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En 1992, le Maine a enfoui 20 000 pneus usagés sous une route pour stopper le gel : ce qui s’est passé ensuite a changé la donne

Au début des années 1990, un tronçon de route rurale du Maine, aux États-Unis, a servi de laboratoire à ciel ouvert pour tester une idée jugée audacieuse.

Comme le rapporte un article de la presse américaine spécialisé dans les infrastructures, l’État du Maine a tenté en 1992 de résoudre à la fois un casse-tête routier et un problème de déchets, en enfouissant l’équivalent de 20 000 pneus usagés sous une route en gravier. Objectif : limiter les dégâts causés chaque année par le gel et le dégel, tout en trouvant un débouché à un déchet massif et difficile à gérer.

Une route rurale transformée en chantier pilote

L’expérience s’est déroulée à Richmond, petite commune rurale du Maine, sur une voie non revêtue : Dingley Road. Les travaux, réalisés avec l’appui du laboratoire de recherche sur les régions froides de l’armée américaine, se sont achevés le 2 septembre 1992.

Le principe était simple sur le papier : broyer des pneus en petits fragments, les insérer sous la couche de gravier, puis observer comment la structure réagissait aux hivers rigoureux de la Nouvelle-Angleterre.

  • Lieu : Dingley Road, Richmond, État du Maine, États-Unis
  • Année d’installation : 1992
  • Quantité de pneus : environ 20 000 unités broyées
  • Acteurs : l’ingénieur Dana N. Humphrey (université du Maine) et le laboratoire de recherche sur les régions froides de l’armée américaine

Les pneus ont été découpés en fragments dont la dimension maximale nominale tournait autour de cinq centimètres. Ces morceaux ont ensuite été répartis en cinq sections expérimentales, formant des couches de 15 à 30 centimètres d’épaisseur, recouvertes elles-mêmes par 30 à 61 centimètres de matériau granulaire.

Pour les automobilistes, la route restait une simple surface en gravier. Sous les roues, pourtant, les chercheurs avaient discrètement installé des capteurs de température et de déformation afin de suivre la réaction de la chaussée pendant les périodes de gel et de dégel.

Enfouir des pneus broyés sous une route en gravier visait à limiter le gel profond, le soulèvement du sol et la formation d’ornières au printemps.

Pourquoi le dégel peut ruiner une route

L’expérience répondait à un problème classique des routes en climat froid : la dégradation rapide à la fin de l’hiver. Dans les sols concernés, l’eau gèle en profondeur, forme des lentilles de glace puis, au retour des températures positives, fond et détrempe le sous-sol.

La couche de roulement perd alors sa portance. Les véhicules s’enfoncent, creusent des ornières qui retiennent encore plus d’eau, accélérant la détérioration. Les riverains se retrouvent avec des chaussées boueuses, instables, difficiles à emprunter.

Le caoutchouc broyé étudié dans le Maine apporte deux propriétés recherchées par les ingénieurs :

  • un frein à l’échange de chaleur, qui limite la profondeur de gel,
  • une capacité de drainage, qui aide l’eau à circuler et à s’évacuer.

Combinées, ces deux caractéristiques réduisent la formation de glace profonde et atténuent le déchaussement de la route au printemps, point crucial pour les chemins ruraux soumis à la circulation locale et aux poids lourds agricoles.

Ce que les mesures ont révélé les deux premiers hivers

Les résultats des deux premiers hivers ont été publiés en 1995 par Dana N. Humphrey et Robert A. Eaton dans les actes du Transportation Research Board, un important organisme américain de recherche sur les transports.

Les mesures réalisées sur les sections testées et sur un tronçon de comparaison montrent un effet net sur la profondeur de gel et le soulèvement dû à la glace.

Configuration Effet sur la profondeur de gel Effet sur le soulèvement
15 cm de pneus + ~30 cm de gravier Réduction de 22 % à 28 % Non précisé pour ce cas seul
30 cm de pneus + couverture plus épaisse Réduction de 15 % à 37 % Élévation mesurée : 10 à 40 mm
Tronçon de contrôle sans pneus Référence Élévation mesurée : 55 à 91 mm

Les couches de 15 centimètres de pneus broyés, recouvertes d’environ 30 centimètres de gravier, ont permis de réduire la profondeur de gel de 22 % à 28 % par rapport à la section de contrôle.

Les sections dotées de 30 centimètres de pneus et de recouvrements plus épais ont affiché des réductions allant de 15 % à 37 %. Cette fourchette assez large montre qu’il ne suffit pas de citer un seul chiffre : la performance dépend du design précis de la route et des conditions propres à chaque hiver.

Dans les sections les plus épaisses en pneus broyés, le soulèvement par le gel a été limité à 10 à 40 millimètres, contre 55 à 91 millimètres sur le tronçon témoin.

La diminution du soulèvement lié au gel se traduit concrètement par moins de bosses, moins de fissures et une surface plus stable. Pour les habitants de Richmond, cela signifiait des ornières moins profondes et des passages moins boueux lors du redoux printanier.

Un matériau léger qui change la donne sur sols fragiles

Au-delà de la gestion du gel, les pneus broyés présentent un autre atout mis en avant par la Federal Highway Administration, l’administration fédérale américaine des autoroutes. Compactés, ces fragments de caoutchouc affichent des densités comprises entre environ 322 et 725 kilogrammes par mètre cube, bien inférieures à celles des remblais minéraux classiques.

Cette légèreté en fait un candidat intéressant comme remblai :

  • dans les talus et terrasses de routes,
  • derrière des murs de soutènement,
  • sur des sols à faible capacité portante.

Alléger la structure réduit les déformations à long terme et la pression sur les sols instables. Le revers de la médaille : le caoutchouc se comprime davantage que les matériaux conventionnels lors des premières charges. Les ingénieurs doivent donc anticiper cette déformation initiale et dimensionner précisément la couverture minérale.

L’eau, un paramètre clé pour l’environnement

Les autorités du Maine ne se sont pas limitées à observer l’état de la route. Elles ont aussi vérifié si ces pneus enfouis pouvaient relarguer des substances indésirables dans les eaux souterraines. Un autre essai a ainsi été conduit à North Yarmouth, toujours dans le Maine.

Une étude publiée en 2000 a analysé des échantillons d’eau prélevés entre 1994 et 1999 autour d’une installation où les pneus étaient placés au-dessus du niveau de la nappe phréatique.

Les résultats n’indiquent pas d’augmentation des concentrations naturelles de métaux comme le plomb, le cadmium ou le chrome, éléments souvent cités dans les débats sur les déchets de caoutchouc.

En revanche, l’étude a observé des teneurs en manganèse et, dans certains échantillons, en fer dépassant des seuils dits « secondaires ». Ces références ne portent pas sur la potabilité au sens strict, mais sur des aspects esthétiques de l’eau, comme la couleur ou le goût. Elles invitent à interpréter les résultats avec prudence et à adapter chaque projet à son contexte hydrogéologique.

Les études du Maine n’ont pas montré de hausse de plomb, cadmium ou chrome dans l’eau, mais ont relevé du manganèse et parfois du fer au-dessus de seuils esthétiques.

La Federal Highway Administration rappelle aussi, dans ses documents historiques, que trois projets de remblai avec pneus broyés dans d’autres États américains ont connu des problèmes de combustion en 1995. Ces épisodes, rares mais spectaculaires, renforcent l’idée qu’un tel matériau doit être soigneusement confiné et étudié avant usage massif.

Une solution pour des montagnes de pneus usagés

Au début des années 1990, le Maine faisait face à un problème de déchets important. Selon le département de protection de l’environnement de cet État, plus de 300 dépôts non autorisés de pneus existaient alors, certains abritant des millions de pneus, avec un risque réel d’incendies difficiles à maîtriser.

Le recours aux pneus broyés dans les travaux publics répondait donc à un double objectif :

  • améliorer la performance des routes en climat froid,
  • offrir une « sortie » à un flux de déchets encombrant et coûteux à stocker.
  • Cette approche reste d’actualité. En Californie, un programme public prévoit pour l’exercice 2026-2027 une enveloppe de 750 000 dollars dédiée à l’utilisation de pneus recyclés dans certaines opérations : remblais légers, stabilisation de talus, murs de soutènement. Le dispositif, géré par CalRecycle, l’organisme chargé du recyclage et de la récupération des ressources en Californie, inclut la revue des plans et une formation technique avant le lancement des chantiers.

    Et en France, où en est l’utilisation des pneus dans les routes ?

    En France, les pneus usagés font l’objet d’une filière de collecte et de traitement encadrée par la responsabilité élargie du producteur. Les manufacturiers financent des organismes spécialisés qui collectent, trient et orientent ces déchets vers plusieurs usages : valorisation énergétique, granulat pour les sols sportifs, ouvrages de génie civil, notamment.

    L’intégration de pneus sous les routes ne suit pas le même schéma qu’au Maine, consistant à enfouir directement des fragments sous une chaussée en gravier. Les pratiques françaises se concentrent plutôt sur :

    • l’utilisation de granulats de caoutchouc dans certains enrobés bitumineux, pour modifier les propriétés mécaniques et acoustiques de la chaussée ;
    • l’usage de pneus broyés comme matériau de remblai allégé dans des projets de génie civil, après études géotechniques et environnementales.

    Les projets doivent respecter des normes de construction routière, ainsi que des exigences environnementales strictes. Avant toute mise en œuvre, des études évaluent l’aptitude du matériau à supporter les charges, son comportement au fil du temps et l’absence de risques inacceptables pour les sols et les eaux.

    Un lecteur français peut donc retenir que l’idée testée dans le Maine – utiliser des pneus comme matériau technique en climat froid – rejoint une tendance plus large : considérer certains déchets comme des ressources potentielles pour le BTP, sous réserve d’un cadrage réglementaire rigoureux.

    Ce que cette expérience dit de l’ingénierie routière

    L’essai de Richmond illustre la manière dont les ingénieurs conjuguent contraintes climatiques et enjeux de recyclage. La performance enregistrée sur la profondeur de gel et le soulèvement n’est pas uniforme, mais elle montre que le matériau peut, sous les bonnes conditions, améliorer la tenue de routes fragiles.

    Pour un gestionnaire de voirie, que ce soit dans le Maine ou dans une région froide française, plusieurs questions concrètes se posent avant de recourir à des pneus broyés :

    • la structure du sol : capacité portante, perméabilité, niveau de la nappe ;
    • la conception de la section : épaisseur du caoutchouc, type et hauteur de la couche de recouvrement ;
    • les risques spécifiques : circulation, incendie, stabilité des talus, proximité de captages d’eau.

    Sur le plan technique, le concept repose sur des principes physiques bien connus en géotechnique routière : un matériau plus isolant et plus drainant limite la formation de glace et le gonflement associé ; un remblai plus léger réduit les déformations sur les sols sensibles ; une conception maîtrisée permet de compenser la compressibilité plus élevée du caoutchouc.

    Cette combinaison – lutte contre les dégâts du gel, valorisation d’un déchet abondant, vigilance environnementale – explique pourquoi, plus de trente ans après les premiers essais du Maine, les pneus broyés continuent d’apparaître dans les catalogues de solutions étudiées par les ingénieurs et les administrations routières, aux États-Unis comme dans d’autres pays, dont la France.

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