaché. Les bords portent une série de cercles estampés, tandis que le centre de la plaque présente un motif géométrique inspiré du végétal.
Là encore, l’objet dit quelque chose du quotidien : façon de s’habiller, attention portée à la décoration, goût pour certains motifs.
Des monnaies sur plus de 2 000 ans d’occupation
Les découvertes monétaires donnent une idée du temps long à l’œuvre sur ce site. Les pièces couvrent plus de deux millénaires d’histoire, depuis l’âge du Fer jusqu’au Moyen Âge.
Parmi elles figure une unité d’argent attribuée aux Dobunni, le peuple celte qui occupait la région avant la conquête romaine. On y reconnaît leur motif caractéristique de cheval.
Pour la période romaine, les archéologues ont trouvé des monnaies de bronze liées à Alectus, usurpateur qui a régné sur la Bretagne entre environ 293 et 296, et à Constantin Ier, représenté ici par des monnaies datées entre 321 et 324. Ces pièces sont contemporaines du nettoyeur d’ongles et de la boucle de ceinture, renforçant la cohérence chronologique du site.
La série ne s’interrompt pas avec le départ du pouvoir romain. Les fouilles ont également livré :
- des deniers médiévaux, certains peut-être du début du XIIIe siècle ;
- d’autres frappés sous le règne d’Édouard II, entre 1307 et 1327 ;
- des boutons de marine du XVIIIe siècle ;
- des boutons de livrée du XIXe siècle, ornés d’animaux susceptibles de renvoyer à certaines familles.
Chaque objet correspond à une époque distincte, mais tous témoignent d’un même territoire utilisé, réorganisé, parfois abandonné, puis réinvesti au fil des siècles.
Sous le tracé d’une autoroute du XXIe siècle se cache l’empreinte d’occupations humaines successives sur plus de 2 000 ans.
Ce que l’archéologie préventive change sur les chantiers routiers
Le cas de la M5 illustre le rôle de l’archéologie préventive : avant de lancer un chantier, on examine le sous-sol pour sauvegarder les traces du passé menacées par les travaux. La route ne fait pas que recouvrir les vestiges, elle offre parfois l’occasion unique de les étudier.
Les équipes ne se contentent pas de collecter des objets spectaculaires. Elles enregistrent précisément :
| Élément étudié | Intérêt scientifique |
|---|---|
| Structures (fossés, bâtiments, puits) | Comprendre l’organisation de l’espace et les usages du terrain |
| Objets du quotidien | Accéder aux pratiques, croyances et gestes ordinaires |
| Monnaies | Datation, échanges, contexte politique |
| Déchets domestiques | Alimentation, artisanat, démolitions, rythmes d’occupation |
Dans le cas présent, un simple accessoire d’hygiène en cuivre devient un marqueur de pratiques corporelles, de croyances protectrices et d’influences romaines persistantes, là où un monument imposant raconterait plutôt la puissance d’élites ou de pouvoirs publics.
Que font les archéologues français dans des cas similaires ?
En France, les situations comparables sont fréquentes lors de projets d’autoroutes, de lignes ferroviaires ou de lotissements. L’archéologie préventive est encadrée par le Code du patrimoine et confiée notamment à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) et à des services d’archéologie agréés.
Lorsqu’une zone présente un fort potentiel archéologique, un diagnostic est réalisé avant les travaux lourds. Si des vestiges significatifs sont repérés, une fouille complète est prescrite. Les étapes rappellent celles observées sur la M5 :
Les objets d’hygiène ou de parure retrouvés en France, qu’ils soient gallo-romains ou médiévaux, jouent un rôle comparable à celui du nettoyeur d’ongles du Gloucestershire : ils renseignent sur le rapport au corps, au statut social et aux croyances. On y trouve par exemple des pinces à épiler, strigiles (racloirs de bain), boîtes à fards ou perles, souvent associés à des contextes domestiques.
Ce que révèle un “simple” accessoire de toilette
Le petit nettoyeur d’ongles décoré d’un phallus concentre plusieurs dimensions rarement réunies dans un seul objet :
- il est fonctionnel : un outil d’hygiène pour gratter sous les ongles ;
- il est personnel : probablement porté sur soi, comme un effet intime ;
- il est symbolique : décoré d’une figure protectrice typique de la culture romaine ;
- il est datable : cohérent avec des monnaies et une boucle de ceinture du IVe siècle.
Ce type de trouvaille rappelle qu’un site archéologique ne se résume pas à des murs et des tombes prestigieuses. Les plus petits objets peuvent livrer les indices les plus précis sur les gestes répétés chaque jour, les peurs diffuses, les espoirs et les habitudes de ceux qui ont vécu là.
Dans le cas de la M5, l’autoroute moderne traverse un territoire qui a déjà vu passer des agriculteurs de l’âge du Fer, des provinciaux romanisés portant des amulettes phalliques, des paysans médiévaux manipulant leurs deniers, puis des marins et des domestiques en livrée. Le nettoyeur d’ongles romain n’est qu’un fragment de cette longue histoire, mais il en éclaire la partie la plus intime : le soin du corps et la quête de protection, il y a 1 600 ans, en Bretagne romaine.









