Une étude menée en Espagne et présentée au forum européen FENS suggère qu’un cerveau multilingue vieillit plus lentement qu’un cerveau monolingue.
Selon des travaux dévoilés par la fédération européenne de neurosciences FENS, des chercheurs ont utilisé de l’IA et une imagerie cérébrale très fine pour estimer « l’âge biologique » du cerveau de centaines de personnes. Résultat : chez les habitants multilingues du Pays basque espagnol, parler deux, trois ou quatre langues s’accompagne d’un cerveau qui paraît nettement plus jeune que l’âge réel.
Une horloge du vieillissement cérébral construite grâce à l’IA
Les travaux, rapportés par l’organisation scientifique FENS, s’appuient sur un outil inédit : une « horloge du vieillissement du cerveau ». L’équipe de la neuroscientifique Lucia Amoruso, du Basque Center on Cognition, Brain and Language à Saint-Sébastien, a d’abord constitué un large groupe de référence de 728 personnes de tous âges.
Pour mesurer l’activité cérébrale, les chercheurs ont recours à la magnétoencéphalographie, une technique qui enregistre les champs magnétiques minuscules produits quand les neurones s’activent. Ces signaux décrivent la connectivité entre différentes zones du cerveau, un paramètre qui a tendance à se dégrader avec l’âge, avec à la clé un ralentissement de la pensée et des troubles de la mémoire.
Les données de ces 728 volontaires ont ensuite été analysées par un algorithme d’IA. Objectif : apprendre à reconnaître, à partir des profils de connectivité, ce qui correspond à un fonctionnement « normal » du cerveau à 20, 40, 60 ans, etc. Autrement dit, dresser une courbe de référence du vieillissement cérébral sur laquelle il est ensuite possible de se positionner.
Les chercheurs ont entraîné une IA sur 728 cerveaux pour créer une horloge capable d’estimer l’âge biologique du cerveau à partir de ses connexions internes.
Une fois cette horloge calibrée, l’équipe a pu l’appliquer à un deuxième groupe pour comparer l’âge réel des personnes à l’« âge » de leur cerveau tel qu’estimé par l’algorithme.
Au Pays basque, un gradient clair entre nombre de langues et jeunesse cérébrale
Ce deuxième groupe est composé de 144 habitants du Pays basque, en Espagne. Une région choisie précisément parce que le multilinguisme y est courant. Les participants y parlent entre une et quatre langues parmi l’espagnol, le basque, le français et l’anglais, avec des combinaisons variées.
Les chercheurs ont passé ces 144 cerveaux à l’horloge d’IA, puis comparé l’âge estimé du cerveau à l’âge chronologique de chaque personne. Les résultats sont nets :
- chez les bilingues (deux langues), le cerveau apparaît en moyenne 6 ans plus jeune que la norme attendue pour leur âge ;
- chez les trilingues (trois langues), l’écart monte à 7 ans ;
- chez les quadrilingues (quatre langues), le cerveau semble carrément 13 ans plus jeune que celui d’une personne du même âge ne parlant qu’une langue.
Parler quatre langues s’accompagne d’un cerveau dont la connectivité évoque celle d’une personne jusqu’à 13 ans plus jeune.
Pour Lucia Amoruso, le message est clair : « en termes simples, les personnes qui parlent davantage de langues ont tendance à présenter des cerveaux qui paraissent plus jeunes que ce que laisse attendre leur âge chronologique ». Elle souligne que l’effet ne dépend pas seulement du nombre de langues, mais aussi du niveau de maîtrise et du moment de l’apprentissage de la deuxième langue.
Profondeur de l’expérience linguistique et âge d’acquisition
Les chercheurs observent un véritable « gradient » : plus l’expérience linguistique est riche, plus le retard de vieillissement cérébral est marqué. Trois dimensions ressortent :
- nombre de langues parlées ;
- niveau de compétence (proficiency) dans ces langues ;
- âge d’acquisition de la deuxième langue, en particulier si elle est apprise dès l’enfance.
Selon Lucia Amoruso, une maîtrise élevée associée à un apprentissage précoce semble renforcer la protection, au-delà du simple fait d’être « juste » bilingue. L’expérience multilingue se comporte donc comme une sorte d’entraînement prolongé, qui laisse son empreinte sur la connectivité cérébrale.
Pourquoi le cerveau travaille-t-il autant quand on parle plusieurs langues ?
Les chercheurs avancent une explication : un cerveau multilingue doit en permanence gérer des « rivaux linguistiques ». Lorsqu’une personne s’exprime dans une langue, les autres langues qu’elle connaît restent partiellement actives en arrière-plan.
Parler une langue en en inhibant d’autres impose au cerveau un contrôle constant, assimilable à un entraînement cognitif soutenu.
Le cerveau doit donc sélectionner la bonne langue et inhiber les autres. Ce contrôle fin sollicite intensément les circuits impliqués dans l’attention, la mémoire de travail et la flexibilité mentale. À long terme, cette activité régulière pourrait entretenir les connexions neuronales et retarder la dégradation liée à l’âge.
L’équipe souhaite maintenant vérifier si jongler avec des langues très proches – par exemple espagnol et italien – crée une charge de contrôle encore plus forte, et donc un effet de « rajeunissement » plus marqué. Gérer des vocabulaires très semblables, où les interférences sont fréquentes, pourrait exiger un effort cognitif supplémentaire.
Une piste pour mieux résister aux maladies neurodégénératives
Les chercheurs ont pris en compte plusieurs facteurs pouvant aussi influer sur la santé cérébrale, comme l’âge, le sexe ou le niveau d’études des participants. Ils reconnaissent toutefois qu’ils ne peuvent pas exclure entièrement le rôle d’autres paramètres, tels que le mode de vie ou la richesse de la vie sociale.
La prochaine étape consistera à appliquer la même horloge de vieillissement à des personnes atteintes de maladies neurodégénératives, comme la maladie d’Alzheimer. L’enjeu : voir si un vécu multilingue tout au long de la vie peut aider le cerveau à préserver plus longtemps son fonctionnement, même quand les lésions commencent à s’installer.
Les chercheurs veulent déterminer si le multilinguisme contribue à maintenir l’autonomie malgré les atteintes du cerveau dans des pathologies comme Alzheimer.
Ce type de travaux s’inscrit dans la notion de « réserve cognitive » : la capacité du cerveau à compenser une partie des dégâts grâce à des réseaux mieux entraînés et plus efficaces. Le multilinguisme pourrait être l’un des éléments de cette réserve, au même titre qu’une vie socialement active, la pratique artistique ou une activité intellectuelle soutenue.
Ce que cela signifie pour les francophones et pour la France
Pour un lecteur vivant en France, cette étude menée au Pays basque espagnol apporte un message simple : l’apprentissage des langues étrangères pourrait être un atout de long terme pour le cerveau, bien au-delà des bénéfices professionnels ou culturels.
En France, l’enseignement des langues à l’école débute dès le primaire, avec une première langue vivante étrangère et souvent une deuxième langue au collège ou au lycée. Le système scolaire français offre donc potentiellement un terrain favorable à cette « gymnastique » cérébrale, à condition que l’exposition soit régulière et que la pratique se poursuive à l’âge adulte.
Les résultats présentés au forum FENS rejoignent par ailleurs des observations déjà connues en neuropsychologie : la pratique régulière d’activités exigeantes sur le plan mental — apprentissage linguistique, musique, études prolongées — s’associe à une meilleure réserve cognitive. Sans promettre de protection absolue, ces facteurs semblent repousser l’apparition des signes cliniques de certaines maladies neurodégénératives.
Comment tirer parti du multilinguisme au quotidien ?
Pour un francophone, plusieurs stratégies peuvent entretenir ou renforcer ce potentiel « rajeunissant » du cerveau :
- maintenir une pratique active de la ou des langues apprises à l’école, par la lecture, les films, les échanges ;
- commencer l’apprentissage d’une nouvelle langue à l’âge adulte via des cours, des applications ou des séjours linguistiques ;
- varier les situations (conversation, écriture, compréhension orale) pour solliciter différents circuits cérébraux ;
- viser une progression réelle de la maîtrise, et pas seulement une pratique occasionnelle.
La professeure Christina Dalla, de l’université d’Athènes, qui n’a pas participé à l’étude mais commente les résultats pour la FENS, rappelle que de nombreux facteurs contribuent à la santé cérébrale avec l’âge : ne pas fumer, bien s’alimenter, rester actif physiquement, entretenir des activités sociales et artistiques. Elle insiste sur l’intérêt des apprentissages exigeants qui « forcent le cerveau à se mettre au travail ».
Apprendre une deuxième, troisième ou quatrième langue à n’importe quel âge représente un exercice mental intense, aligné avec ce que la recherche associe à un cerveau plus résilient.
Apprentissage précoce, IA et magnétoencéphalographie : trois notions clés
L’étude souligne l’avantage d’un apprentissage précoce d’une deuxième langue, notamment durant l’enfance. À cet âge, le cerveau possède une très forte plasticité, c’est-à-dire une capacité à remodeler ses connexions en fonction des expériences. L’exposition à plusieurs systèmes linguistiques peut alors marquer durablement l’architecture des réseaux neuronaux impliqués dans le langage et le contrôle cognitif.
La magnétoencéphalographie, peu connue du grand public, permet ici de capter en temps réel la communication entre grandes régions cérébrales. En la combinant avec des algorithmes d’IA, les chercheurs construisent une sorte de « carte du vieillissement » qui dépasse la simple observation anatomique du cerveau pour se concentrer sur son fonctionnement dynamique.
| Élément clé | Rôle dans l’étude |
|---|---|
| IA | Apprend à prédire l’âge du cerveau à partir des schémas de connectivité |
| Magnétoencéphalographie | Mesure la communication en temps réel entre régions cérébrales |
| Multilinguisme | Introduit une charge cognitive de contrôle et d’inhibition linguistique, associée à un retard apparent de vieillissement |
Pour les chercheurs, la combinaison de ces outils ouvre la voie à une meilleure compréhension des trajectoires individuelles de vieillissement cérébral, et à l’identification de facteurs de protection concrets dans la vie quotidienne, comme l’usage intensif de plusieurs langues tout au long de la vie.









