Après un suicide dans sa famille en Espagne, la psychologue Elizabeth Clapés raconte comment le temps, la culpabilité et l’entourage façonnent le deuil.
Dans une vidéo de la série éducative « Aprendemos juntos » de la banque espagnole BBVA, la psychologue Elizabeth Clapés livre un témoignage bouleversant sur le deuil après un drame, relayé par le média en ligne espagnol El Español. En partant du suicide de son père lorsqu’elle était enfant, elle décrit le chemin chaotique qui mène d’une souffrance extrême aux premières retrouvailles avec le rire… et à la culpabilité qui les accompagne souvent.
Un drame intime devenu message public d’espoir
La vidéo, publiée le 26 septembre 2026 en Espagne, a un objectif clair : redonner un peu d’espoir à celles et ceux qui traversent la perte d’un proche ou un événement traumatique. Elizabeth Clapés ne se contente pas d’un discours théorique. Elle raconte d’emblée son histoire personnelle : son père s’est suicidé lorsqu’elle était petite.
Elle confie que, depuis, une question revient sans cesse : comment survit-on au fait qu’un parent se donne la mort ? Sa réponse, loin des recettes toutes faites, tient en une phrase qu’elle rapporte : elle ne sait pas comment on survit… mais elle est toujours là, des années plus tard.
Pour Elizabeth Clapés, survivre à un drame ne ressemble pas à un acte héroïque soudain, mais à une succession de petits pas effectués presque sans s’en rendre compte.
La psychologue insiste sur ce point : dans les moments les plus sombres, la personne endeuillée ne « décide » pas vraiment d’être forte. Elle continue simplement à avancer, jour après jour, un geste après l’autre, parfois par pure inertie.
Le retour progressif du quotidien après un traumatisme
Avec le temps, explique-t-elle, la vie reprend peu à peu sa place. La personne endeuillée se remet à manger avec un peu plus d’appétit, à retourner au travail ou aux études, à revoir ses amis. Ce ne sont pas de grands tournants, mais une accumulation de micro-gestes qui réinstallent le quotidien.
À un moment, survient un instant qui tranche avec les jours précédents : un fou rire avec un ami, une conversation légère, une situation drôle. Sur le moment, le corps réagit presque tout seul. Le rire revient, parfois brièvement, parfois avec force.
Et c’est là qu’apparaît une réaction très fréquente, que Clapés décrit comme quasiment universelle après une grande tragédie : la vague de culpabilité.
Selon Elizabeth Clapés, après une catastrophe personnelle, « les premières fois où l’on rit ou où l’on se sent heureux, il est habituel de ressentir de la culpabilité ».
Ce sentiment prend souvent la forme d’un reproche intérieur : comment puis-je rire alors que mon proche est mort ? Que dirait-on de moi si l’on me voyait heureux ? Comme si le fait de sourire trahissait la personne disparue ou minimisait la gravité de ce qui s’est passé.
La culpabilité, une étape fréquente du processus de deuil
Pour la psychologue espagnole, ce mécanisme n’a rien d’anormal. Il constitue même une étape du deuil. Le cerveau tente de concilier deux réalités contradictoires : la permanence de la perte et la nécessité de continuer à vivre.
Le drame reste présent en toile de fond.
Le corps, lui, reprend spontanément certains réflexes de vie : rire, se détendre, s’intéresser à nouveau à l’avenir.
Entre les deux, la culpabilité naît comme un conflit intérieur.
Clapés rappelle que cette culpabilité n’est pas une preuve de manque d’amour pour le défunt, ni d’oubli. Elle traduit plutôt la difficulté à accepter qu’une vie marquée par un drame puisse encore contenir des moments de joie.
« Les moments sombres ne durent pas toujours » : un message aux personnes endeuillées
Au fil de son intervention, Elizabeth Clapés insiste sur une idée centrale : la douleur peut donner l’impression que tout restera noir, comme une sorte de « bandeau » sur les yeux. Pourtant, d’après elle, les situations évoluent, les personnes changent, et la souffrance finit par se transformer.
La psychologue résume son appel ainsi : « Continue à marcher, demande de l’aide, parle-en à ton entourage. La vie, à un moment, laisse passer la lumière ».
Elle s’adresse plus particulièrement à celles et ceux qui ont perdu un proche par suicide, une situation encore très taboue, y compris en Espagne. Se présentant comme « fille d’une personne qui est morte parce qu’elle s’est ôté la vie », elle demande aux endeuillés de ne pas s’arrêter, même quand chaque pas semble vide de sens.
Son conseil, rapporté par le média espagnol, tient en trois axes :
Continuer à avancer, même doucement.
Demander de l’aide, professionnelle ou non.
Parler à des proches de confiance pour ne pas rester enfermé dans le silence.
Elle affirme qu’un jour, on peut regarder en arrière et se dire : « Heureusement que j’ai tenu bon ». Non pas parce que la souffrance aura disparu, mais parce qu’une autre relation au drame se sera construite, laissant enfin un peu de place à la lumière.
Ce que dit la psychologie du deuil sur ce sentiment de culpabilité
Les propos d’Elizabeth Clapés rejoignent ce que décrivent de nombreux psychologues du deuil, en Espagne comme en France. Le processus d’adaptation à la perte n’est ni linéaire ni uniforme. Il alterne des moments de tristesse, de colère, de soulagement, de déni… et parfois, assez tôt, de petits instants de bien-être.
Dans les approches contemporaines, le deuil n’est plus vu comme une série d’étapes à franchir dans un ordre précis, mais comme un mouvement de va-et-vient. Une personne peut pleurer intensément un jour, puis connaître le lendemain un moment de rire sincère, sans que cela signifie qu’elle a « tourné la page » ou, au contraire, qu’elle « fait semblant ».
La culpabilité survient notamment lorsque la personne endeuillée se fixe, consciemment ou non, des obligations morales :
ne pas trop sortir ou s’amuser pendant une certaine période ;
penser chaque jour à la personne disparue ;
éviter les situations joyeuses jugées « déplacées ».
Quand la vie quotidienne finit malgré tout par offrir un moment agréable, ces règles intérieures se heurtent à la réalité, d’où le sentiment de faute. Le travail thérapeutique consiste souvent à assouplir ces règles implicites, pour accepter que l’amour pour la personne disparue puisse coexister avec des émotions positives.
En France aussi, un accompagnement du deuil en évolution
Pour un lecteur français, les propos de cette psychologue espagnole font écho aux pratiques actuelles de l’accompagnement du deuil en France. Les psychologues, psychiatres et associations spécialisées insistent eux aussi sur le caractère fluctuant des émotions après une perte.
Il existe dans l’Hexagone de nombreuses structures d’écoute et de soutien pour les personnes endeuillées ou touchées par un suicide : des associations d’aide aux familles, des lignes téléphoniques d’écoute, des groupes de parole. Elles rappellent souvent un principe clé : ressentir ponctuellement de la joie ne signifie pas trahir la personne disparue.
Les professionnels français mettent aussi en avant la nécessité de ne pas rester isolé. Parler à un médecin généraliste, à un psychologue ou à un proche peut constituer un premier pas vers un accompagnement adapté. Les dispositifs varient selon les territoires et les situations, mais l’idée sous-jacente rejoint celle exprimée par Elizabeth Clapés : personne ne devrait faire face seul à un deuil traumatique.
Comprendre quelques notions pour mieux traverser le deuil
Deux notions sont souvent évoquées par les spécialistes lorsque surviennent ces émotions contradictoires :
Notion
Explication
Culpabilité de survie
Sentiment de faute lié au fait d’être vivant, heureux ou épargné quand un proche est mort ou a souffert.
Ambivalence émotionnelle
Coexistence de tristesse et de joie, d’amour et de colère, vis-à-vis de la personne perdue ou de la situation.
Reconnaître ces mécanismes peut aider certains endeuillés à prendre du recul. Savoir que d’autres ressentent la même chose, comme le rappelle la psychologue espagnole, permet souvent de diminuer la honte et de peu à peu accepter ces instants de mieux-être.
Un exemple concret : une personne qui a perdu un proche peut ressentir, des mois après, un moment de vraie détente lors d’un repas entre amis. Si elle se rappelle que ce type de joie n’efface ni la douleur ni le souvenir, elle aura plus de facilité à accueillir cet instant comme une respiration plutôt que comme une trahison.
L’intervention d’Elizabeth Clapés, relayée par le média espagnol El Español, met ainsi des mots simples sur une réalité intime : après un drame, la culpabilité liée au retour de la joie est fréquente, mais ces sourires fragiles signalent aussi que, pas à pas, la vie reprend une place. Pour beaucoup de personnes endeuillées, entendre ce message d’une professionnelle qui a elle-même traversé un tel choc peut constituer un soutien concret dans un moment où tout semble s’être effondré.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Est-ce normal de se sentir coupable quand on rit après un deuil?
Oui, c'est une réaction très fréquente et habituelle après une grande tragédie. Cette culpabilité naît du conflit intérieur entre la permanence de la perte et le besoin naturel du corps de reprendre ses réflexes de vie. Elle ne signifie pas un manque d'amour pour la personne disparue.
Combien de temps dure le processus de deuil?
Le processus de deuil n'est pas linéaire et varie d'une personne à l'autre. Il alterne des moments de tristesse, de colère, de soulagement et de déni, avec parfois de petits instants de bien-être. Il ne s'agit pas d'une série d'étapes à franchir dans un ordre précis.
Quels conseils Elizabeth Clapés donne-t-elle aux personnes endeuillées?
Elle recommande trois axes: continuer à avancer, même lentement; demander de l'aide, professionnelle ou non; et parler à des proches de confiance pour ne pas rester enfermé dans le silence. Elle insiste sur l'importance de ne pas s'arrêter, même quand chaque pas semble vide de sens.
Comment la vie quotidienne reprend-elle après un deuil traumatique?
Progressivement et par petits gestes: la personne endeuillée recommence à manger avec plus d'appétit, retourne au travail ou aux études, revoit ses amis. Ce ne sont pas de grands tournants spectaculaires, mais une accumulation de micro-gestes qui réinstallent le quotidien.
Qu'est-ce que les psychologues contemporains disent du deuil?
Les approches modernes voient le deuil comme un mouvement de va-et-vient plutôt que comme une série d'étapes rigides. Une personne peut pleurer intensément un jour et connaître un moment de rire sincère le lendemain, sans que cela signifie qu'elle a "tourné la page" ou "fait semblant".