Au début du XXe siècle aux États‑Unis, une Américaine invente un jeu de société pour critiquer les monopoles… qui va finir par enrichir un autre que son autrice.
Son nom est longtemps resté dans l’ombre. Comme le raconte le site américain All That’s Interesting, Elizabeth « Lizzie » Magie a imaginé dès 1903 le jeu qui deviendra plus tard le Monopoly, avec un but politique clair : dénoncer l’avidité des grands propriétaires et les dérives du capitalisme. Trente ans après son brevet, un homme reprend l’idée, la revend à un éditeur et devient millionnaire, tandis que l’inventrice touche une somme dérisoire.
Une Américaine inspirée par un économiste anti-monopoles
Elizabeth Magie naît le 9 mai 1866 dans l’Illinois, juste après la guerre de Sécession. Elle grandit dans un environnement très politisé. Son père est journaliste, abolitionniste, et a été proche d’Abraham Lincoln. C’est lui qui lui met entre les mains un livre qui va orienter toute sa réflexion : « Progress and Poverty » (1879) de l’économiste Henry George.
Henry George défend alors une idée simple mais radicale : chacun doit pouvoir posséder ce qu’il crée, mais la terre appartient à tous. Pour lui, personne ne devrait s’enrichir simplement en possédant du foncier, et il propose un impôt unique sur les grands propriétaires terriens, en supprimant tous les autres impôts. Une vision violemment opposée aux monopoles, en plein âge doré américain marqué par des fortunes colossales et des inégalités extrêmes.
Ces thèses marquent profondément Lizzie Magie. Elle travaille comme sténographe et dactylographe à Washington, s’intéresse aux innovations techniques – elle déposera un brevet pour améliorer les machines à écrire – mais garde obsédante l’idée de transposer le combat d’Henry George dans un jeu de plateau, accessible à tous.
Pour Lizzie Magie, le jeu devait servir de démonstration concrète des ravages de la spéculation foncière et des monopoles.
« The Landlord’s Game » : bien plus qu’un simple divertissement
Dès le début des années 1900, Lizzie Magie met au point un jeu de société qu’elle baptise « The Landlord’s Game », littéralement « le jeu du propriétaire ». Elle dépose un brevet en 1903 aux États‑Unis. Le plateau est carré, divisé en cases. Les joueurs achètent des terrains, paient des loyers, investissent dans des chemins de fer, encaissent ou perdent de l’argent. À un coin du plateau, une case « Poor House », maison de pauvres. À un autre, une injonction sans équivoque : « Go to Jail », « Allez en prison ».
Dans sa demande de brevet, elle résume l’objectif : « obtenir autant de richesse ou d’argent que possible ». Mais sa véritable innovation se trouve ailleurs : le jeu est conçu avec deux ensembles de règles distincts.
- Les règles « Monopolist » : chacun cherche à accumuler un maximum de propriétés, à étrangler ses adversaires par les loyers.
- Les règles « Prosperity » : les gains profitent à tous, la richesse circule et l’ensemble des joueurs y gagne.
Dans un article publié en 1902 dans la revue The Single Tax Review, elle explique que son jeu est une « démonstration pratique du système actuel d’accaparement des terres avec tous ses résultats et conséquences habituels ». Elle ajoute qu’il aurait pu s’appeler « le jeu de la vie », tant il met en scène les mêmes ressorts que dans la société réelle, avec pour obsession générale l’« accumulation de richesses ».
Le mensonge qui entoure plus tard le Monopoly ne porte donc pas seulement sur l’identité de la créatrice. Il efface aussi le message politique au cœur de son invention.
Un jeu explicitement contre les grands fortunes
Comme le rappelle Smithsonian Magazine, l’angle de Lizzie Magie est alors farouchement anti-monopoles. À travers son plateau, elle veut rendre visibles les « maux » de l’accumulation de richesses entre les mains de quelques-uns tandis que la majorité peine à vivre.
En 1906, elle résume frontalement son propos, en visant les grands industriels américains de son époque : Andrew Carnegie et John D. Rockefeller. Elle estime que les hommes et les femmes finiront par « découvrir qu’ils sont pauvres parce que Carnegie et Rockefeller, peut‑être, ont plus qu’ils ne savent quoi en faire ».
Le plateau imaginé par Lizzie Magie n’est pas pensé comme une célébration de la réussite individuelle, mais comme une critique acérée des concentrations de richesse.
Le succès souterrain du jeu… repris par Charles Darrow
The Landlord’s Game circule d’abord de manière informelle. À une époque où les jeux de société commencent tout juste à s’imposer comme loisir, des versions artisanales du jeu se répandent sur la côte Est des États‑Unis. On le retrouve sur des campus universitaires, dans des cercles d’intellectuels, mais aussi au sein d’une communauté quaker à Atlantic City.
Les quakers simplifient certaines règles et renoment les propriétés du plateau avec des noms de rues d’Atlantic City. C’est cette version que découvre, au début des années 1930, un certain Charles Darrow, chômeur en difficulté financière.
Il reprend le concept, redessine le plateau, garde l’esprit d’accumulation de propriétés, et se met à vendre son propre jeu. Il l’appelle « Monopoly ». Le bouche‑à‑oreille fonctionne, et il finit par intéresser la société Parker Brothers, grand éditeur américain de jeux de société, aujourd’hui dans le giron du groupe Hasbro.
Après avoir écoulé 5 000 exemplaires par ses propres moyens, Charles Darrow signe en 1934 un accord avec Parker Brothers, qui lance à grande échelle le jeu Monopoly aux États‑Unis.
Un carton commercial qui efface son inventrice
Les chiffres s’envolent. Selon Smithsonian Magazine, le jeu se vend à 278 000 exemplaires la première année, puis franchit la barre du 1 750 000 exemplaires l’année suivante. Le nom de Charles Darrow est mis en avant comme celui d’un inventeur génial ayant imaginé ce divertissement en pleine Grande Dépression.
Parker Brothers se heurte toutefois à un problème juridique : le succès du Monopoly repose sur un principe et une mécanique très proches de The Landlord’s Game, déjà breveté par Lizzie Magie. L’éditeur se tourne alors vers elle pour sécuriser la situation.
Selon le site HISTORY, la société négocie le rachat des droits de son jeu pour 500 dollars. Elle lui promet de produire également sa création et de reconnaître sa contribution à l’origine du Monopoly. En pratique, rien de tout cela ne sera véritablement honoré.
Charles Darrow gagne des millions grâce à Monopoly, quand Lizzie Magie ne reçoit qu’un unique chèque de 500 dollars et disparaît des boîtes de jeu.
Pendant des décennies, l’histoire officielle présente Darrow comme l’inventeur du Monopoly. L’aspect anti-monopoles imaginé par Lizzie Magie est complètement gommé au profit d’un récit où la victoire passe par la ruine de ses adversaires et la domination du plateau par un seul joueur.
La vérité révélée dans les années 1970
Il faudra attendre les années 1970 pour que la paternité – en réalité la maternité – du jeu soit réexaminée. À cette période, un professeur d’économie se lance dans un bras de fer judiciaire avec Parker Brothers autour de son propre jeu de société, baptisé « Anti-Monopoly ».
Dans le cadre de ce contentieux, il tombe sur les anciens brevets de Lizzie Magie. Ils racontent une tout autre version de la genèse du Monopoly. En étudiant ces documents, l’universitaire met au jour la filiation directe entre The Landlord’s Game et le Monopoly commercialisé dans les années 1930.
Il démontre alors que Lizzie Magie, morte en 1948 à 81 ans, est bien à l’origine du principe, du plateau quadrillé, des cases emblématiques comme la prison ou la case de départ, ainsi que de l’idée même de mettre en scène l’enrichissement par les loyers.
Depuis ces révélations, Lizzie Magie est de plus en plus reconnue comme la véritable inventrice du Monopoly, même si son nom reste méconnu du grand public. Son message original, lui, a été profondément détourné : le jeu mondialement célèbre ne sert plus à pointer les dangers des monopoles, mais à glorifier l’idée de « faire sauter la banque » et d’écraser financièrement les autres joueurs.
Monopoly : un jeu massivement diffusé, loin de sa vocation critique
Depuis les années 1930, plus de 275 millions de boîtes de Monopoly ont été vendues à travers le monde, selon les chiffres rappelés par All That’s Interesting. Le jeu a été décliné en dizaines d’éditions thématiques, adapté à de nombreuses villes, pays et licences.
Le principe est désormais largement perçu comme un pur divertissement familial : achat de propriétés, construction de maisons, faillites spectaculaires entre proches. La dimension pédagogique initialement voulue par Lizzie Magie n’apparaît presque jamais dans les règles actuelles.
Pourtant, son idée de proposer deux ensembles de règles – l’un mettant en avant l’avidité, l’autre la prospérité partagée – pourrait encore servir de support à des discussions sur l’économie, la fiscalité ou la redistribution, y compris en France.
| Élément du jeu | Vision de Lizzie Magie | Vision du Monopoly actuel |
|---|---|---|
| Achat de propriétés | Illustrer l’accumulation et ses effets sociaux | Clé pour gagner la partie |
| Loyers | Montrer le poids du foncier sur les plus pauvres | Revenus gratifiants pour le propriétaire |
| Faillites | Conséquence des déséquilibres du système | Objectif ludique : éliminer les autres |
Jeux de société et dénonciation de l’avidité : quels échos en France ?
En France, le Monopoly a été adapté dès le milieu du XXe siècle en version francisée, avec des rues parisiennes, sans mention de Lizzie Magie. Le jeu est aujourd’hui distribué par Hasbro France et reste l’un des incontournables des rayons de jouets.
Le principe de montrer les effets des monopoles et de la spéculation à travers un jeu rejoint toutefois des débats bien connus dans l’Hexagone, qu’il s’agisse de la flambée de l’immobilier, de la concentration de certains secteurs économiques ou des discussions autour de l’impôt sur le patrimoine. En France, le débat sur la fiscalité immobilière et la régulation des marchés, notamment dans les grandes villes, renvoie au même type de préoccupations que celles d’Henry George à la fin du XIXe siècle.
Les enseignants ou les associations peuvent utiliser ce type de jeu comme support pédagogique pour aborder :
- la notion de rente et de spéculation foncière ;
- la différence entre impôts sur le revenu, sur le patrimoine ou sur les transactions ;
- les effets des situations de monopole ou d’oligopole sur les prix ;
- les inégalités de patrimoine entre ménages.
En reconstituant les deux systèmes de règles imaginés par Lizzie Magie, il est possible de mettre les joueurs face à des résultats très différents : dans une version, quelques‑uns raflent tout, dans l’autre, la prospérité se répartit davantage. Cette comparaison concrète apporte une illustration parlante de notions souvent perçues comme abstraites.
Une histoire qui interroge la place des inventrices
Le cas de Lizzie Magie rappelle aussi la difficulté historique pour les femmes inventrices de faire reconnaître leurs contributions, aux États‑Unis comme en Europe. Son brevet existe noir sur blanc, son idée circule largement dès le début du XXe siècle, mais son nom disparaît au profit d’un homme qui adapte un jeu déjà répandu.
All That’s Interesting relie d’ailleurs son histoire à celle d’autres inventrices restées dans l’ombre, alors même que leurs créations ont parfois généré des revenus considérables pour des entreprises. Cette invisibilisation ne se limite pas aux jeux de société : elle touche les sciences, la technique, l’ingénierie, la santé ou l’informatique.
Pour un lecteur français, l’itinéraire de Lizzie Magie permet de regarder d’un autre œil un jeu de société très familier. Derrière les parties animées en famille, se cache une Américaine du début du XXe siècle qui avait conçu son plateau comme une critique des monopoles et des fortunes démesurées. En connaissant cette origine, certains joueurs peuvent choisir de remettre au centre la dimension pédagogique du jeu, ou au moins de se souvenir qu’à l’origine, le Monopoly n’était pas une ode à l’avidité, mais un avertissement contre elle.









