Dans les rues comme au bureau en Espagne, les mêmes scènes se répètent : certains arrivent toujours en retard, au grand agacement de leur entourage.
Longtemps, ces retards chroniques ont été assimilés à de la désinvolture. Pourtant, des spécialistes espagnols du comportement, cités par le média en ligne argentin qui publie cet article, assurent qu’il s’agit le plus souvent d’un mécanisme psychologique complexe, mêlant personnalité, rapport au temps, anxiété et recherche de contrôle.
Un retard qui en dit long sur la façon de gérer le temps
Pour le psychologue espagnol Dany Blázquez, arriver systématiquement en retard n’a rien d’un simple « défaut d’organisation ». Il y voit le signe d’une manière particulière de se situer face au temps, à la responsabilité et aux émotions.
Arriver toujours en retard relève moins de la paresse que d’un mélange de faible contrôle de soi, d’émotions instables et d’illusions de perfection.
Selon lui, chacun naît avec un tempérament, mais la personnalité se construit progressivement. Dans cette construction, certains traits favorisent la ponctualité, d’autres la compliquent. Les personnes constamment en retard ne seraient pas moins intelligentes ni forcément plus égoïstes. Elles auraient simplement une combinaison de caractéristiques qui les expose davantage à ce type de comportement.
Le retard répétitif devient alors un signal : il montre comment quelqu’un arbitre en permanence entre plusieurs priorités – terminer une tâche « comme il faut », contrôler son anxiété, garder la main sur la situation – au détriment de l’horaire promis.
Quand la confusion entre scrupule et perfectionnisme fait déraper l’heure
Le cœur du malentendu se niche dans une nuance que Dany Blázquez juge cruciale : la différence entre « scrupulosité » et perfectionnisme. Deux mots proches en apparence, mais qui entraînent des comportements opposés.
Pour le psychologue, la scrupulosité renvoie à la responsabilité : le souci de faire correctement ce qui est prévu, dans les temps, avec une forme d’autocontrôle. Les personnes très scrupuleuses planifient, anticipent, tiennent compte de la parole donnée. Elles compensent un éventuel imprévu, partent un peu plus tôt, raccourcissent une tâche si nécessaire.
La scrupulosité pousse à respecter l’heure convenue, quand le perfectionnisme, tourné vers l’ego, pousse à retarder sans cesse la tâche pour qu’elle soit « parfaite ».
À l’inverse, ceux qui accumulent les retards présentent souvent des scores faibles en scrupulosité. Blázquez décrit des profils plus impulsifs, avec une régulation émotionnelle fragile : les émotions montent vite, descendent vite, entraînant des changements de priorités en cours de route.
Paradoxalement, ces mêmes personnes sont très souvent… perfectionnistes. Pas dans le sens d’un sérieux rigoureux, mais dans un sens centré sur l’image de soi : ne rien laisser au hasard, éviter toute erreur, sortir un travail irréprochable, laisser une maison impeccable avant de franchir la porte.
Ce perfectionnisme égocentré pousse à rallonger chaque tâche, à ajouter un détail, à recommencer un geste, jusqu’à empiéter sur le temps réservé au trajet ou au rendez-vous. Le résultat est clair : le rendez-vous recule, même s’il reste prioritaire sur le papier.
Un scénario du quotidien : ranger, vérifier… et rater le bus
Les spécialistes décrivent des scènes banales :
- Une personne veut finir de « bien » nettoyer la cuisine avant de partir.
- Elle vérifie plusieurs fois un mail, une présentation ou un devoir pour chasser la moindre faute.
- Elle se lance dans un dernier rangement « de cinq minutes », qui en prend vingt.
Sur le moment, tout cela semble raisonnable, presque vertueux. Pourtant, ce sont ces arbitrages répétés qui sabotent, en chaîne, l’engagement initial : être à l’heure.
Quand le corps et le cerveau n’aiment pas la même heure
La psychologue espagnole Patricia Ramírez ajoute un autre volet : la biologie. Selon elle, notre rythme circadien – cette horloge interne qui règle l’alternance veille-sommeil – influence fortement la ponctualité, au moins pour les rendez-vous du matin ou du soir.
Les profils « du matin » ont plus de facilité à arriver à l’heure au travail, quand les profils « du soir » peinent davantage à respecter les horaires matinaux.
Les personnes matinales se réveillent plus facilement, se sentent opérationnelles plus tôt, gèrent mieux les marges de temps avant le premier rendez-vous. À l’inverse, les profils vespéraux, souvent plus performants en fin de journée, peinent à s’activer au lever, repoussent le moment de sortir du lit ou s’enlisent dans une lenteur matinale qui les met immédiatement en retard.
Pour Ramírez, cette composante biologique n’excuse pas tout. Elle rappelle que l’impunctualité reste un comportement modifiable, au prix d’efforts et de discipline. Mais elle explique pourquoi, à habitudes identiques, certains s’en sortent bien là où d’autres accumulent les retards.
Retard, anxiété et besoin de contrôle
Les psychologues pointent aussi un rôle moins visible : l’anxiété. Arriver après les autres agit parfois comme un amortisseur psychologique. La personne en retard réduit la durée de l’interaction qui lui fait peur, qu’il s’agisse d’une réunion tendue, d’un rendez-vous médical ou d’un tête-à-tête délicat.
Le retard peut constituer une stratégie inconsciente : raccourcir une situation anxiogène ou reprendre un peu de pouvoir quand on se sent dominé.
Autre mécanisme : la quête de contrôle. Pour certains, faire attendre devient une manière indirecte de reprendre la main. Quand la personne se sent peu écoutée ou peu considérée dans d’autres domaines, jouer sur le temps devient un levier symbolique. Elle impose son rythme, même au prix d’une mauvaise image.
Le spécialiste espagnol du leadership Santiago Ávila résume à sa façon l’enjeu symbolique de l’heure. Selon lui, la ponctualité en dit long sur la manière dont quelqu’un se connaît lui-même, planifie sa journée, mais aussi sur le respect effectif accordé aux autres. Une personne toujours à l’heure manifeste ainsi un mélange de préparation, d’empathie et de considération.
Peut-on vraiment devenir ponctuel quand on ne l’a jamais été ?
Patricia Ramírez se veut claire : la tendance au retard n’est pas une fatalité. Même s’il existe une part biologique et des habitudes anciennes, elle parle d’un comportement qui peut évoluer grâce à la volonté et à une discipline progressive.
Elle insiste toutefois : ce changement ne va pas sans inconfort. Se lever plus tôt, quitter une tâche inachevée, dire non à un « dernier mail » avant de partir, accepter de faire les choses « assez bien » plutôt que parfaitement… tout cela contrarie les automatismes ancrés depuis des années.
Les experts rappellent qu’un petit changement répété vaut mieux qu’une réforme totale avortée. Réduire les retards de quinze à cinq minutes, puis de cinq à zéro, représente déjà une avancée concrète.
Ce que ces analyses changent pour un lecteur en France
Si les psychologues cités exercent en Espagne, leurs observations rejoignent des constats largement partagés en France. Les études de psychologie du travail et de la personnalité conduites dans l’Hexagone distinguent, elles aussi, conscience professionnelle, contrôle de soi et perfectionnisme.
Les salariés français soumis à des horaires fixes, qu’ils relèvent du droit privé ou de la fonction publique, sont évalués au quotidien sur leur respect des heures, souvent plus que sur la manière dont ils régulent leur anxiété ou leur besoin de contrôle. Comprendre que la tendance au retard peut être liée à des mécanismes psychologiques aide à sortir d’une lecture purement moralisatrice, sans la remplacer par une excuse automatique.
Dans le cadre scolaire, par exemple, les retards répétés peuvent amener les équipes éducatives à s’intéresser non seulement à la « mauvaise volonté », mais aussi au fonctionnement émotionnel de l’élève, à son sommeil, à l’ambiance familiale ou à son perfectionnisme scolaire. En entreprise, les services de ressources humaines ou les managers peuvent, lorsqu’ils repèrent un comportement récurrent, proposer un accompagnement centré sur l’organisation du temps et la gestion du stress.
Quelques pistes concrètes adaptées au quotidien français
Sans se substituer à un avis médical ou à une consultation en psychologie, certains principes mis en avant par les spécialistes espagnols trouvent un écho pratique :
- Travailler sur le sommeil et un rythme plus régulier, notamment pour les horaires de travail tôt le matin.
- Mettre à distance le perfectionnisme en acceptant des tâches « suffisamment bien faites » dans le cadre professionnel ou domestique.
- Repérer les situations où le retard masque une anxiété, afin de traiter l’angoisse de fond plutôt que le simple symptôme horaire.
- Parler clairement, au travail ou en famille, de l’effet des retards sur les autres pour réduire les malentendus de type « manque de respect ».
La prise de conscience joue un rôle clé. Une personne qui comprend qu’elle se met en retard pour réduire le stress d’une réunion délicate peut chercher d’autres moyens de se rassurer : préparation en amont, soutien d’un collègue, techniques de respiration, plutôt que d’arriver systématiquement vingt minutes après l’heure.
Un terme technique à comprendre : le rythme circadien
Les experts évoquent le « rythme circadien », notion parfois floue pour le grand public. Il s’agit de l’ensemble des processus biologiques qui suivent un cycle d’environ 24 heures : température du corps, sécrétion de certaines hormones, alternance veille-sommeil. Ce rythme varie d’une personne à l’autre.
Les individus « du matin » voient leur vigilance grimper tôt, puis décroître progressivement. Ceux « du soir » atteignent leur pic de forme plus tard, parfois en fin d’après-midi ou en début de soirée. Ces différences influencent directement la facilité à être à l’heure pour un cours à 8 heures ou pour un poste en équipe de nuit.
Dans un environnement professionnel français où coexistent horaires de bureau, travail posté et télétravail, mieux connaître son propre profil circadien peut aider à négocier certains aménagements ou, au minimum, à s’organiser pour limiter les retards récurrents sur les créneaux où l’on fonctionne le moins bien.
Les psychologues le rappellent : à partir du moment où ces mécanismes sont identifiés, chacun garde une marge de manœuvre. Le retard chronique ne signe pas un manque de valeur personnelle, mais un ensemble de choix et d’automatismes qui peuvent, pas à pas, être ajustés.









