Au large de l’Australie-Occidentale, des chercheurs ont équipé des requins-baleines de caméras. Les images récoltées bousculent tout ce que l’on pensait savoir sur leur façon de se nourrir.
En analysant des heures de vidéo tournées depuis le dos de ces géants des mers, une équipe de chercheurs met au jour, rapporte le site scientifique anglo-saxon Live Science, des comportements alimentaires rarement observés et parfois totalement inconnus jusqu’ici. Cette étude, menée sur des requins-baleines de Ningaloo Reef, en Australie, éclaire enfin ce qui se passe loin sous la surface, là où les scientifiques perdaient jusque-là leur trace.
Un regard inédit depuis le dos des requins-baleines
Jusqu’à présent, les requins-baleines étaient observés depuis des bateaux, des avions ou par des plongeurs. Dans tous les cas, l’étude se limitait aux individus évoluant près de la surface. Les longues plongées, effectuées dans la pénombre des profondeurs, restaient largement inconnues.
Pour contourner ce problème, des chercheurs ont décidé de placer directement des caméras sur les animaux. Dix requins-baleines ont ainsi été équipés de « balises-caméras » au récif de Ningaloo, au large de l’Australie-Occidentale. Ces caméras embarquées ont permis de collecter plus de 22 heures de séquences vues à hauteur de nageoire dorsale, au plus près du comportement réel de l’animal.
Ces balises-caméras ont livré plus de 22 heures d’images et permis de décrire 36 comportements différents, dont plusieurs liés à l’alimentation jamais documentés auparavant.
En parallèle de ces images, les scientifiques ont passé en revue 106 études déjà publiées sur l’espèce. Ils ont ainsi construit ce qu’ils décrivent comme le catalogue, ou « éthogramme », le plus complet à ce jour du comportement du requin-baleine, avec 36 types d’actions distinctes, dont 12 liées à la recherche de nourriture. Parmi ces 12 comportements alimentaires, six n’avaient encore jamais été enregistrés.
Un géant discret qui se nourrit surtout sous l’eau
Les vidéos confirment une intuition déjà avancée par des travaux antérieurs : les requins-baleines passent une grande partie de leur temps à se nourrir loin de la surface. Une étude publiée en 2020 estimait déjà qu’ils pourraient consacrer jusqu’à 20 % de leur journée à rechercher de la nourriture à différentes profondeurs, contre moins de 1 % du temps passé à se nourrir en surface.
Les nouvelles images montrent les animaux en train :
- de filtrer la nourriture en nageant tranquillement en pleine eau ;
- de se laisser glisser vers le fond tout en gardant la bouche ouverte ;
- de remonter vers la surface en continuant à filtrer ;
- de longer le fond marin, juste au-dessus du sable, pour aspirer des proies proches du sol.
Contrairement à la vision classique de l’animal qui « aspire » en surface, les images révèlent un comportement bien plus varié. La lente alimentation sous l’eau, régulière et presque monotone, s’impose comme l’une de leurs activités les plus fréquentes.
Le requin-baleine apparaît comme un fin stratège de la chasse au plancton, capable d’ajuster sa manière de se nourrir à ce qu’il trouve, bien loin des clichés du simple « filtreur » de surface.
Une palette de techniques pour survivre dans des eaux pauvres
Le requin-baleine (Rhincodon typus) peut atteindre 18 mètres de long. Pourtant, ce géant se nourrit d’organismes minuscules : krill, œufs de poissons, plancton. Autre paradoxe, il évolue dans des eaux tropicales généralement pauvres en nutriments. Comment un animal aussi massif parvient-il à survivre dans un milieu si peu généreux ?
L’étude publiée en juillet 2026 dans la revue scientifique Marine Biology apporte un début de réponse. Les chercheurs y décrivent une grande « plasticité » alimentaire : l’animal change de technique de chasse en fonction de ce qu’il rencontre dans la colonne d’eau.
Cette capacité d’adaptation pourrait être l’une des clés de sa survie :
Philip Motta, professeur émérite de biologie à l’université de Floride du Sud, qui n’a pas participé à l’étude, estime, cité par Live Science, que ces vidéos apportent des informations « très précieuses » sur la variabilité des comportements alimentaires de l’espèce, jusqu’ici très mal documentés.
Ce que l’on ignore encore des plongées profondes
Les caméras ont toutefois leurs limites. Les requins-baleines plongent régulièrement à plusieurs centaines de mètres de profondeur, dans une zone où la lumière disparaît. À ces profondeurs, les caméras classiques ne peuvent plus rien filmer.
Les scientifiques savent que ces plongées sont fréquentes, mais ce que font exactement les animaux dans cette obscurité reste largement inconnu. Chasse-t-on d’autres proies ? Suit-on des signaux chimiques ou des gradients de température particuliers ? L’étude actuelle ne permet pas de le dire.
Pour Philip Motta, « les découvertes les plus importantes restent sans doute à venir, lorsque l’on comprendra enfin ce que ces géants pacifiques font lors de leurs plongées très profondes ».
Les chercheurs suggèrent que des dispositifs plus sophistiqués, combinant caméra, capteurs de lumière, de pression et éventuellement des systèmes d’éclairage, pourraient, à terme, lever ce voile sur la vie du requin-baleine dans les grandes profondeurs.
Une meilleure connaissance cruciale pour la protection de l’espèce
Le requin-baleine est classé espèce menacée à l’échelle mondiale. La compréhension de ses habitudes alimentaires ne relève donc pas seulement de la curiosité scientifique. Elle conditionne aussi l’efficacité des mesures de protection.
Savoir où, quand et comment ces animaux se nourrissent permet :
- d’identifier les zones vitales, à protéger en priorité ;
- de mieux encadrer les activités humaines dans ces régions (tourisme, pêche industrielle, navigation) ;
- d’anticiper l’impact du réchauffement climatique sur la répartition de leurs proies.
Les scientifiques soulignent par exemple que des eaux tropicales déjà pauvres en nutriments risquent de l’être encore davantage sous l’effet du changement climatique. Une espèce qui dépend d’une diversité de techniques alimentaires pourrait mieux encaisser ces changements, à condition de conserver l’accès à des zones variées, du littoral aux eaux plus profondes.
Ce que ces travaux changent pour la recherche française sur les requins
En France, les requins-baleines ne fréquentent pas les côtes métropolitaines, mais l’espèce peut être observée dans certains territoires ultramarins, notamment dans l’océan Indien ou le Pacifique. Les méthodes utilisées en Australie intéressent directement les équipes françaises qui suivent les grands animaux marins, comme les tortues, les requins ou les raies.
Depuis des années, les biologistes marins français recourent déjà aux balises de suivi satellite pour suivre les déplacements de nombreux animaux. L’usage systématique de balises-caméras, tel que présenté par l’étude de Marine Biology, ouvre une nouvelle étape : ne plus seulement savoir où va l’animal, mais ce qu’il fait réellement à chaque profondeur.
| Type d’outil | Ce qu’il mesure | Intérêt pour les chercheurs |
|---|---|---|
| Balise satellite | Position, parfois profondeur | Cartographier les routes migratoires et les zones de présence |
| Balise-caméra | Images, comportement direct | Comprendre comment l’animal se nourrit, interagit et utilise son environnement |
| Capteurs de pression et température | Profondeur, conditions physiques | Relier les comportements observés aux caractéristiques de l’eau |
De telles techniques peuvent inspirer des projets dans les eaux françaises, par exemple pour mieux documenter les habitudes alimentaires du requin pèlerin, un autre géant filtrant présent dans l’Atlantique Nord, ou pour suivre les mouvements de grands prédateurs comme le requin blanc dans certaines zones du Pacifique liées à la France.
Un vocabulaire scientifique qui se précise
L’étude parle d’« éthogramme » pour désigner le catalogue de comportements établi pour le requin-baleine. Ce terme, régulièrement utilisé en biologie, décrit une liste structurée, détaillée et codée des actions observables d’une espèce : manière de nager, de se nourrir, de se reposer, mais aussi d’interagir avec ses congénères.
Disposer d’un éthogramme complet permet de comparer plus facilement les populations entre elles. Par exemple, des requins-baleines d’Australie utilisent-ils les mêmes techniques alimentaires que ceux observés dans l’océan Indien ou dans le golfe du Mexique ? Réagissent-ils de la même façon à des perturbations comme le trafic maritime ou la présence de touristes ? Sans langage commun ni description claire des comportements, ces comparaisons restent difficiles.
Les nouvelles images viennent ainsi nourrir un cadre de référence utile à tous les chercheurs travaillant sur l’espèce, y compris en France, pour affiner les programmes de suivi, de protection et d’éducation du public autour de ces animaux emblématiques.









