Une étude américaine sur des jumeaux montre qu’au sein d’une même famille, de petites différences de traitement marquent durablement les enfants.
Basée sur plus de trente ans de suivi de jumeaux aux États-Unis, l’étude relayée par le média Smart Up News met en lumière un phénomène souvent minimisé par les parents : la manière – parfois subtile – dont ils traitent différemment leurs enfants, et l’impact durable de ces écarts sur l’estime de soi et la santé psychique.
Une vaste étude sur des jumeaux suivis pendant plus de 30 ans
Les chercheurs de l’université d’État de l’Arizona se sont appuyés sur le « Wisconsin Twin Project », un projet de recherche mené aux États-Unis. Au total, 632 paires de jumeaux ont été suivies de la petite enfance jusqu’au début de l’âge adulte, soit sur plus de trois décennies.
Objectif : comprendre comment les différences de traitement au sein d’une même famille influencent le ressenti des enfants, leurs relations avec leurs parents et leur santé mentale sur le long terme.
Les parents jugent souvent les écarts de traitement comme minimes. Les enfants, eux, les perçoivent comme beaucoup plus importants.
La psychologue Kathryn Lemery-Chalfant, citée par Smart Up News, résume l’un des constats clés : les parents reconnaissent « un peu de préférence », quand les enfants déclarent bien plus de différences. L’écart de perception est net.
Ce qui compte, c’est ce que l’enfant ressent, pas ce que le parent croit faire
La recherche montre que la manière dont l’enfant interprète la situation joue un rôle central. Deux frères ou sœurs peuvent vivre le même geste différemment : un compliment répété à l’un peut devenir pour l’autre un rappel constant de ce qu’il n’est pas.
« Quand on a le sentiment que les parents aiment davantage un autre enfant, cela influence fortement le développement », souligne la psychologue Kathryn Lemery-Chalfant.
Selon les chercheurs, ce sentiment active très tôt des schémas de lien affectif. L’enfant qui se sent moins aimé peut commencer à douter de sa valeur, à se méfier, ou à anticiper le rejet.
Des conséquences psychiques qui s’installent très tôt
Les effets se voient parfois dès les premières années de vie. L’étude met en avant plusieurs réactions fréquentes chez les enfants qui se sentent défavorisés :
un sentiment de moindre valeur personnelle ;
plus d’anxiété et d’insécurité dans les relations ;
un repli sur soi ou, à l’inverse, des comportements provocateurs ;
une tendance à se comparer sans cesse aux autres, surtout à la fratrie.
Ces réactions ne disparaissent pas forcément avec l’adolescence. Certains schémas se prolongent à l’âge adulte, avec une vulnérabilité accrue aux troubles anxieux ou dépressifs et des difficultés à faire confiance, y compris en couple ou au travail.
Les différences de sanctions pèsent plus que les compliments
L’étude distingue plusieurs domaines de traitement inégal : attention, affection, règles, sanctions. Tous ne pèsent pas de la même manière sur les enfants. Les disparités dans la discipline ressortent comme particulièrement sensibles.
Les différences de sévérité et de sanctions se retrouvent associées à toutes les formes de difficultés psychiques étudiées.
Quand un enfant observe que son frère ou sa sœur est moins puni pour des comportements similaires, le sentiment d’injustice s’ancre rapidement. Même de petits écarts dans les règles ou les conséquences suffisent à nourrir l’idée qu’il y a un « préféré » et un « défavorisé ».
La chaleur affective joue aussi un rôle majeur. Une moindre proximité, moins de contacts physiques, moins de temps individuel peuvent se transformer, dans la tête de l’enfant, en preuve d’un amour moins fort ou moins stable. Les enfants qui reçoivent régulièrement moins de compliments ou de signes de fierté parentale se sentent plus facilement rejetés.
Les enfants influencent eux-mêmes le comportement des parents
Les chercheurs de l’université d’État de l’Arizona insistent sur un point : la différence de traitement ne vient pas uniquement des parents. Le comportement des enfants, leur tempérament, leur niveau d’agitation ou d’impulsivité modifient aussi la manière dont les adultes réagissent.
Selon Kathryn Lemery-Chalfant, les comportements éducatifs négatifs observés chez certains parents représentaient souvent une réponse aux attitudes des enfants.
Cette interaction crée un véritable cercle vicieux :
Un enfant très remuant, colérique ou désobéissant suscite plus souvent des réactions dures, des cris ou des punitions.
Ce traitement plus sévère renforce son sentiment d’être moins aimé ou moins apprécié.
L’enfant, blessé ou frustré, adopte encore davantage de comportements difficiles.
Les parents, épuisés, accentuent la sévérité, parfois sans s’en rendre compte.
Peu à peu, ce schéma installe des rôles figés dans la fratrie : « l’enfant sage », « celui qui pose problème », « la préférée », etc. Les jumeaux, pourtant très proches en âge, n’échappent pas à cette dynamique.
Des raisons de favoritisme souvent complexes et non conscientes
L’étude souligne que la plupart des parents ne cherchent pas volontairement à favoriser un enfant. Les causes sont souvent multiples et imbriquées. Certains enfants demandent plus d’aide scolaire ou médicale, d’autres apparaissent plus autonomes, ce qui peut conduire à leur accorder moins d’attention au quotidien.
Les chercheurs listent plusieurs facteurs fréquents :
des attentes liées au genre, encore bien ancrées dans de nombreuses familles ;
des différences marquées de personnalité (enfant très extraverti face à un frère plus calme, par exemple) ;
la place dans la fratrie (aîné, cadet, benjamin) ;
des caractéristiques visibles, comme une maladie chronique, un handicap ou au contraire une réussite scolaire éclatante.
Les enfants acceptent davantage ces différences quand ils en comprennent le sens, par exemple un frère malade qui nécessite plus de soins. Le malaise apparaît surtout lorsque ces écarts restent inexpliqués ou semblent arbitraires.
Ce qui compte pour la santé psychique de l’enfant n’est pas une égalité parfaite, mais un sentiment de justice et de place reconnue dans la famille.
Les pistes proposées par l’étude pour limiter les dégâts
Les chercheurs dégagent plusieurs attitudes parentales qui aident à réduire l’impact de ces différences :
expliquer clairement, quand c’est nécessaire, pourquoi un enfant reçoit un traitement particulier (soins, soutien scolaire, activités) ;
organiser régulièrement des moments individuels avec chaque enfant, même courts ;
éviter les comparaisons directes entre frères et sœurs, notamment sur les résultats ou le comportement ;
mettre en avant les forces spécifiques de chacun.
L’étude rappelle une recommandation simple : aucune stratégie ne remplace une communication ouverte. Les enfants observent tout et repèrent vite les décalages. Un ajustement modeste mais régulier dans les gestes du quotidien peut déjà modifier leur perception.
Ce que cela implique pour les familles en France
Les mécanismes décrits par l’université d’État de l’Arizona ne concernent pas uniquement les familles américaines. En France aussi, les chercheurs et les professionnels de la santé mentale observent l’importance de la fratrie dans la construction de l’estime de soi.
Les pédopsychiatres et psychologues français, en centres médico-psychologiques ou en cabinets libéraux, insistent depuis longtemps sur le poids des comparaisons familiales. Le fameux « regarde comme ta sœur y arrive » laisse souvent des traces. Même sans favoritisme conscient, les enfants se positionnent entre eux, parfois bien avant l’entrée à l’école.
Aspect étudié
Constat de la recherche
Enjeu pour les familles françaises
Différences de traitement
Perçues comme faibles par les parents, fortes par les enfants
Être attentif à la façon dont chaque enfant interprète les gestes quotidiens
Discipline
Les écarts de sévérité pèsent sur la santé mentale
Clarifier les règles et les sanctions, éviter les réactions à chaud très contrastées
Communication
Clé pour réduire le sentiment d’injustice
Parler des différences, laisser l’enfant exprimer ce qu’il ressent
En France, la protection de l’enfance et les consultations familiales encouragent déjà ce type de réflexion. Les services de pédopsychiatrie à l’hôpital, les psychologues scolaires ou les centres de consultation pour parents signalent souvent les tensions liées à la fratrie comme un motif fréquent de demande d’aide.
Comment un parent peut s’en servir au quotidien
Pour un parent qui lit ce type d’étude, l’enjeu n’est pas de traiter ses enfants de manière strictement identique, ce qui reste irréaliste, mais de veiller à quelques points concrets :
regarder, autant que possible, les choses à travers les yeux de chaque enfant : que peut-il comprendre de ce qui se passe ?
se demander si un enfant risque de se sentir systématiquement « celui qui reçoit moins » : moins de temps, moins de félicitations, plus de reproches ;
réajuster, même légèrement, la manière de distribuer les attentions positives ;
dire explicitement à chaque enfant qu’il a une place unique, sans le comparer aux autres.
Les chercheurs rappellent que le vécu de favoritisme n’est pas une fatalité. Des conversations franches, une meilleure explication des règles et l’augmentation des moments individuels avec chaque enfant peuvent, avec le temps, modifier la façon dont la fratrie relit l’histoire familiale. Pour l’estime de soi comme pour la santé mentale à long terme, ces ajustements valent souvent bien plus qu’ils n’y paraissent sur le moment.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pourquoi les enfants perçoivent-ils les différences de traitement beaucoup plus fortement que les parents ?
Selon la psychologue Kathryn Lemery-Chalfant, ce qui compte c'est ce que l'enfant ressent, pas ce que le parent croit faire. Les enfants interprètent les écarts comme des preuves d'un amour inégal, alors que les parents les minimisent.
Quel type de différence de traitement a le plus d'impact sur l'estime de soi ?
L'étude montre que les différences dans la discipline et les sanctions pèsent plus lourd que les compliments. Quand un enfant observe que son frère ou sa sœur est moins puni, le sentiment d'injustice s'ancre rapidement et profondément.
Ces effets psychologiques disparaissent-ils avec l'adolescence ?
Non, certains schémas se prolongent jusqu'à l'âge adulte avec une vulnérabilité accrue aux troubles anxieux ou dépressifs et des difficultés à faire confiance en couple ou au travail.
Comment les parents peuvent-ils réduire l'impact de ces différences de traitement ?
L'étude recommande d'expliquer clairement pourquoi un enfant reçoit un traitement particulier, d'organiser des moments individuels réguliers avec chaque enfant, d'éviter les comparaisons directes et de mettre en avant les forces spécifiques de chacun.
Est-ce que le comportement de l'enfant influence aussi le traitement des parents ?
Oui, les enfants très remuants, colériques ou désobéissants suscitent plus souvent des réactions dures et des punitions, ce qui crée un cercle vicieux où le traitement plus sévère renforce le sentiment d'être moins aimé.