Au Costa Rica, une équipe scientifique a filmé pendant deux mois une colonie de la plus grande chauve-souris carnivore connue, révélant des habitudes familiales inattendues.
Une étude publiée dans la revue scientifique PLOS One et relayée par un média brésilien met en lumière les comportements sociaux méconnus du « morcego-espectral », le grand spectral (Vampyrum spectrum), observé au Costa Rica. Loin de l’image inquiétante souvent associée aux chauves-souris, cette espèce rare, la plus grande chauve-souris carnivore du monde, se révèle très soudée, joueuse et étonnamment attentive à ses petits.
Une caméra cachée dans un tronc d’arbre au Costa Rica
L’étude a été menée entre 2023 et 2024 dans une forêt du Costa Rica, en Amérique centrale. Les chercheurs y ont repéré un tronc d’arbre creux, utilisé comme gîte par un petit groupe de Vampyrum spectrum, et ont décidé d’en faire un observatoire discret.
À l’intérieur du tronc, les scientifiques ont installé une caméra infrarouge, idéale pour filmer dans l’obscurité totale, sans déranger les animaux. Ce type de dispositif permet de suivre la vie d’un groupe sur la durée, sans intervention humaine visible ni flash perturbant.
Au total, sur une période de 60 jours, plus de 500 séquences de comportements sociaux ont été enregistrées, dont 73 ont fait l’objet d’une analyse fine par l’équipe internationale à l’origine de l’étude. Ces images offrent un accès rare à la vie intime d’une espèce très discrète, active essentiellement la nuit et difficile à observer dans la nature.
En filmant l’intérieur du gîte durant 60 jours, les chercheurs ont pu documenter des centaines d’interactions familiales, dont certaines jamais décrites chez cette espèce.
Une « boule de câlin » au moment de s’endormir
Le comportement qui a le plus frappé les scientifiques a été baptisé la « boule de câlin ». Au moment du repos, les chauves-souris se regroupent et s’enroulent littéralement les unes autour des autres.
Les images montrent les individus qui referment leurs grandes ailes l’un autour de l’autre, serrés dans un contact continu. Leurs museaux se rapprochent et forment une sorte de noyau, comme si tout le groupe se lovait pour la nuit.
La chercheuse Marisa Tietge, du Musée de la Nature de Berlin, coautrice de l’étude, a décrit à la presse ce comportement comme le plus « captivant » observé pendant l’expérience. Cette façon de dormir serrés les uns contre les autres témoigne d’un niveau de cohésion élevé, rarement mis en avant chez des chauves-souris carnivores.
- Les animaux s’enroulent mutuellement dans leurs ailes.
- Ils restent en contact museau contre museau.
- Le regroupement survient au moment d’entrer en phase de repos.
- Ce comportement a été observé à de nombreuses reprises sur la période de suivi.
Au-delà de l’image attendrissante, cette « boule de câlin » peut aussi avoir une utilité biologique : maintien de la chaleur, protection accrue des jeunes au centre du groupe, renforcement des liens sociaux au sein de la colonie.
Les parents partagent leurs proies avec les plus jeunes
Les enregistrements ont mis en évidence un autre comportement remarquable : le partage de nourriture. Les adultes, et en particulier les parents, rapportent des proies et les transmettent volontairement aux juvéniles.
Ce phénomène est surtout visible au moment clé où les jeunes passent du lait maternel à une alimentation carnée. Au lieu de laisser les petits se débrouiller seuls, les adultes semblent organiser une forme de redistribution interne des proies.
Selon l’étude, les parents et les individus les plus grands donnent des proies aux jeunes au moment critique du passage du lait à la viande, suggérant des soins parentaux prolongés.
Pour les spécialistes des mammifères, ce comportement est loin d’être anodin. Chez de nombreux carnivores, les soins parentaux reposent surtout sur l’allaitement, puis sur l’apprentissage de la chasse. Ici, il s’agit clairement de nourrissage direct, de la part de plusieurs adultes du groupe, pas uniquement de la mère.
Les auteurs de la recherche estiment que cela traduit une participation active des deux parents, et même d’autres membres de la colonie, dans l’éducation et la survie des petits. Une dynamique familiale qui tranche avec l’image d’animaux solitaires ou uniquement guidés par la prédation.
Jeux, salutations et vie sociale complexe
Les vidéos analysées ne se limitent ni au repos ni au repas. Les chercheurs ont également observé des interactions qui ressemblent à des jeux ou à des salutations, au moment des arrivées et des départs du gîte.
Les chauves-souris semblaient se toucher régulièrement, se déplacer les unes vers les autres, adopter des postures répétitives qui évoquent une forme de rituel. Ces contacts fréquents montreraient une organisation sociale plus riche qu’on ne l’imaginait pour cette espèce.
Les scientifiques restent prudents : ils rappellent qu’il ne s’agit pas d’attribuer des émotions humaines à ces animaux. Néanmoins, ces comportements démontrent une forte coopération et une proximité sociale constante, deux éléments clé pour la survie et la reproduction du Vampyrum spectrum.
Les jeux, les salutations et les contacts répétés suggèrent que la vie en groupe joue un rôle majeur dans la survie comme dans la reproduction de cette chauve-souris géante.
Une espèce rare et quasi menacée en Amérique centrale et du Sud
Le Vampyrum spectrum vit dans les forêts tropicales, les zones marécageuses et les forêts de nuages d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud. On le trouve notamment au Costa Rica, où s’est déroulée cette étude, mais aussi dans plusieurs autres pays de la région.
Il s’agit d’une espèce rare. L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) la classe comme « quasi menacée ». Ce statut signifie que la chauve-souris n’est pas encore officiellement menacée, mais que son déclin ou la dégradation de son habitat pourraient rapidement l’y conduire.
La destruction progressive des forêts tropicales et la fragmentation des habitats constituent les principaux dangers. Pour une espèce qui dépend de grands arbres creux pour s’abriter, la disparition des vieux troncs représente un risque direct.
| Espèce | Nom scientifique | Zone de répartition | Statut UICN |
|---|---|---|---|
| Grand spectral (chauve-souris vampirique) | Vampyrum spectrum | Amérique centrale et Amérique du Sud | Quasi menacée |
Pour les chercheurs, mieux connaître ses comportements sociaux et ses besoins familiaux permet d’ajuster les mesures de protection : conservation des grands arbres, limitation de la déforestation, préservation de couloirs écologiques pour les déplacements nocturnes.
Que nous apprend cette étude sur les chauves-souris en général ?
Cette recherche, réalisée au Costa Rica et publiée dans PLOS One, contribue à nuancer l’image simpliste des chauves-souris. Elle montre qu’une espèce carnivore peut combiner des pratiques de chasse efficaces avec des soins parentaux étendus et une forte coopération sociale.
Pour les biologistes, ces résultats ouvrent des pistes :
- les liens familiaux pourraient être plus importants qu’estimé dans l’évolution des chauves-souris carnivores ;
- les gîtes ne sont pas de simples « abris », mais de véritables centres d’échanges sociaux ;
- la protection des sites de repos devient un enjeu au moins aussi crucial que celle des zones de chasse.
Ils rappellent aussi que les images spectaculaires de prédation ne suffisent pas à décrire une espèce. Chez le Vampyrum spectrum, la vie nocturne alterne entre la recherche de proies et des moments de repos intensément partagés, faits de câlins, de jeux et de nourriture offerte aux plus jeunes.
Les chauves-souris sociales : quel parallèle avec la France ?
En France métropolitaine, les espèces de chauves-souris sont insectivores et non carnivores au sens strict. On n’y trouve pas le Vampyrum spectrum, mais plusieurs espèces présentent elles aussi une vie sociale très structurée, avec des colonies mixtes ou des groupes composés uniquement de femelles et de jeunes.
Les équivalents français en termes de protection relèvent notamment de l’Office français de la biodiversité et des directions régionales de l’environnement. La plupart des chauves-souris présentes sur le territoire sont protégées par la loi : destruction volontaire, perturbation des gîtes et capture sont strictement encadrées.
Les associations de chiroptérologues, spécialistes des chauves-souris, insistent sur des principes proches de ceux mis en évidence au Costa Rica : préserver les gîtes (combles, caves, arbres creux), limiter l’éclairage nocturne excessif et protéger les zones de chasse, comme les haies et les lisières de forêt.
Pour un lecteur français, cette étude venue du Costa Rica illustre l’intérêt de respecter les colonies installées dans les bâtiments ou les arbres anciens. Même si les espèces ne sont pas les mêmes, la logique reste similaire : les gîtes abritent non pas des individus isolés, mais de véritables groupes familiaux, avec des jeunes dépendants et des interactions complexes.
Comprendre quelques notions clés sur les chauves-souris
Le terme scientifique « chiroptère » désigne l’ordre auquel appartiennent toutes les chauves-souris. Ces mammifères volants se distinguent par leurs ailes formées d’une membrane de peau tendue entre de longs doigts. Chez des espèces comme le Vampyrum spectrum, cette membrane sert aussi d’enveloppe de contact lors de la fameuse « boule de câlin ».
Autre notion importante : le gîte. Il peut s’agir d’un tronc creux, d’une grotte, d’un grenier ou d’une fissure dans un bâtiment. Pour les chauves-souris, ce lieu ne sert pas qu’à se reposer. Il concentre les mises bas, le nourrissage des jeunes, les interactions sociales, les stratégies de protection collective contre les prédateurs.
À l’échelle de la conservation, protéger ces gîtes équivaut à protéger des “maisons de famille” complètes. La caméra installée dans l’arbre du Costa Rica illustre très concrètement cette réalité : derrière la réputation inquiétante de certains chiroptères, la vie quotidienne est faite de soins, de contacts répétés et d’une coopération qui conditionne la survie de l’espèce.









