Aux États-Unis, une psychologue met en garde contre une phrase de fausse modestie très courante, qui vous ferait passer pour antipathique sans que vous vous en rendiez compte.
L’article, publié par le média américain Parade, s’appuie sur l’analyse de la psychologue Golee Abrishami. Elle y détaille comment une tournure en apparence anodine, censée vous rendre modeste et sympathique, peut en réalité produire l’effet inverse, surtout lors d’un rendez-vous amoureux, d’un entretien d’embauche ou dans un nouveau groupe.
Ce que les psychologues appellent le « humble-brag »
Dans l’étude des comportements sociaux, les spécialistes parlent de « humble-brag » pour désigner une forme de fausse modestie. L’expression anglaise s’est imposée dans le vocabulaire courant, mais le mécanisme est simple à comprendre.
Selon Golee Abrishami, psychologue et vice-présidente « clinical care » au sein de la structure de santé mentale Octave, le principe est le suivant :
Quand quelqu’un pratique la fausse modestie, il utilise un élément négatif comme prétexte pour glisser un message de statut, de pouvoir ou de supériorité, tout en se donnant l’air de se plaindre.
Autrement dit, la personne veut que vous reteniez son succès, sa richesse ou son image flatteuse, mais elle l’enrobe dans un pseudo-aveu gêné ou dans un micro‑drame du quotidien.
Parade cite plusieurs exemples typiques donnés par la psychologue :
- « Oh non, mon chien a mis des poils partout dans ma Porsche. »
- « Il faisait tellement froid aujourd’hui que j’ai à peine profité de mon champagne gratuit. »
- « Je suis tellement blasé au travail. L’argent est incroyable, mais je suis un peu déconnecté. »
À chaque fois, la plainte n’est qu’un décor. Le vrai message, c’est : « Je roule en voiture de luxe », « je fréquente des lieux où l’on sert du champagne gratuitement » ou « je gagne très bien ma vie ».
Pourquoi recourt-on à ce type de fausse modestie ?
Pour Golee Abrishami, les raisons varient d’une personne à l’autre, mais l’arrière-plan psychologique reste similaire. Elle évoque plusieurs motivations possibles :
- un ego surdimensionné, avec l’envie de montrer que l’on est « le meilleur » ;
- le désir d’impressionner l’autre tout en étant gêné de se vanter frontalement ;
- une tendance générale à se plaindre, qui devient le canal préféré pour se mettre en avant.
Selon la psychologue, ces comportements ont un point commun : ils traduisent souvent une difficulté à se connaître et à assumer réellement ses intentions.
Une personne qui se connaît bien et comprend ce qu’elle cherche à obtenir n’a pas besoin de masquer ce qu’elle pense ou ressent derrière de fausses plaintes.
Cette absence de lucidité peut amener à adopter, presque mécaniquement, des tournures de fausse modestie, sans percevoir l’agacement qu’elles génèrent autour.
La phrase numéro un qui vous rend instantanément antipathique
Parmi toutes les formulations de fausse modestie, une ressort très nettement aux oreilles de Golee Abrishami. Dans l’article de Parade, elle explique que la phrase qui dérange le plus les gens commence ainsi : « J’étais tellement embarrassé(e) quand… »
Sur le papier, tout ressemble à un moment de vulnérabilité. Mais la suite de la phrase trahit souvent une intention bien différente.
Ce qui choque, c’est ce basculement de la vulnérabilité vers la vantardise. La vulnérabilité sert normalement à créer du lien. Quand elle devient un cheval de Troie pour l’ego et l’arrogance, cela paraît désagréable et peu sympathique.
Un exemple cité : « J’étais tellement embarrassé(e) aujourd’hui quand j’ai reçu un prix devant toute l’entreprise. » La personne affiche une gêne apparente, mais le message principal reste : « J’ai gagné un prix, regardez à quel point je suis reconnu(e). »
Autre version possible : « J’étais tellement embarrassé(e) aujourd’hui en essayant de garer mon SUV tout neuf sur ce tout petit parking. » Là encore, l’élément mis en avant n’est pas la gêne, mais la possession d’un véhicule récent et valorisant.
Pour la psychologue, le malaise vient de ce décalage : on fait semblant de se livrer, alors qu’on cherche surtout à se mettre en scène.
Trois autres phrases de fausse modestie qui agacent instantanément
1. « C’est tellement agaçant quand… »
Dire que quelque chose est agaçant n’a rien d’anormal. Le problème survient lorsque la suite se transforme subitement en auto‑félicitation. Golee Abrishami décrit un schéma fréquent : la personne commence comme si elle partageait une contrariété, puis pivote vers un détail qui la met en valeur.
La fausse plainte devient un simple rideau. Derrière, l’objectif reste de se montrer sous un jour flatteur.
Un exemple type : « C’est tellement agaçant quand je reçois plusieurs offres d’emploi en même temps. » La pseudo‑difficulté masque un message bien plus clair : « Je suis tellement demandé(e) sur le marché du travail. »
2. « Je sais que beaucoup de gens le pensent, mais je ne suis pas vraiment si génial(e)/intelligent(e)/riche. »
Ici, la personne se sert d’un « on » implicite pour se valoriser. Elle laisse entendre que « beaucoup de gens » la trouvent exceptionnelle, avant de se déprécier légèrement, comme pour faire bonne figure.
La psychologue souligne que cette phrase cherche à valider une image flatteuse tout en donnant l’impression de rester modeste. La dépréciation finale fonctionne comme un alibi, pas comme un vrai doute sur soi.
3. « J’étais déjà très branché(e) sur X il y a longtemps »
Cette formulation vise souvent à se positionner comme précurseur ou expert. Qu’il s’agisse de musique, de mode ou de technologies, l’idée est de signifier : « Ce que tu trouves cool aujourd’hui, moi je l’avais déjà repéré bien avant. »
Selon Golee Abrishami, le message implicite est clair : « Je suis plus pointu(e), mieux informé(e), plus en avance que les autres. » Là encore, la phrase se présente comme un simple constat, mais elle sert à établir une supériorité symbolique.
Comment exprimer sa fierté sans tomber dans la fausse modestie ?
La psychologue américaine ne dit pas qu’il faut cacher ses réussites ou sa fierté. Elle alerte plutôt sur la forme, qui, mal choisie, produit l’effet opposé à celui recherché : on veut paraître sympathique et on finit par irriter.
Pour un lecteur français, quelques repères peuvent aider à ajuster le tir :
- dire directement « Je suis content(e), j’ai obtenu une promotion » reste souvent perçu comme plus honnête qu’une plainte déguisée ;
- accompagner une réussite de reconnaissance envers les autres (« j’ai eu de l’aide », « on a bien travaillé en équipe ») la rend plus acceptable ;
- éviter de présenter ses privilèges comme des problèmes (« c’est compliqué d’avoir trop de propositions », « c’est dur de gagner aussi bien sa vie ») limite l’agacement.
Les échanges sociaux, en France comme aux États-Unis, reposent sur une forme de sincérité partagée. Quand le discours sonne faux, les interlocuteurs se braquent, même s’ils ne le formulent pas clairement.
Ce que cela dit de nous : une question d’authenticité
Au cœur de ce phénomène, Golee Abrishami pointe la question de l’authenticité. Derrière chaque phrase de fausse modestie se cache une tension : l’envie d’être apprécié, admiré, voire envié, mais sans assumer ouvertement ce désir.
La fausse modestie trahit souvent la peur d’être jugé si l’on assume ses réussites, et, en même temps, la peur de ne pas être assez impressionnant si l’on n’en parle pas.
Travailler sur sa façon de se présenter aux autres peut donc devenir un levier de mieux‑être. Apprendre à dire simplement « je suis fier(ère) de ce que j’ai accompli » ou « j’ai de la chance sur ce point-là » évite de multiplier les sous-entendus qui parasitent la relation.
Et en France, comment se manifeste la fausse modestie ?
En France, la culture valorise traditionnellement une certaine retenue. Se vanter ouvertement est souvent mal vu, notamment dans le cadre professionnel ou familial. Ce contexte peut favoriser, là aussi, des formes de fausse modestie.
On entend par exemple des phrases comme :
- « Oh, c’est rien, juste une petite promotion », alors que le poste est très convoité ;
- « Je ne suis pas si bon(ne) que ça, j’ai juste eu une bonne note au concours », tout en détaillant ensuite longuement le succès ;
- « Je fais n’importe quoi en sport, mais j’ai quand même fini ce marathon », qui minimise l’effort tout en le mettant en avant.
Le mécanisme reste proche de ce que décrit la psychologue américaine. En France aussi, les interactions sociales peuvent devenir un terrain où l’on essaie de « se vendre » sans en avoir l’air. Le résultat est comparable : certains propos laissent une impression d’hypocrisie ou de calcul.
Comment repérer vos propres phrases de fausse modestie ?
Pour limiter ce réflexe, un exercice simple peut aider : se demander, après coup, quel était l’objectif réel d’une phrase. Était-ce partager un vrai moment de gêne ou mettre en avant un statut, une réussite, un avantage matériel ?
Ce travail d’auto‑observation permet, progressivement, de remplacer la fausse modestie par une parole plus assumée. Cela ne supprime ni la fierté ni l’humour, mais cela réduit les arrières‑pensées perçues par les autres.
Un enjeu pour les relations, au travail comme dans la vie privée
Les situations évoquées par Parade et Golee Abrishami concernent autant la sphère intime que professionnelle. Lors d’un entretien, en France comme aux États-Unis, un candidat qui se plaint à demi-mot de « recevoir trop d’offres » peut paraître prétentieux. En couple ou entre amis, se dire « embarrassé(e) » par un privilège répété finit par lasser.
Travailler sur ces tournures n’a donc rien d’anecdotique. Pour qui cherche à créer des liens solides, que ce soit avec un recruteur, un manager, un partenaire ou un groupe d’amis, l’enjeu est concret : une phrase mal formulée peut suffire à donner une impression d’arrogance, même involontaire.
À l’inverse, une manière plus directe de partager ses réussites, alliée à une réelle capacité d’écoute des autres, donne souvent un signal plus positif : celui d’une personne à la fois sûre d’elle et sincère, qui n’a pas besoin de se cacher derrière la fausse modestie pour exister dans la relation.









