Au Royaume-Uni, une nouvelle enquête montre que les 20-28 ans s’appuient massivement sur l’IA au travail, bousculant les codes managériaux.
Selon un ensemble d’études citées par le média en ligne américain Built In, les jeunes actifs britanniques consultent désormais plus volontiers des outils comme ChatGPT que leur manager pour résoudre un problème ou demander un conseil. Un basculement qui met en lumière un fossé générationnel dans l’usage de l’intelligence artificielle, mais aussi dans la façon de communiquer au bureau.
Un fossé générationnel net dans l’usage de l’IA au travail
L’article s’appuie notamment sur une enquête publiée en 2025 par la London School of Economics. Elle montre que l’intelligence artificielle est déjà bien installée dans les entreprises, mais pas du tout au même niveau selon l’âge des salariés.
| Génération | Part des actifs utilisant l’IA au travail |
|---|---|
| Génération Z | 83 % |
| Millennials | 73 % |
| Génération X | 60 % |
| Baby-boomers | 52 % |
Les jeunes actifs (20-28 ans, intégrés à la « génération Z ») se détachent nettement. Ils ne se contentent pas d’utiliser l’IA pour quelques recherches : ils l’intègrent à leur quotidien professionnel, parfois au cœur de leur manière de travailler.
Selon Built In, près de la moitié des jeunes de 20 à 28 ans préfèrent poser leur question à un chatbot d’IA comme ChatGPT plutôt qu’à leur manager.
À l’inverse, les salariés plus expérimentés (générations X et baby-boomers) se servent surtout de l’IA comme d’un outil de productivité ou de recherche, bien plus proche d’un moteur de recherche amélioré que d’un « conseiller de carrière » numérique.
Comment chaque génération se sert de l’intelligence artificielle
Le média rapporte une intervention du patron d’OpenAI, Sam Altman, lors d’un événement baptisé AI Ascent 2025. Il décrit une fracture dans les usages :
- les plus âgés ont tendance à utiliser ChatGPT comme un remplaçant de moteur de recherche ;
- les actifs dans la vingtaine et la trentaine l’emploient comme un véritable « conseiller de vie » ;
- les étudiants, eux, s’en servent comme d’un système d’exploitation, connecté à de multiples sources de données.
Au travail, cela se traduit par plusieurs tendances relevées par les études citées par Built In :
- les plus jeunes demandent à l’IA des conseils quotidiens, parfois à la place d’un collègue ou d’un supérieur ;
- les plus expérimentés s’appuient plutôt sur ces outils pour rédiger plus vite, synthétiser des informations ou préparer des documents.
Dans le même temps, LinkedIn observe une explosion des compétences recherchées : le nombre d’offres mentionnant une maîtrise minimale de l’IA aurait bondi de 70 % en un an.
Pourquoi les 20-28 ans adoptent l’IA plus vite que leurs aînés
Une génération plus formée et plus exposée à l’IA
La London School of Economics relève que les salariés de la génération Z sont bien plus nombreux à avoir suivi, récemment, une formation aux outils d’intelligence artificielle. Quel que soit l’âge, ceux qui ont bénéficié d’un apprentissage structuré les utilisent ensuite beaucoup plus en entreprise. Built In en tire une conclusion simple : une partie du fossé générationnel vient d’un écart massif de formation.
Des postes plus compatibles avec l’automatisation
La consultante en générations Kim Lear, interrogée par Built In, avance un autre facteur : la nature des postes occupés. Les jeunes actifs se situent souvent en début ou milieu de carrière, sur des fonctions qui impliquent beaucoup de rédaction, de synthèse et de préparation de supports. Autant de tâches directement dans le champ de l’IA générative.
Les dirigeants ou cadres très expérimentés, souvent issus des générations X et baby-boomers, consacrent une partie importante de leur temps à gérer des équipes, négocier, piloter des projets sensibles. Des activités où la relation humaine et l’expérience priment, donc moins faciles à automatiser.
La peur de décrocher dans un marché du travail bousculé
Kim Lear évoque aussi l’angoisse très forte des plus jeunes face à un marché du travail transformé par l’IA. Alors qu’ils commencent à peine leur carrière, ils entendent en permanence des discours sur les gains de productivité liés à ces outils, voire sur les emplois menacés.
Une enquête Gallup réalisée en 2025 illustre ce paradoxe : environ 80 % des adultes de la génération Z utilisent l’IA, mais plus de la moitié disent se sentir anxieux à son sujet, et à peine un quart déclarent se sentir confiants ou pleins d’espoir. Une étude de l’université Stanford, citée par Built In, va dans le même sens : chez les 22-25 ans en début de carrière dans des métiers très exposés à l’IA, l’emploi recule d’environ 16 % en relatif.
Les jeunes s’emparent massivement de l’IA, tout en doutant de sa capacité réelle à sécuriser leur avenir professionnel.
Autre nuance : une étude conjointe du MIT Sloan et de l’université Stanford montre que les employés les moins expérimentés tirent davantage de bénéfices des outils d’IA générative que les plus seniors, en comblant partiellement leurs lacunes techniques ou méthodologiques.
Quand ChatGPT remplace le manager : impact sur la vie d’équipe
Le cœur de l’article de Built In porte sur cette évolution : une partie des 20-28 ans préfère se tourner vers l’IA plutôt que vers son manager ou ses collègues pour poser une question liée au travail.
Une enquête de la plateforme de formation TalentLMS, relayée par le média, montre que près de la moitié des répondants de la génération Z interrogent d’abord l’IA, y compris pour des questions très opérationnelles. Une proportion voisine estime même que l’IA donne souvent de meilleurs conseils que leur supérieur hiérarchique.
Une autre étude, réalisée par ResumeGenius et mentionnée par Built In, montre que plus d’un jeune actif sur deux utilise l’IA pour :
- préparer un message adressé à son manager ;
- rédiger une réponse délicate à un collègue ;
- décrypter le ton ou l’intention d’un mail reçu.
Pour certains experts interrogés par le média, ce réflexe révèle un manque de « sécurité psychologique » : les jeunes ont peur de paraître incompétents ou de déranger. L’IA offre un espace sans jugement, accessible 24 heures sur 24, et permet de montrer à son supérieur qu’on « s’est débrouillé tout seul ».
Le revers, pointe Built In, tient dans tout ce que ces jeunes salariés perdent : contexte sur les dossiers, connaissance fine des pratiques internes, mais aussi opportunités d’échanger, de se faire remarquer positivement et d’apprendre au contact de leurs aînés.
Des experts en ressources humaines cités par Built In alertent : sans mentorat réel, certains juniors sauront très bien utiliser l’IA, mais manqueront de discernement et de leadership.
Quatre générations au bureau, quatre rapports différents à l’IA
L’article rappelle que les entreprises rassemblent désormais jusqu’à quatre générations, des vingtenaires aux septuagénaires. Chacune arrive avec ses réflexes : les plus jeunes, qualifiés de « natifs numériques », accordent spontanément leur confiance à l’écran. Les plus âgés ont été formés par la lecture, la discussion et le raisonnement critique.
L’expert en stratégie d’IA Bob Hutchins résume, dans Built In, cette tension : les jeunes maîtrisent mieux les outils, mais les générations X et baby-boomers ont souvent une capacité plus développée à prendre du recul, à douter, à vérifier. Ce scepticisme structurel peut s’avérer précieux pour « auditer » les productions d’une IA et corriger ses erreurs.
Pour lui, la quête permanente de productivité a incité beaucoup de jeunes actifs à chercher la solution la plus rapide, souvent fournie par un chatbot. Mais cette habitude risque d’affaiblir la patience, la capacité à réfléchir longuement à un problème, à construire un raisonnement original.
Comment les entreprises tentent de combler ce fossé
Built In décrit plusieurs pistes mises en avant par les experts interrogés pour mieux organiser la cohabitation de ces usages très différents.
Des binômes intergénérationnels autour de l’IA
Plusieurs spécialistes recommandent de constituer des équipes où l’aisance des jeunes avec l’IA se combine à l’expérience des plus âgés. Dans ce schéma :
- un salarié de la génération Z ou un millennial pilote les requêtes adressées à l’IA, configure les outils, accélère la production ;
- un collaborateur plus senior (génération X ou baby-boomer) relit, apporte le contexte métier, vérifie la cohérence et la qualité finale.
Les données de la London School of Economics vont dans ce sens : les équipes qui mélangent plusieurs générations autour de l’IA seraient 11 % plus productives que celles composées d’un seul groupe d’âge.
Montrer l’IA en situation plutôt que se contenter de formations théoriques
Les experts cités dans l’article insistent sur l’importance de cas d’usage concrets dans les formations dédiées à l’IA : démontrer comment un service ou une équipe l’emploie déjà, laisser les salariés tester par eux-mêmes, adapter les exemples au langage et aux missions de chaque tranche d’âge.
L’objectif, pour eux, n’est pas que l’IA remplace l’humain, mais qu’elle amplifie l’expérience et le jugement accumulés par les différents profils présents dans l’entreprise.
Ce que cela change pour les entreprises françaises
Si les études citées par Built In concernent des universités et entreprises anglo-saxonnes, la situation française suit une trajectoire comparable. Les grands groupes comme les PME voient l’IA générative se diffuser dans les métiers de bureau, souvent par l’initiative individuelle des salariés les plus jeunes.
En France, les équivalents des directions des ressources humaines britanniques commencent à structurer des politiques internes : chartes d’usage des IA, formations, encadrement juridique. Comme au Royaume-Uni, les managers de proximité jouent un rôle clé, équivalent à celui des « line managers » anglo-saxons : ils doivent à la fois encourager l’expérimentation, fixer des limites claires (confidentialité, données sensibles) et préserver des temps d’échanges humains.
Les organismes publics et les branches professionnelles multiplient les modules de formation continue sur l’IA, sans toujours cibler spécifiquement les générations les plus âgées. Le risque, déjà observé dans les études relayées par Built In, est de creuser un écart durable entre jeunes très à l’aise avec ces outils et seniors qui n’en voient pas l’intérêt immédiat.
Enjeux concrets pour les salariés : carrière, compétences, relations au travail
Les travaux cités par Built In posent plusieurs questions très concrètes pour un salarié, quel que soit le pays :
- se reposer trop sur l’IA pour répondre à des questions de base peut freiner l’apprentissage « sur le tas » ;
- éviter le contact direct avec son manager complique la construction d’une relation de confiance ;
- à l’inverse, ignorer ces outils peut donner l’image d’un collaborateur moins efficace ou moins innovant.
Pour limiter ces effets, certains experts recommandent des règles simples : utiliser l’IA pour préparer une question, puis aller voir son supérieur ; relire systématiquement les réponses générées plutôt que les copier-coller ; solliciter un collègue senior pour valider les propositions techniques ou stratégiques.
Un autre enjeu réside dans la montée en puissance de ce qu’on appelle souvent la « littératie IA » : la capacité à comprendre comment fonctionne un modèle, à identifier ses limites, à repérer les erreurs probables. Selon les études citées par Built In, cette compétence se développe particulièrement bien lorsque l’on met en commun la maîtrise technique des plus jeunes et le sens critique acquis par les générations plus expérimentées.









