En Allemagne, une équipe de l’université de Fribourg a testé l’effet de l’odeur du partenaire sur le stress, avec un protocole pour le moins surprenant.
Comme un doudou olfactif, beaucoup de couples aiment garder un tee-shirt ou un oreiller imprégné du parfum de l’autre. Mais cette sensation rassurante correspond-elle vraiment à un effet mesurable sur le stress ? Une étude menée à l’université de Fribourg, reprise par le site italien Commenti Memorabili, apporte une réponse déroutante : l’odeur du partenaire ne détend pas forcément… et pourrait même accélérer le cœur.
Cinq nuits à « cultiver » son odeur corporelle pour la science
L’étude, publiée dans la revue Scientific Reports, a recruté 220 volontaires formant 110 couples hétérosexuels. Après exclusions, 179 personnes — 91 femmes et 88 hommes — issues de 108 couples ont été conservées dans l’analyse. Tous étaient âgés de 21 à 40 ans, avec une durée moyenne de relation d’environ 39 mois.
Objectif : disposer d’un « parfum de partenaire » parfaitement standardisé. Chaque membre du couple a donc dû dormir seul pendant cinq nuits consécutives avec une tenue très particulière :
- un tee-shirt 100 % coton, neutre, sans aucune odeur artificielle ;
- des tampons de coton cousus sous chaque aisselle pour capter la sueur nocturne ;
- un strict protocole d’hygiène sans parfum ni substance perturbatrice.
Pendant ces cinq jours, les règles étaient drastiques : pas de sport, pas de parfum ni de déodorant, pas de lotions parfumées, pas de cigarette, pas d’alcool. Certains aliments réputés modifier l’odeur corporelle étaient bannis, comme l’ail, les asperges, les plats très épicés ou encore la caféine. Sauna et piscine interdits. Et consigne étonnante : aucune relation sexuelle pendant le port du tee-shirt, pour préserver la « pureté » de l’odeur axillaire.
Les participants recevaient des produits d’hygiène sans parfum, et devaient laver draps, serviettes et vêtements en contact avec le haut du corps avec une lessive également non parfumée. Le jour, les tee-shirts étaient conservés dans des sachets hermétiques pour éviter toute contamination extérieure.
Des tampons d’aisselle congelés à −80 °C puis envoyés directement dans le nez
Une fois la collecte terminée, les chercheurs ont prélevé les deux tampons déposés sous chaque aisselle, les ont découpés en quatre morceaux, puis stockés à −80 °C dans des sachets hermétiques. Le temps médian passé au congélateur était de 30 jours.
Le jour de l’expérience, les échantillons étaient décongelés environ une heure, placés dans des contenants en verre, puis reliés à un olfactomètre Lundström à seize canaux, un appareil qui envoie un flux d’air calibré et odorant directement dans le nez du participant.
L’air comprimé était filtré et faisait le tour des réservoirs renfermant soit :
- les tampons imprégnés de l’odeur du partenaire ;
- des tampons de coton neutres, traités de la même façon mais sans sueur, servant de contrôle.
Deux petits tubes délivraient ensuite cet air dans les narines, à raison de 1,5 litre par minute et par narine, soit 3 litres par minute au total. L’odeur arrivait en continu, mais sous le seuil de perception consciente : les volontaires ne devaient pas identifier à quel parfum ils étaient exposés.
Les participants recevaient l’odeur de leur partenaire directement dans les narines, sans s’en rendre compte, pendant un test de stress social standardisé.
Un faux entretien d’embauche pour générer un stress bien réel
Pour provoquer un stress mesurable, les chercheurs ont utilisé le célèbre « Trier Social Stress Test » (TSST), très répandu en psychologie. Il s’agit d’un scénario calibré pour mettre les nerfs à rude épreuve.
Dans la condition stressante, chaque participant disposait de dix minutes pour préparer un discours comme s’il se trouvait face à un jury pour un entretien d’embauche. Puis il devait :
Une caméra enregistrait la scène. Aucun regard bienveillant, aucun mot rassurant : tout était conçu pour maintenir la pression. Dans la condition de contrôle, les volontaires passaient une tâche bien moins stressante.
L’étude suivait un schéma en double aveugle et randomisé : ni les participants ni les expérimentateurs en contact direct avec eux ne savaient si l’olfactomètre diffusait l’odeur du partenaire ou du coton neutre. Les chercheurs mesuraient plusieurs paramètres :
- le stress perçu, via des questionnaires ;
- la fréquence cardiaque ;
- le taux de cortisol dans la salive, hormone clé de la réponse au stress.
L’odeur du partenaire augmente le stress ressenti et le rythme cardiaque
Les auteurs partaient d’une hypothèse intuitive : si la présence physique de l’être aimé peut offrir un soutien, son odeur, même inconsciente, pourrait jouer un rôle similaire et amortir la réaction au stress. Certaines études précédentes, avec des tee-shirts à sentir délibérément, avaient suggéré un effet apaisant.
Les résultats publiés dans Scientific Reports racontent tout autre chose. Pendant la phase stressante du TSST, l’exposition inconsciente à l’odeur du partenaire :
- a augmenté le stress déclaré par les participants ;
- a accéléré la fréquence cardiaque par rapport à la condition avec coton neutre ;
- n’a pas entraîné de modification claire du taux de cortisol.
Dans ce protocole, sentir inconsciemment son partenaire ne calme pas : le cœur bat plus vite et le stress perçu monte, sans changement notable du cortisol.
Le contraste est particulièrement net lors de la phase centrale du test, la plus stressante, là où l’effet sur le rythme cardiaque se montre le plus marqué.
Un effet encore plus fort quand l’odeur est jugée « sexy »
Les chercheurs ont demandé aux participants d’évaluer à quel point ils trouvaient l’odeur corporelle de leur partenaire sexuellement attirante. Ce détail change beaucoup l’interprétation.
Les analyses exploratoires montrent que l’augmentation de la fréquence cardiaque est plus prononcée chez ceux qui jugent l’odeur de leur partenaire particulièrement « sexy ». Dans ce sous-groupe, les intervalles de confiance entre la condition « odeur du partenaire » et la condition « coton neutre » ne se chevauchent pas, signe d’un effet robuste.
D’où une hypothèse avancée par l’équipe : la hausse du rythme cardiaque pourrait refléter une activation partielle liée à l’excitation sexuelle, qui se superpose à la situation stressante. L’organisme s’« allume » sans que le cerveau sache vraiment s’il doit attribuer cette réaction à l’entretien d’embauche fictif… ou au parfum de la personne aimée.
Les auteurs évoquent aussi une seconde explication possible, d’ordre évolutif : l’odeur du partenaire pourrait amplifier automatiquement la vigilance en situation de menace potentielle, comme si le corps se préparait à réagir pour soi… et pour l’être cher. Ces pistes restent des interprétations proposées, pas des mécanismes démontrés.
Pourquoi ces résultats diffèrent de travaux plus rassurants
Des études antérieures avaient mis en avant un effet apaisant de l’odeur du partenaire, au moins sur le malaise ressenti. Mais le cadre expérimental était différent. Souvent, les volontaires savaient qu’ils tenaient dans les mains un vêtement porté par leur moitié, et l’inhalation était volontaire.
Dans le travail mené à Fribourg, tout se joue en dessous du seuil de conscience : l’odeur arrive en continu dans les narines, sans que le participant sache qu’il s’agit du parfum corporel de son compagnon ou de sa compagne. Les chercheurs suggèrent donc que la conscience de sentir « l’odeur de la personne que j’aime » pourrait, elle, avoir un véritable effet rassurant dans d’autres contextes.
L’étude a été réalisée entre mars 2016 et octobre 2021, avec une coupure d’environ sept mois liée aux restrictions sanitaires durant la pandémie de Covid-19. Même si les données ne sont pas récentes, le dispositif reste original : 108 couples engagés dans la collecte contrôlée de sueur axillaire, conservée à −80 °C, puis administrée dans le nez de leur partenaire pendant un entretien d’embauche fictif.
Que peut retenir un lecteur français de cette étude allemande ?
En France, plusieurs travaux en psychologie sociale et en neurosciences s’intéressent à l’odorat, mais peu de protocoles sont aussi poussés sur la question précise du couple et du stress. Le principe reste toutefois le même : l’odeur corporelle, souvent appelée « odeur de fond » ou « odeur naturelle », porte une signature chimique individuelle qui compte dans l’attirance et, potentiellement, dans la régulation émotionnelle.
Les chercheurs français utilisent eux aussi des tests de stress standardisés, des mesures de cortisol salivaire et de fréquence cardiaque, comme leurs collègues allemands. Aucune règle, aucune recommandation officielle en France ne découle à ce jour de ce type de travaux. Il s’agit d’un champ de recherche fondamental, qui aide à mieux comprendre comment notre corps réagit aux signaux sociaux, y compris dans la vie de couple.
Pour un lecteur français, l’apport de cette étude tient surtout à trois messages :
- l’odeur de l’autre influence réellement le corps, mais pas forcément dans le sens attendu ;
- le contexte, le niveau de conscience et l’attrait sexuel modulent fortement cette influence ;
- les sensations subjectives (« je me sens apaisé ») ne coïncident pas toujours avec les marqueurs biologiques du stress.
Comment fonctionne le stress mesuré dans l’étude ?
Le cortisol, souvent surnommé « hormone du stress », circule dans le sang puis dans la salive. Il reflète surtout la réponse du corps à un stress prolongé ou répété. Dans l’étude allemande, l’odeur du partenaire n’a pas modifié nettement ce marqueur, ce qui va dans le sens d’une activation plus immédiate — cardiaque et subjective — qu’hormonale.
La fréquence cardiaque réagit, elle, très vite à une émotion, agréable ou désagréable. Une accélération peut traduire aussi bien la peur, l’angoisse, l’excitation érotique que la joie intense. C’est pourquoi les auteurs restent prudents et n’attribuent pas l’effet uniquement au stress.
Le stress perçu, enfin, correspond à ce que chacun rapporte sur des échelles subjectives. Il dépend du tempérament, des expériences passées, de l’interprétation de la situation. Dans le test de Fribourg, les volontaires disent se sentir plus stressés quand l’odeur du partenaire est présente, alors même qu’ils n’en ont pas conscience.
Doudou parfumé, oreiller qui sent l’autre : que valent ces habitudes ?
Dans la vie quotidienne, beaucoup de couples témoignent d’un sentiment de réconfort en gardant près d’eux un vêtement ou un oreiller imprégné de l’odeur de la personne aimée, notamment en cas d’absence prolongée. La recherche citée par Commenti Memorabili ne vient pas invalider ces expériences personnelles.
Elle souligne plutôt que l’effet apaisant semble davantage lié à la conscience de sentir l’autre, au souvenir associé, au contexte sentimental, qu’à la seule exposition chimique, silencieuse, à l’odeur corporelle. Quand l’odeur est diffusée à notre insu, dans un environnement très stressant, la réaction du corps se révèle moins « romantique » et plus ambivalente.
Pour les scientifiques, ces résultats invitent à affiner les futures expériences : jouer sur la conscience de l’odeur, comparer les effets dans des contextes sereins ou menaçants, distinguer plus finement excitation et anxiété. Pour les couples, ils rappellent qu’un parfum peut faire battre le cœur… sans que cela signifie forcément détente et calme intérieur.









