Alors que les écrans accompagnent désormais chaque instant, une génération a appris à attendre, discuter et s’ennuyer sans téléphone, notamment au Brésil.
Un article du média en ligne brésilien, s’appuyant sur plusieurs travaux de psychologie et de santé publique, met en avant un phénomène qui parle à beaucoup de parents français : les adultes ayant grandi sans téléphone portable, ni écran constamment disponible, auraient développé une façon particulière de gérer l’ennui, la frustration et les silences. Non pas une enfance idéale, mais un entraînement quotidien à la patience et à la vie sociale réelle.
Grandir sans téléphone : une autre relation au vide et au silence
Avant la généralisation du smartphone, les temps morts occupaient une grande place dans la journée des enfants. Pas de jeu vidéo à portée de main, pas de vidéo en streaming pour combler chaque minute d’attente, pas de réseau social pour « scroller » dans la file d’attente.
Selon les spécialistes cités par le média brésilien, ce contexte obligeait le cerveau à trouver ses propres issues face au tedium : inventer des jeux, bricoler, dessiner, parler avec les voisins, observer ce qui se passait dans la rue. L’enfant passait de consommateur d’images à acteur de ses propres occupations.
Sans écran disponible en permanence, l’ennui devenait un point de départ pour créer, discuter, observer et patienter.
Cette relation entre ennui et créativité reste toutefois nuancée par la recherche. Une revue systématique publiée en 2023 dans l’archive scientifique PsychArchives, qui compile 27 études empiriques, n’a pas trouvé de preuve solide que l’ennui augmente automatiquement la créativité dans tous les cas. L’effet dépend des personnes, des contextes et du type d’ennui ressenti.
Des jeux sans écran qui imposaient négociation et adaptation
Les activités classiques d’une enfance sans téléphone – jeux de rue, cache-cache, ballon, jeux de société, dessins improvisés – se déroulaient sans médiation technologique. L’enfant devait :
attendre que les autres enfants soient disponibles ;
accepter de perdre ou de ne pas choisir toutes les règles ;
adapter le jeu à l’espace disponible, parfois avec peu de matériel ;
supporter l’ennui quand personne n’était libre pour jouer.
Ces situations répétaient un même apprentissage : tout ne se règle pas en un clic, ni à la demande. Cette exposition précoce à la frustration contribuerait, selon la psychologie, à renforcer la capacité à différer une récompense et à gérer la déception, deux composantes de ce que l’article décrit comme une « patience rare » chez certains adultes d’aujourd’hui.
Comment une enfance sans écran entraînait la patience
Dans le quotidien évoqué par le média brésilien, la patience se travaillait presque sans que les enfants s’en rendent compte. Attendre un ami qui tarde, patienter dans une salle d’attente, vivre un trajet de bus sans distraction numérique étaient des scènes courantes.
Les psychologues cités rappellent qu’il ne s’agissait pas d’une forme d’héroïsme, mais d’une simple absence d’alternative. Sans récompense immédiate – notification, vidéo, jeu en ligne – le cerveau devait composer avec le vide, quitte à ressentir de la lassitude ou de l’agacement. Cette exposition répétée à des moments « creux » favorisait une certaine tolérance au désagrément léger.
Apprendre à supporter les petits inconforts du quotidien, sans se réfugier aussitôt dans un écran, constituait un entraînement constant à la patience.
Un article référencé dans la base scientifique PMC/NIH rappelle toutefois que le tedium n’a pas le même effet sur tous les enfants. Pour certains, il stimule la création et l’initiative. Pour d’autres, il peut au contraire favoriser repli, irritabilité ou apathie. Les bénéfices de l’ennui dépendent donc de la personnalité, de l’environnement familial et des possibilités concrètes de jeu ou d’échange.
Des relations en face à face plus fréquentes
Le texte brésilien insiste aussi sur le rôle des relations physiques. Sans téléphone pour s’isoler, les jeunes passaient plus de temps en interaction directe : discussions dans le quartier, échanges avec les adultes présents, jeux collectifs.
Ces interactions favorisaient, selon les psychologues, plusieurs compétences sociales clés :
tolérance à la frustration face aux refus ou aux contraintes imposées par les autres ;
écoute pour comprendre les règles, l’avis du groupe, les arguments des camarades ;
autocontrôle pour ne pas exploser au moindre conflit ou désaccord ;
gestion des différences sans « like » ni jugement immédiat d’un public en ligne.
L’ensemble formait une sorte de « gymnase social » du quotidien, sans filtre numérique.
Quand le smartphone arrive avant 13 ans : ce que pointe la recherche
Le contraste apparaît nettement dans les premières générations ayant reçu un smartphone très tôt. Un vaste travail de recherche cité par la chaîne américaine ABC News en 2025 associe le fait de recevoir un smartphone avant 13 ans à des indicateurs moins favorables de santé mentale.
Les données mentionnées ne disent pas que tout usage précoce entraîne forcément des troubles, mais qu’une entrée très jeune dans l’univers des écrans, des réseaux sociaux et de la connexion permanente semble corrélée à des fragilités accrues. Les résultats présentés dans l’article brésilien vont dans le même sens pour les filles et les garçons :
Chez les filles : moindre confiance en soi, plus grande vulnérabilité aux comparaisons sociales et baisse de la résilience émotionnelle.
Chez les garçons : moins de calme, plus d’instabilité émotionnelle et un niveau d’empathie plus faible dans les relations.
Pour les deux groupes : des indicateurs généraux de bien-être plus bas quand le smartphone est arrivé très tôt.
Le média brésilien cite aussi la chaîne spécialisée NeuroSaber, qui rassemble près d’un million d’abonnés, et qui détaille comment l’usage excessif des écrans peut perturber le développement : sommeil de moins bonne qualité, difficulté à s’autoréguler, moindre goût pour les jeux physiques ou créatifs.
Les psychologues insistent : ce n’est pas la technologie en soi qui pose problème, mais l’absence de limites et l’écrasement des temps sans stimulation.
Que recommandent les autorités de santé pour les écrans des plus jeunes ?
L’article rappelle les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l’usage des écrans chez l’enfant. Le principe général : plus l’enfant est jeune, plus le temps de contact avec les écrans doit rester limité et encadré.
Âge de l’enfant
Recommandation de temps d’écran
Point de vigilance principal
Moins de 1 an
Pas de temps d’écran
Favoriser les mouvements, le sommeil et l’interaction directe avec les adultes
2 à 4 ans
Maximum 1 heure par jour
Veiller à ce que l’écran ne remplace pas le jeu actif et les échanges réels
Adolescents
Usage autorisé, mais avec limites et supervision
Surveiller le sommeil, l’humeur, la comparaison sociale et l’isolement
Le texte cite aussi un avertissement de l’American Psychological Association, qui met en garde contre les effets des réseaux sociaux sur les adolescents. L’organisation souligne un risque particulier quand les jeunes se construisent presque exclusivement à travers le regard en ligne, au détriment d’un développement émotionnel autonome.
Pourquoi la patience devient-elle une compétence rare ?
Pour les psychologues interrogés par le média brésilien, la patience n’a jamais été une qualité universelle. Ce qui change, selon eux, c’est la facilité d’accès à une distraction immédiate. À la moindre gêne, un écran peut fournir une solution rapide : vidéo courte, jeu, messagerie.
À l’inverse, une enfance sans smartphone laissait davantage de place à des expériences qui entraînaient la « résistance au tedium » : attendre le bus, regarder par la fenêtre, s’ennuyer en voiture, patienter chez le médecin. Des circonstances banales, mais répétées.
Grandir sans téléphone toujours à portée revenait à disposer, par défaut, de plus de temps pour apprivoiser l’ennui et les petites frustrations.
Selon l’analyse relayée par le site brésilien, ces micro-entrainements quotidiens construisent un socle utile à l’âge adulte. Ils facilitent, par exemple, la concentration sur des tâches longues, la capacité à supporter une réunion ennuyeuse sans se disperser aussitôt, ou encore la gestion d’une file d’attente sans irritabilité excessive.
Quelle situation en France concernant les écrans et les enfants ?
Pour un lecteur français, ces constats rejoignent largement les alertes émises en France par les pédiatres, les psychologues et les autorités sanitaires. Les lignes directrices restent proches de celles de l’OMS : pas d’écran pour les tout-petits, un temps d’écran limité pour les enfants plus grands, et un encadrement renforcé durant l’adolescence.
Les recommandations officielles françaises insistent souvent sur quelques repères :
ne pas donner d’écran personnel aux très jeunes enfants ;
éviter les écrans durant les repas et avant le coucher ;
encourager les jeux physiques, les activités manuelles et la lecture ;
parler avec l’enfant de ce qu’il regarde, plutôt que le laisser seul face aux contenus.
En France, certains établissements scolaires testent aussi des politiques plus strictes sur l’usage des téléphones dans l’enceinte des collèges et lycées, afin de préserver les temps de socialisation « hors ligne ». L’idée reste proche de celle décrite dans l’article brésilien : laisser un espace où l’enfant ou l’adolescent doit composer avec l’ennui, la discussion et la confrontation directe.
Comment recréer, aujourd’hui, les bénéfices d’une enfance sans téléphone ?
Les travaux cités par le média brésilien n’appellent pas à revenir à un monde sans technologie. Les psychologues évoquent plutôt des choix concrets pour ménager des temps sans écran, même dans des foyers très connectés.
Quelques pistes ressortent de ces réflexions :
Définir des « zones sans écran » à la maison : par exemple la table du repas, la chambre des plus jeunes, certains temps du week-end.
Proposer des temps d’ennui assumés : un trajet sans vidéo, une attente sans téléphone, un après-midi sans console.
Multiplier les activités physiques ou créatives : jeux de société, dessin, sport, cuisine, bricolage.
Parler ouvertement du tedium : expliquer à l’enfant que ce sentiment est normal et peut être le point de départ d’une nouvelle idée ou d’un jeu.
Les psychologues cités rappellent que l’ennui n’est pas toujours source de génie ou d’inspiration. Il peut être pesant et inconfortable. Mais apprendre à le traverser sans dépendre systématiquement d’un écran reste, selon eux, une compétence précieuse pour la vie d’adulte.
Pour des parents français, cette analyse venue du Brésil offre surtout une clé de lecture : derrière la nostalgie des enfances « sans portable », se cache un véritable enjeu éducatif. Il ne s’agit pas seulement de limiter les écrans, mais de redonner une place au silence, aux temps morts et aux activités non connectées, afin que la patience ne devienne pas un luxe réservé à la génération d’avant le smartphone.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pourquoi l'ennui sans écran serait-il bénéfique pour les enfants ?
Sans écran disponible, le cerveau doit trouver ses propres solutions face à l'ennui en inventant des jeux, en créant ou en interagissant avec les autres. Cette exposition répétée à des moments « creux » favorise une tolérance au désagrément léger et renforce la capacité à différer une récompense.
L'ennui augmente-t-il toujours la créativité chez l'enfant ?
Non. Une revue systématique de 2023 compilant 27 études n'a pas trouvé de preuve solide que l'ennui augmente automatiquement la créativité dans tous les cas. L'effet dépend de la personnalité, du contexte et du type d'ennui ressenti : pour certains enfants il stimule la création, pour d'autres il peut favoriser le repli ou l'apathie.
À quel âge donner un smartphone selon les recommandations officielles ?
L'Organisation mondiale de la santé recommande que les moins de 1 an n'aient aucun temps d'écran, que les 2 à 4 ans se limitent à maximum 1 heure par jour, et que les adolescents aient un usage autorisé mais avec limites et supervision. Une recherche citée par ABC News associe un smartphone avant 13 ans à des indicateurs moins favorables de santé mentale.
Comment les jeux sans écran entraînaient-ils la patience chez l'enfant ?
Les enfants devaient attendre que d'autres soient disponibles, accepter de perdre, adapter les jeux à l'espace disponible et supporter l'ennui quand personne n'était libre. Ces situations répétées leur apprenaient que tout ne se règle pas en un clic et qu'il faut composer avec des moments sans stimulation.
Y a-t-il des différences entre filles et garçons concernant l'accès précoce au smartphone ?
Oui. Chez les filles, cela entraîne moindre confiance en soi, plus grande vulnérabilité aux comparaisons sociales et baisse de la résilience émotionnelle. Chez les garçons, cela provoque moins de calme, plus d'instabilité émotionnelle et un niveau d'empathie plus faible dans les relations.