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Chaque nuit dans cette ville d’Éthiopie, des hommes nourrissent à la main des hyènes sauvages : ce rituel n’a rien d’un spectacle pour touristes

Chaque nuit dans cette ville d'Éthiopie, des hommes nourrissent à la main des hyènes sauvages : ce rituel n'a rien d'un spectacle pour touristes

À Harar, en Éthiopie, des hyènes sauvages sortent chaque nuit des collines pour venir manger dans la main d’hommes qui perpétuent un pacte ancien.

Dans la ville fortifiée de Harar, à l’est de l’Éthiopie, un rituel nocturne fascine les visiteurs et intrigue les scientifiques. Comme le raconte le média anglophone à l’origine de cet article, ici, des hommes surnommés les « hommes-hyènes » nourrissent chaque soir des hyènes tachetées, des prédateurs redoutés ailleurs en Afrique. Un tête-à-tête qui n’a rien d’une animation pour touristes, mais s’inscrit dans une stratégie de coexistence construite depuis des siècles.

Un face-à-face nocturne qui défie l’instinct de peur

À la tombée de la nuit, juste à l’extérieur des murailles de Harar Jugol, classée au patrimoine mondial, des silhouettes se dessinent dans l’obscurité. Ce sont des hyènes tachetées, au rire inquiétant et aux mâchoires puissantes. Elles s’approchent pourtant sans agressivité apparente d’un petit groupe d’hommes assis au sol, un seau de viande crue à leurs côtés.

Ces hommes appellent les animaux par des sons et des noms qu’ils reconnaissent. Les hyènes avancent, humant l’air. Certaines prennent délicatement des morceaux de viande directement dans la main tendue. Les plus hardies attrapent la nourriture au bout d’un bâton que l’homme tient entre ses dents, museau contre visage, dans une proximité déroutante.

À Harar, nourrir des hyènes sauvages n’est pas un show, mais un rituel codifié qui vise d’abord la paix entre humains et prédateurs.

Pour un observateur extérieur, la scène paraît folle, presque suicidaire. Pourtant, dans cette ville d’Éthiopie, ce rendez-vous répété chaque nuit repose sur des règles, une connaissance fine du comportement animal et une histoire longue de plusieurs siècles.

Un ancien pacte spirituel devenu règle de vie

Une légende née d’une famine

Selon la tradition locale, le lien particulier entre Harar et les hyènes remonte à une période de famine sévère. Des saints auraient alors conclu un accord avec les hyènes affamées : la ville leur fournirait de la nourriture, en échange de l’absence d’attaques contre les habitants.

Chaque année, lors de la fête d’Achoura, cet accord symbolique est encore honoré. Des bols de bouillie sont déposés pour les hyènes, comme pour rappeler au « peuple des collines » que la ville tient parole.

Des « messagers » entre vivants et esprits

Les hyènes, appelées localement waraba, ne sont pas vues seulement comme des charognards. Elles sont considérées comme des protectrices spirituelles. On les surnomme parfois les « hommes des nouvelles » : elles seraient capables de porter des messages entre le monde des vivants et celui des esprits.

Dans les croyances harari, ces animaux traquent aussi la nuit les esprits malfaisants, les djinns. Quand une hyène régurgite des matières indigestes, ce geste est interprété par certains comme l’expulsion de ces forces néfastes hors du monde des humains.

À Harar, nourrir une hyène revient à participer à une relation sacrée, censée protéger la communauté autant sur le plan matériel que spirituel.

Une ville littéralement pensée pour laisser entrer les hyènes

Des « portes à hyènes » percées dans les remparts

La coexistence ne se limite pas aux croyances : elle est inscrite dans la pierre. Les remparts de Harar sont percés de petites ouvertures, surnommées « portes à hyènes ». Ces passages permettent aux animaux de pénétrer la nuit dans la ville, puis d’en ressortir librement vers les collines environnantes.

Ce choix architectural, loin d’être anecdotique, organise la circulation des hyènes et réduit les situations de panique. Les bêtes savent par où entrer et sortir, les habitants aussi.

Des éboueurs naturels pour les ruelles étroites

En ayant accès aux déchets organiques, aux carcasses et aux restes de marchés, les hyènes jouent un rôle sanitaire discret mais crucial : elles limitent l’accumulation de détritus dans les ruelles serrées de la vieille ville.

  • Les hyènes consomment les restes de viande et d’abats.
  • Elles réduisent le risque de maladies liées aux déchets animaux.
  • Elles ont moins besoin d’attaquer les troupeaux ou les chiens.

En ayant un accès assuré à la nourriture, les hyènes de Harar ont moins de raisons d’adopter un comportement agressif. Rien ne les rend inoffensives pour autant : elles restent des prédateurs sauvages, imprévisibles. Mais ce système réduit les risques de confrontation directe et les abattages de représailles, fréquents ailleurs où ces animaux sont vus comme des nuisibles.

À Harar, les hyènes sont à la fois « service de voirie », barrière sanitaire et élément à part entière du tissu urbain.

Une expertise familiale transmise depuis les années 1960

Des champs protégés à un rituel codifié

La forme actuelle de ces nourrissages trouve ses racines dans les années 1960. À cette époque, un habitant, Yusuf Mume Salleh, commence à jeter des morceaux de viande aux hyènes pour les détourner de ses cultures et de son bétail. L’initiative fonctionne. Au fil des ans, une relation de confiance relative s’installe entre cet homme et un clan de hyènes tachetées.

Ce qui n’était au départ qu’une méthode de protection devient un rituel structuré, avec un lieu, une heure, des gestes répétés et un rôle reconnu dans la communauté.

Le rôle central des « hommes-hyènes »

Aujourd’hui, c’est le fils de Yusuf, Abbas Yusuf, qui a repris le flambeau. Il fait partie des « hommes-hyènes » les plus connus de Harar. Chaque soir, il vient au même endroit, appelle les hyènes, observe lesquelles se présentent, note leur humeur, leurs interactions.

Les animaux sont identifiés individuellement, par leur taille, la forme de leurs taches ou de leurs oreilles. Chacun reçoit un nom. Les hommes ajustent les distances, le moment où ils osent tendre la viande à la main ou avec un bâton, en fonction du tempérament de chaque hyène.

Élément Rôle dans le rituel
Heure fixe Créer une habitude rassurante pour les hyènes
Gestes répétés Limiter les surprises et les réactions de défense
Reconnaissance individuelle Adapter la distance et la façon de nourrir chaque animal
Transmission familiale Conserver un savoir empirique accumulé depuis des décennies

Cette maîtrise repose sur une observation patiente du langage corporel des hyènes : posture, oreille couchée ou non, regard, vocalisations. Les « hommes-hyènes » savent quand reculer, quand interrompre la distribution de viande, quand au contraire encourager un animal plus craintif.

Quand la survie se transforme en atout touristique

Une attraction qui fait désormais vivre plusieurs familles

Avec le temps, ce rituel est devenu l’un des symboles de Harar. Des voyageurs du monde entier viennent assister à la scène, parfois pour tenter eux-mêmes de nourrir une hyène sous la surveillance de l’homme-hyène.

Les familles qui assurent le nourrissage perçoivent des droits d’entrée. Des hôtels, des guides locaux, des restaurants profitent aussi de cette curiosité. Pour une ville d’Éthiopie éloignée des grands circuits balisés, cette activité représente une source de revenus non négligeable.

Des projets d’écotourisme cherchent à encadrer cette pratique : meilleure gestion de l’affluence, mise en valeur de l’histoire de Harar et des croyances associées aux hyènes, sensibilisation au rôle écologique de ces prédateurs.

Plus Harar fait parler de ses hyènes, plus la ville doit veiller à ne pas transformer ce rituel en simple attraction dénaturée.

Un équilibre menacé par la croissance urbaine

Les autorités locales et les habitants le savent : cette cohabitation reste fragile. Harar s’étend, de nouvelles constructions grignotent les collines où les hyènes vivent et chassent. Des routes coupent leurs trajets traditionnels entre gîtes et ville.

En périphérie, où le lien symbolique avec les hyènes est moins ancré, la peur et la méfiance dominent. Des animaux sont encore tués, perçus comme des menaces directes pour les enfants ou le bétail. Même dans la vieille ville, des incidents ponctuels rappellent que ces carnivores ne sont pas domestiqués.

Un contraste frappant avec la tradition nigériane des « hommes-hyènes »

En Éthiopie, des hyènes libres ; au Nigeria, des animaux captifs

L’article source met en regard Harar avec une autre tradition africaine, présente au Nigeria. Là-bas, certains groupes appelés « hommes-hyènes », ou Gadawan Kura, élèvent des hyènes en captivité. Elles sont promenées de ville en ville et présentées lors de spectacles de rue.

Ces animaux, souvent attachés avec des chaînes, participent à des démonstrations de force, à des rituels liés à des pratiques de guérison ou à des formes de mysticisme. Le lien économique est fort : pour ces familles, les hyènes représentent une ressource, un outil de travail et parfois des compagnons de route.

Les hyènes et d’autres animaux servent aussi à fournir des éléments pour des remèdes traditionnels, comme des poils ou de la salive. Dans certaines zones rurales, ces hommes et leurs bêtes bénéficient d’un soutien communautaire, leur présence étant vue comme utile et prestigieuse.

Des interrogations éthiques et écologiques

Cette pratique nigériane, tout en étant solidement ancrée culturellement, inquiète des spécialistes. Le fait de capturer des hyènes dans la nature pour les domestiquer partiellement et les faire travailler fragilise les populations sauvages. La captivité limite leur comportement social et leurs instincts de chasseur.

Là où Harar cherche à adapter la ville aux hyènes, le modèle des Gadawan Kura repose sur une appropriation directe de l’animal. Plusieurs experts y voient une voie difficilement durable, tant pour les hyènes que pour la tradition elle-même, à mesure que les pressions de conservation et réglementaires augmentent.

Entre Harar et les Gadawan Kura, deux visions s’opposent : coexister avec un prédateur libre, ou le maîtriser en le gardant enchaîné.

Ce que ce modèle dit à un lecteur français

Cohabiter avec le sauvage : des défis comparables en France

En France, aucune hyène ne rôde aux portes des villes. La question de la cohabitation avec les grands prédateurs se pose cependant avec les loups, les ours dans les Pyrénées ou les lynx dans le Jura. Là aussi, les tensions sont fortes entre éleveurs, défenseurs de la biodiversité et autorités publiques.

La logique reste similaire à celle observée à Harar : partout où un prédateur trouve de la nourriture et des zones de repli, le risque de conflit diminue. En France, cela passe par exemple par la protection des troupeaux (chiens de protection, parcs de nuit, bergers renforcés) afin de rendre les attaques plus difficiles et moins attractives.

Les équivalents français des « hommes-hyènes » seraient, dans une certaine mesure, les éleveurs ou les médiateurs faune-sauvage qui apprennent à lire les traces, adapter leurs pratiques d’élevage et dialoguer avec les autorités pour limiter les tirs de prélèvement. Eux aussi cherchent, parfois, à construire une forme de coexistence plutôt qu’une élimination systématique.

Un message plus large sur notre rapport aux prédateurs

Le cas de Harar montre à un public français que la peur ancestrale des grands carnivores n’est pas une fatalité. En changeant l’organisation humaine — l’architecture, la gestion des déchets, les règles collectives —, il devient possible de réduire les confrontations directes.

Il ne s’agit pas de transposer le modèle de Harar en Europe, ni de nourrir volontairement des prédateurs près des villes, ce qui créerait des risques évidents. En revanche, le principe mis en évidence est clair : ajuster les pratiques humaines peut parfois s’avérer plus efficace que chercher à éradiquer l’animal.

Harar rappelle que la cohabitation demande des concessions humaines, de la régularité et une véritable acceptation du caractère sauvage de l’animal.

Un laboratoire vivant pour repenser la place du sauvage

Les hyènes de Harar obligent à revoir leur image de « charognards sinistres ». Les observations montrent des animaux sociaux, dotés d’une organisation complexe, d’alliances et de hiérarchies menées par des femelles dominantes. Elles jouent un rôle clé dans les écosystèmes africains en consommant carcasses et proies, ce qui limite la propagation de maladies.

Pour les biologistes, ce type de coexistence fournit un terrain d’étude rare : une grande ville murée, un prédateur libre, un pacte ancien et des règles implicites que chacun respecte la plupart du temps. Pour les habitants, il s’agit surtout d’une façon de vivre avec un voisin potentiellement dangereux, en misant sur la régularité du rituel, la connaissance empirique et la reconnaissance du rôle utile des hyènes.

Face à l’urbanisation rapide et au recul des habitats naturels, ce cas éthiopien sert de signal : lorsque les villes avancent sur les territoires sauvages, ignorer la faune ou la considérer uniquement comme un problème à éradiquer mène souvent au conflit. Repenser l’organisation, accepter une part de risque encadré et reconnaître la fonction écologique de ces animaux peuvent, dans certains contextes, ouvrir une autre voie.

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