En Chine et en Australie, des chercheurs ont filmé des bourdons pour mieux comprendre comment ces insectes réagissent à différents types de nourriture.
Selon un article du média en ligne scientifique allemand Spektrum, une équipe internationale de chercheurs suggère que les bourdons ne se contentent pas d’avaler ce qu’on leur propose : ils semblent exprimer quelque chose qui ressemble à du plaisir ou du dégoût lorsqu’ils goûtent une solution sucrée, amère ou salée.
Des « mimiques » observées chez des bourdons filmés au ralenti
Les travaux ont été menés par une équipe autour de la chercheuse Cwyn Solvi à la Southern Medical University de Guangzhou, en Chine, avec la participation de neuroscientifiques australiens de l’université Macquarie à Sydney. Les chercheurs ont étudié la « bourdon terrestre » (Bombus terrestris), une espèce largement répandue aussi en Europe.
Ils ont mis en place des expériences de comportement sur de nombreux individus issus de 18 colonies différentes. Objectif : voir si les bourdons réagissent de manière distincte à des nourritures agréables ou désagréables, et si ces réactions restent visibles, comme des sortes de mimiques.
Les bourdons ont été filmés au ralenti pendant qu’ils buvaient des solutions sucrées, amères ou salées afin de capter les moindres mouvements de leur tête et de leurs pièces buccales.
Les insectes recevaient différentes solutions liquides : certaines riches en sucre, d’autres volontairement rendues amères ou très salées. Les caméras à haute vitesse permettaient de décortiquer leur façon de bouger après chaque gorgée.
Langue sortie après le sucre, tête secouée après l’amer
Les chercheurs décrivent deux comportements marquants, systématiquement associés au type de nourriture proposé.
Avec les solutions sucrées, les bourdons projetaient vers l’avant leur glosse, sorte de « langue » qui fait partie de leurs pièces buccales.
Avec les liquides amers ou salés, ils secouaient la tête de manière répétée et frottaient leurs pièces buccales, comme pour s’en débarrasser.
Pour l’équipe, la glosse tendue après le sucre ressemble à un léchage de lèvres chez les vertébrés, un comportement souvent associé à l’anticipation ou à la prolongation d’un plaisir gustatif. À l’inverse, le secouement de tête et l’essuyage de la bouche renvoient à un rejet clair de la substance ingérée.
Face à une solution amère ou très salée, les bourdons secouent la tête et s’essuient la bouche, un geste interprété comme un signe de déplaisir.
Selon les auteurs, ce type de réaction coordonnée n’avait jamais été décrit chez les insectes. Jusque‑là, les études sur le goût chez ces animaux se concentraient surtout sur les choix alimentaires (préférence ou évitement), pas sur des expressions corporelles visibles.
Des comportements « semblables à des émotions », selon les chercheurs
Pour Andrew Barron, neuroscientifique à l’université Macquarie de Sydney et co‑auteur de l’étude, ces résultats obligent à reconsidérer la manière dont on pense la vie intérieure des insectes.
Il explique, cité par son université, que l’équipe ne sait pas encore ce que les bourdons « ressentent » réellement. Mais elle observe ce qu’il décrit comme des « comportements semblables à des émotions ». Autrement dit, des réponses cohérentes, valables d’un individu à l’autre, qui semblent traduire une évaluation positive ou négative d’une expérience.
« Nous ne comprenons pas encore ce que les abeilles vivent réellement, mais nous pouvons observer chez elles des comportements semblables à des émotions », souligne Andrew Barron.
Le neuroscientifique insiste aussi sur l’importance d’un tel travail pour les débats plus larges sur la sensibilité des insectes. Il rappelle un clivage ancien chez les spécialistes : d’un côté, ceux qui considéraient ces animaux comme de simples « mini‑robots », régis par des réflexes ; de l’autre, ceux qui leur reconnaissent de véritables capacités mentales.
« Les expressions faciales sont une fenêtre importante sur les états internes des animaux », ajoute‑t‑il dans la communication de son université. Selon lui, ces observations constituent « un pas supplémentaire pour montrer que les abeilles ont une vie intérieure ».
Une vision de plus en plus nuancée de la cognition des insectes
Le co‑auteur Fei Peng, spécialiste en sciences cognitives à la Southern Medical University, souligne un paradoxe fréquemment observé dans la communauté scientifique. Il explique qu’« beaucoup de gens n’ont aucun problème à dire que les insectes perçoivent, apprennent et prennent des décisions ». Autrement dit, l’idée qu’ils traitent des informations et qu’ils s’adaptent à leur environnement est déjà largement acceptée.
En revanche, admettre que ces animaux puissent aussi juger une situation comme agréable ou désagréable, et donc vivre une forme d’état émotionnel, reste bien plus difficile pour nombre de chercheurs. Cette étude contribue à alimenter ce débat en apportant des comportements observables, répétables et associés au plaisir ou au déplaisir alimentaires.
Les auteurs estiment que des réactions de plaisir ou de dégoût comparables pourraient exister chez d’autres insectes au cerveau organisé de façon similaire, comme certaines mouches.
Les chercheurs rappellent que, malgré leur cerveau minuscule par rapport aux nôtres, les abeilles et bourdons présentent une organisation neuronale qui ne diffère pas radicalement de celle d’autres insectes. Si des réponses cohérentes au goût apparaissent chez Bombus terrestris, il devient plausible que des mécanismes voisins existent chez d’autres espèces.
Quelles conséquences pour notre rapport aux insectes ?
Ces résultats interviennent dans un contexte où la question de la sensibilité animale s’élargit au‑delà des seuls mammifères. Plusieurs travaux récents sur les abeilles ont déjà montré des formes d’apprentissage complexe, de mémoire et même de biais pessimistes après des expériences négatives.
Si les états internes des insectes s’avèrent plus riches qu’attendu, cela pourrait influencer la façon dont on conçoit leur protection ou leur utilisation, que ce soit en agriculture, en recherche ou en élevage pour l’alimentation animale. L’étude citée par Spektrum ne tranche pas ces questions éthiques, mais elle ajoute des arguments en faveur d’une approche plus prudente.
Ce que cela change pour un lecteur en France
Bombus terrestris, au cœur de ces expériences, est aussi l’un des principaux bourdons présents en France. Il joue un rôle majeur dans la pollinisation des cultures et des plantes sauvages, et fait partie des espèces utilisées dans les serres pour féconder certaines productions, comme les tomates.
Pour un lecteur français, cette recherche apporte plusieurs éléments concrets :
Elle renforce l’idée que les insectes utiles à l’agriculture ne sont pas de simples « outils biologiques », mais des animaux aux réactions complexes.
Elle alimente les réflexions sur le bien‑être des pollinisateurs, à l’heure où de nombreux dispositifs cherchent à limiter l’usage de certains pesticides.
Elle peut encourager une attention accrue aux pratiques de jardinage ou d’agriculture qui favorisent ou non le confort de ces insectes (diversité florale, réduction de produits chimiques, refuges).
En France, les débats sur la protection des abeilles et des pollinisateurs concernent surtout l’exposition aux produits phytosanitaires, la raréfaction des habitats et la qualité des ressources florales. L’idée que ces animaux puissent vivre des expériences désagréables, voire aversives, peut peser dans la manière dont les pouvoirs publics, les agriculteurs et les particuliers arbitrent entre contraintes économiques et respect du vivant.
Une mise en perspective avec d’autres recherches
Les travaux mentionnés par Spektrum s’inscrivent dans une série d’études montrant que les abeilles peuvent :
mémoriser des itinéraires complexes pour rejoindre leur ruche ;
associer des couleurs, des odeurs ou des motifs à des récompenses ;
adapter leurs décisions en fonction de l’état du milieu ou de leur expérience passée.
Certains travaux publiés ces dernières années suggèrent aussi que les abeilles exposées à des événements stressants modifient ensuite leur comportement comme si elles se montraient plus « pessimistes » dans leur anticipation des récompenses, un phénomène rapproché de ce que l’on appelle un biais émotionnel chez les vertébrés.
Comment interpréter concrètement ces « émotions » chez le bourdon ?
Dans le langage courant, une émotion renvoie souvent à un vécu subjectif : joie, peur, tristesse. Les scientifiques restent prudents lorsqu’ils appliquent ces termes aux insectes, car ils n’ont pas accès à ce ressenti subjectif. Ils préfèrent parler d’« états émotionnels » ou de « comportements semblables à des émotions » lorsque plusieurs critères sont réunis :
La notion clé, ici, est l’évaluation : le bourdon semble « juger » la nourriture comme plaisante ou déplaisante, puis ajuste son comportement. Même si l’on ignore tout de son ressenti intime, ces signaux corporels visibles indiquent que quelque chose se passe au‑delà d’un simple réflexe mécanique.
Pour un lecteur français qui observe des bourdons au jardin, ces résultats n’impliquent pas de changer radicalement de comportement au quotidien. Ils incitent plutôt à voir ces insectes comme des êtres capables de préférences, de choix et peut‑être de formes de plaisir ou de déplaisir, notamment face à la qualité des ressources florales qu’on leur offre.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
La glosse est une sorte de langue qui fait partie des pièces buccales des bourdons. Lors des expériences, elle était projetée vers l'avant après la consommation de solutions sucrées, un comportement interprété comme similaire à un léchage de lèvres chez les vertébrés.
Cette étude prouve-t-elle que les bourdons ont des émotions ?
Les chercheurs observent des comportements « semblables à des émotions », c'est-à-dire des réponses cohérentes et répétables qui semblent traduire une évaluation positive ou négative d'une expérience. Ils ne prétendent pas connaître ce que les bourdons « ressentent » réellement, mais ces résultats suggèrent une vie intérieure plus riche qu'on ne le pensait.
Pourquoi cette découverte concerne-t-elle les agriculteurs français ?
Bombus terrestris, l'espèce testée, est l'un des principaux bourdons présents en France et est largement utilisé dans les serres pour polliniser les cultures comme les tomates. Ces résultats renforcent l'idée que ces insectes utiles ne sont pas de simples outils biologiques, mais des animaux aux réactions complexes.
Ces comportements pourraient-ils exister chez d'autres insectes ?
Les auteurs estiment que des réactions similaires pourraient exister chez d'autres insectes au cerveau organisé de façon similaire, comme certaines mouches, car les abeilles et bourdons présentent une organisation neuronale qui ne diffère pas radicalement d'autres insectes.
Quels types de solutions les bourdons ont-ils testées ?
Les bourdons ont reçu des solutions liquides riches en sucre, d'autres volontairement rendues amères ou très salées. Les caméras à haute vitesse ont permis de capturer les moindres mouvements de leur tête et de leurs pièces buccales après chaque gorgée.