Aux États-Unis, l’effondrement de populations de chauves-souris touchées par une maladie fongique s’accompagne d’une hausse inquiétante de la mortalité des nourrissons.
Une étude publiée dans la revue scientifique Science, relayée par le magazine américain Smithsonian, met en lumière un lien direct entre la disparition massive des chauves-souris dans plusieurs comtés américains et une augmentation mesurable des décès de bébés. Mené par un économiste de l’environnement de l’université de Chicago, ce travail montre comment la perte d’un seul groupe d’animaux peut avoir des conséquences très concrètes sur la santé humaine.
Une maladie fongique décime les chauves-souris américaines
Tout part du « syndrome du museau blanc », une maladie provoquée par un champignon, Pseudogymnoascus destructans, arrivé d’Europe dans la région de New York vers 2006, probablement via du matériel de randonnée ou de spéléologie contaminé. Ce champignon se développe sur les chauves-souris en hibernation dans les grottes et les mines, perturbe leur sommeil, épuise leurs réserves d’énergie et peut entraîner la mort de colonies entières.
En une quinzaine d’années, l’infection s’est propagée à au moins 40 États américains. Dans certains comtés, les populations de chauves-souris ont été littéralement décimées. Des espèces auparavant communes, comme la petite chauve-souris brune, ont vu leurs effectifs s’effondrer localement.
Pour Eyal Frank, économiste de l’environnement à l’université de Chicago et auteur de l’étude, ce phénomène a constitué une forme d’« expérience naturelle ». Le champignon s’étend comté par comté, permettant de comparer des zones touchées et non touchées au fil du temps, avec un calendrier précis de l’arrivée de la maladie.
La progression du syndrome du museau blanc, comté après comté, a offert aux chercheurs un test grandeur nature de ce qui se passe quand les chauves-souris disparaissent brutalement.
Un lien chiffré avec la mortalité infantile
Eyal Frank a croisé deux séries de données à l’échelle des comtés américains entre 2006 et 2017 : la progression du syndrome du museau blanc et les statistiques de mortalité infantile (décès de bébés avant leur premier anniversaire). Le résultat l’a surpris lui-même.
Dans les comtés où les populations de chauves-souris se sont effondrées à cause du champignon, le taux de mortalité infantile a augmenté d’environ 8 %. Selon ses calculs, cela représente 1 334 décès de nourrissons supplémentaires sur cette période, attribuables à la disparition des chauves-souris insectivores.
Pour Winifred Frick, directrice scientifique de l’ONG Bat Conservation International, qui n’a pas participé aux travaux, l’ampleur du lien a été saisissante : elle confie à la revue Science que sa « mâchoire est tombée » en découvrant les résultats. Un autre chercheur, Paul Ferraro, spécialiste de la durabilité à l’université Johns-Hopkins, parle d’une affirmation « très marquante » qui devrait susciter beaucoup de réactions, tout en la jugeant comme « la preuve la plus convaincante à ce jour » des effets d’une perte d’espèces sauvages sur la santé humaine et l’économie.
Quand les chauves-souris disparaissent, les insecticides explosent
Reste la question clé : pourquoi la mort des chauves-souris se traduirait-elle par davantage de décès de bébés humains ? L’étude pointe le rôle massif de ces animaux dans la régulation des insectes, notamment dans les zones agricoles.
Une seule chauve-souris peut consommer chaque nuit jusqu’à 40 % de son poids en insectes. Moustiques, papillons de nuit et autres ravageurs de cultures constituent une part essentielle de leur menu. Lorsque les populations chutent, les insectes prolifèrent, surtout dans les régions agricoles intensives.
Face à ces invasions, les agriculteurs n’ont souvent qu’un réflexe possible : augmenter les doses d’insecticides sur les cultures. En analysant les données d’utilisation de produits phytosanitaires, Eyal Frank montre que, dans les comtés touchés par le syndrome du museau blanc, l’usage d’insecticides a bondi en moyenne de 31 %.
Dans les comtés où les chauves-souris ont disparu, les agriculteurs ont utilisé près d’un tiers d’insecticides en plus, exposant davantage l’environnement et les femmes enceintes à des substances toxiques.
L’hypothèse centrale de l’étude est que cette hausse des produits chimiques dans l’environnement contribue à l’augmentation de la mortalité infantile. Certaines molécules sont connues pour leurs effets néfastes sur le développement du fœtus et du nourrisson, via l’air, l’eau ou l’alimentation.
Une méthode passée au crible
Pour s’assurer de la robustesse de son travail, le chercheur explique, dans un entretien à la presse britannique The Guardian, avoir passé un an à « tester » son modèle et à écarter d’autres explications possibles. Il a notamment pris en compte :
- la crise des opioïdes aux États-Unis, qui touche fortement certaines régions ;
- le chômage des parents ;
- la présence de cultures génétiquement modifiées ;
- les variations météorologiques et climatiques locales.
Aucune de ces pistes n’a permis d’expliquer la hausse des décès de bébés avec autant de cohérence que le scénario liant déclin des chauves-souris, hausse des insecticides et impacts sanitaires. Pour les scientifiques interrogés par Science et par le New York Times, l’ensemble forme un faisceau d’indices « convaincant » qu’une réponse des agriculteurs à la perte de prédateurs d’insectes a eu un coût humain tangible.
Les services rendus par la nature, un enjeu sanitaire
Le cas des chauves-souris américaines s’inscrit dans un concept central en écologie : les « services écosystémiques ». Il s’agit des bénéfices concrets que les humains tirent du fonctionnement des écosystèmes, souvent sans s’en rendre compte.
L’étude rappelle qu’un travail précédent d’Eyal Frank a montré que la disparition massive des vautours en Inde, liée à un médicament vétérinaire toxique pour ces charognards, pourrait être associée à 500 000 décès humains supplémentaires entre 2000 et 2005, notamment par la multiplication des chiens errants et la hausse des cas de rage.
Autre exemple cité : la réintroduction des loups dans l’État du Wisconsin. Elle s’est accompagnée d’une baisse d’environ 24 % des collisions entre voitures et cerfs, réduisant ainsi les accidents de la route. Là encore, une espèce souvent perçue comme menaçante apporte un bénéfice discret mais bien réel pour l’homme.
Les extinctions locales n’ont pas besoin d’être totales pour produire des dégâts : des populations simplement affaiblies peuvent déjà modifier les équilibres, avec des conséquences sanitaires inattendues.
Eyal Frank souligne que l’attention se porte souvent sur les extinctions globales, lorsque les espèces disparaissent complètement de la planète. Or, les pertes de biodiversité à l’échelle régionale suffisent, selon lui, à générer des « pertes et dommages » pour les sociétés humaines.
Quelle situation pour les chauves-souris et les bébés en France ?
En France métropolitaine, les chauves-souris sont aussi fortement menacées, mais par des facteurs un peu différents : destruction de gîtes, rénovation de bâtiments anciens, pesticides, fragmentation des habitats, routes, éoliennes. Le champignon responsable du syndrome du museau blanc a été détecté en Europe, mais les espèces européennes semblent globalement plus résistantes et ne subissent pas les mêmes effondrements spectaculaires qu’en Amérique du Nord.
Le principe de base reste pourtant similaire : en mangeant une grande quantité d’insectes chaque nuit, les chauves-souris européennes participent à la régulation naturelle des ravageurs de cultures. En France, ce rôle intéresse particulièrement les spécialistes de l’agroécologie. Certaines régions expérimentent déjà des aménagements pour favoriser ces prédateurs insectivores près des champs, afin de limiter l’usage de pesticides.
Concernant la mortalité infantile, la France se situe à un niveau bien inférieur à celui des États-Unis, avec un système de suivi et de prise en charge différent. Les causes reconnues sont multiples : facteurs médicaux, sociaux, environnementaux. Les autorités sanitaires françaises reconnaissent l’impact possible de certaines substances chimiques sur la grossesse et le développement du nourrisson, sans pour autant disposer d’un travail équivalent à celui mené comté par comté aux États-Unis sur le lien précis entre chauves-souris, insecticides et décès de bébés.
| Élément | États-Unis (étude) | France (contexte connu) |
|---|---|---|
| Cause déclenchante | Syndrome du museau blanc décimant les chauves-souris | Pression multiple : pesticides, destruction d’habitats, collisions, dérangement |
| Effet sur les chauves-souris | Effondrements régionaux rapides dans de nombreux comtés | Déclin progressif de nombreuses espèces, mais pas d’effondrement massif lié au champignon |
| Conséquences étudiées | Hausse de l’usage d’insecticides et mortalité infantile +8 % | Rôle reconnu dans la régulation des ravageurs, enjeux surtout agricoles et de biodiversité |
Ce que cette étude change dans la perception des chauves-souris
Les chauves-souris traînent une mauvaise image, souvent associées aux vampires ou au risque de rage. L’étude relayée par Smithsonian renverse ce regard : le danger ne serait pas tant leur présence que leur absence. Sans elles, les insectes prolifèrent, les agriculteurs compensent avec des produits chimiques, et ce sont les humains les plus fragiles qui en paient le prix.
Pour un lecteur français, ce travail offre un éclairage concret sur une question souvent perçue comme abstraite : à quoi sert la biodiversité, au-delà du discours général sur la nature à protéger ? Ici, la chaîne est claire : un champignon introduit, des chauves-souris décimées, davantage d’insectes, plus d’insecticides, plus de bébés morts.
L’étude rappelle aussi un point clé pour les politiques publiques : protéger certaines espèces ne se limite pas à une logique de conservation « esthétique » ou morale. Cela peut répondre à un objectif très pragmatique de santé publique. À mesure que d’autres recherches de ce type verront le jour, la place de la biodiversité dans les débats sur la santé et l’économie pourrait s’en trouver profondément réévaluée.









