À Rome, répondre à l’appel de la nature signifiait partager un banc de pierre, une éponge sur un bâton… et parfois affronter le feu.
Les toilettes de la Rome antique n’avaient rien à voir avec nos WC modernes. Dans un article de vulgarisation publié par le magazine scientifique américain Popular Science, des historiens et spécialistes de l’urbanisme romain décrivent un système sophistiqué pour l’époque, mais déroutant pour un regard contemporain. Entre latrines publiques bondées, éponge commune pour s’essuyer, rats, gaz inflammables et urine recyclée, le passage aux toilettes tenait autant du geste quotidien que de l’expérience sociale, économique et parfois mystique.
Des toilettes très différentes selon la richesse des Romains
À Rome, tout le monde ne gérait pas ses besoins de la même façon. La place occupée dans la société déterminait aussi la façon d’aller aux toilettes.
Chambres de nuit, fosses communes et toilettes privées
Les plus pauvres utilisaient de simples pots de chambre. Dans les immeubles collectifs, certains rez-de-chaussée abritaient une fosse commune partagée par les locataires. Les familles aisées disposaient parfois de toilettes privées intégrées à la maison.
Paradoxalement, ces toilettes privées se trouvaient souvent près de la cuisine. Cette zone se situait au niveau le plus bas de la maison, proche de l’arrivée d’eau pour le lavage. Une proximité peu appétissante pour un regard moderne, mais fonctionnelle pour les Romains.
Une partie de ces toilettes domestiques était reliée à des conduites qui dirigeaient les excréments sous terre. Pourtant, peu d’entre elles se vidaient réellement dans le grand réseau d’égouts de la ville.
Cloaca Maxima, un réseau d’égouts avant-gardiste
Rome s’est dotée très tôt d’un vaste système d’égouts urbains, dont l’ouvrage le plus célèbre reste la Cloaca Maxima. Ce réseau de tunnels, bâti dès le VIᵉ siècle avant notre ère, rivalise en taille et en complexité avec certaines installations modernes. Il sert encore en partie aujourd’hui pour évacuer les eaux de ruissellement autour du Forum.
Mais Popular Science rappelle que la Cloaca Maxima n’avait pas été pensée au départ pour les toilettes, mais pour assécher les zones marécageuses et limiter les inondations. Seule une fraction de cette infrastructure servait réellement à emporter les eaux usées de la capitale de l’empire.
Faute de raccordement systématique aux égouts, les latrines devaient être vidées régulièrement, à la main, par une véritable petite industrie du déchet.
Une économie du fumier, du pot de chambre… et des esclaves
Pour faire fonctionner la ville, Rome s’appuyait sur un mélange de travail servile et de métiers spécialisés.
- Les esclaves domestiques des riches familles vidaient les toilettes privées.
- Des vidangeurs payés nettoyaient fosses publiques et pots de chambre.
- Des conducteurs de charrettes transportaient les déchets hors de la ville.
Les excréments n’étaient pas seulement un problème sanitaire. Ils représentaient aussi une ressource. Une fois collectés, ils étaient revendus comme engrais aux agriculteurs.
Les habitants les plus démunis, relégués aux étages supérieurs des immeubles, vidaient parfois leur pot directement par la fenêtre. Cette pratique, très dangereuse pour les passants, a fini par être interdite au IIIᵉ siècle.
La spécialiste Ann Olga Koloski-Ostrow, citée par Popular Science comme experte de la plomberie romaine, avance une autre raison à la présence limitée de toilettes privées reliées aux égouts : éviter que les animaux ne remontent dans les maisons par les conduites. Des rats, bien sûr, mais aussi des créatures plus surprenantes.
Une source antique évoque ainsi un poulpe qui serait sorti par les toilettes pour venir dévorer les poissons stockés dans un garde-manger.
Dans les foricae, la vie sociale passait aussi par les toilettes
Avec l’essor démographique, Rome a multiplié les toilettes publiques. Celles-ci se situaient dans les zones très fréquentées et restaient théoriquement accessibles gratuitement à tous, même si dans les faits, elles étaient surtout fréquentées par les hommes.
Des salles communes sans aucune intimité
Dès le IIIᵉ siècle, la ville comptait environ 144 toilettes publiques, appelées foricae. On en retrouvait aussi dans d’autres cités de l’empire, comme Ostie ou Pompéi.
À l’intérieur, le dispositif était toujours à peu près le même :
- des bancs de pierre longeant les murs, percés d’ouvertures pour s’asseoir ;
- un canal de drainage en dessous pour évacuer les déjections ;
- un système d’eau courante pour le rinçage et l’évacuation.
La taille des foricae variait fortement. À Ostie, certaines installations pouvaient accueillir une vingtaine de personnes. Dans les somptueux thermes de Caracalla, à Rome, deux salles adjacentes comptaient chacune une centaine de sièges. Aucune cloison, aucun box individuel : tout se faisait à la vue de tous.
Pour les Romains, cette absence d’intimité ne posait pas problème. Ils avaient déjà l’habitude de dormir, manger et se laver en collectivité.
Les toilettes, un lieu de discussion et même de stratégie sociale
Sans moyens de communication à distance, chaque occasion de se retrouver comptait. Les foricae devenaient donc un espace de sociabilité. L’écrivain satirique Martial, actif au Iᵉʳ siècle, s’en amuse dans ses textes.
Dans un poème, il se moque d’un homme qui « passe des heures dans tous les lieux d’aisance, assis toute la journée » dans l’espoir de se faire inviter à dîner. Martial résume sa motivation ainsi : « Il ne veut pas faire caca. Il veut un dîner. » Dans un autre texte, il conseille à un auteur en quête de succès de recopier ses œuvres sur les murs des toilettes pour assurer leur diffusion. Les graffitis de toilettes existaient déjà dans l’Antiquité.
Les foricae jouaient à la fois le rôle de lieu d’hygiène, de club de discussion informel et, parfois, de scène pour les ambitieux en quête de réseau.
Des flammes, des démons et la peur du dessous des sièges
Fréquenter ces toilettes collectives n’avait rien d’innocent. Les gaz qui remontaient des fosses rendaient le lieu potentiellement dangereux. Le mélange de sulfure d’hydrogène et de méthane pouvait s’enflammer soudainement, un peu comme les feux follets des marais.
Face à ces phénomènes impressionnants, certains Romains imaginaient des créatures malveillantes tapies sous les sièges. Pour se protéger, des images de Fortuna, déesse de la chance, ornaient les murs de nombreuses latrines publiques. Une façon de demander une protection symbolique au moment d’un geste quotidien.
Éponge sur bâton, tessons et mousse : l’art délicat de s’essuyer
Les Romains n’avaient pas de papier toilette. Plusieurs solutions coexistaient, en fonction des moyens de chacun et du contexte.
Pottery, mousse ou éponge partagée
Les options allaient des plus rudimentaires aux plus élaborées :
- de simples feuilles ou de la mousse pour les plus modestes ;
- des petits disques de céramique, les pessoi, fabriqués à partir de tessons de poterie adoucis sur les bords ;
- des éponges marines fixées au bout d’un bâton, appelées tersorium en latin, ou xylospongium en grec ancien.
Ces éponges montées sur un manche se trouvaient surtout dans les foricae. Après usage, l’usager les rinçait soit dans un canal d’eau qui courait au sol, soit dans un seau rempli d’eau ou de vinaigre, puis les laissait pour la personne suivante.
Pour un regard contemporain, l’idée d’une éponge collective paraît effrayante. Les Romains, eux, ignoraient tout des microbes et se fiaient à ce qui paraissait visiblement propre.
Popular Science cite la lettre d’un soldat du IIᵉ siècle, Claudius Terentianus, qui se plaint d’un proche en expliquant qu’il « ne lui prête pas plus d’attention qu’à un bâton-éponge ». Le tersorium était donc un objet banal, au point d’entrer dans le langage courant comme image méprisante.
Urine, industrie et impôt : un liquide très rentable
Les toilettes romaines ne servaient pas qu’à évacuer les solides. L’urine jouait aussi un rôle économique central.
Urinoirs collectifs et pots dans la rue
Certains grands bâtiments publics, comme le Colisée, disposaient de rigoles servant d’urinoirs collectifs. Ces installations, elles aussi reliées à l’eau courante, pouvaient accueillir de nombreux hommes en même temps.
Mais au lieu de laisser tout ce liquide partir dans les égouts, des artisans en récoltaient une partie. Des pots étaient installés dans les rues pour être remplis par les passants.
Un ingrédient clé pour l’artisanat… et une taxe impériale
Grâce à sa teneur en ammoniaque, l’urine était précieuse dans de nombreux usages :
- tannage du cuir ;
- fabrication de dentifrices rudimentaires ;
- traitement et nettoyage des tissus dans les ateliers de foulons (fullonicae).
Les foulons piétinaient les tissus dans des cuves remplies d’urine pour les nettoyer et raffermir les fibres. Cette matière première valant de l’or, le premier empereur Vespasien a décidé au Iᵉʳ siècle de taxer sa collecte. Selon la tradition rapportée par Popular Science, face au dégoût de son fils, il aurait lancé la célèbre formule latine « Pecunia non olet » : l’argent n’a pas d’odeur.
Ce que les Romains savaient — ou pas — des risques sanitaires
Si les Romains ignoraient l’existence des bactéries, certains observateurs avaient perçu des liens entre pollution et santé. Le médecin Galien, au IIᵉ siècle, déconseillait déjà de manger les poissons qui vivaient près des sorties d’égouts, là où arrivaient déchets des toilettes, auberges et bains.
Entre collecte d’urine, éponges partagées et poissons nourris aux eaux usées, l’hygiène romaine reposait sur des systèmes ingénieux, mais souvent risqués.
À défaut de comprendre les mécanismes microbiologiques, les autorités s’appuyaient sur des interdictions ponctuelles, comme le jet de pots de chambre par la fenêtre, ou sur des aménagements urbains, comme l’extension des égouts.
Et en France : comment se sont transformées nos toilettes publiques ?
Pour un lecteur français, l’organisation des toilettes romaines rappelle certaines pratiques d’Ancien Régime, mais le cadre juridique et sanitaire est aujourd’hui radicalement différent.
Des fosses d’antan aux réseaux modernes
En France, les fosses d’aisance ont longtemps coexisté avec des égouts rudimentaires. Ce n’est qu’au XIXᵉ siècle que de grandes villes comme Paris ont commencé à déployer massivement un réseau structuré d’égouts, sous l’impulsion d’ingénieurs et de politiques d’hygiène publique.
La généralisation des toilettes individuelles reliées à l’eau courante et aux égouts a progressivement mis fin à la collecte manuelle des excréments. Les fonctions qui, à Rome, reposaient sur des esclaves et des vidangeurs sont désormais assurées par des services publics et des entreprises spécialisées dans l’assainissement.
Toilettes publiques et hygiène réglementée
Les toilettes publiques modernes, qu’elles soient automatiques ou situées dans les bâtiments recevant du public, doivent respecter des normes d’hygiène, d’accessibilité et de sécurité. Elles n’ont pas vocation à devenir des lieux de sociabilité prolongée, même si elles restent partagées.
Contrairement à la Rome antique, où l’urine et les excréments entraient directement dans l’économie locale, la France actuelle encadre strictement le traitement des eaux usées. Leur valorisation éventuelle (par exemple sous forme de biogaz ou de fertilisants issus de boues d’épuration) relève de filières industrielles contrôlées.
Ce que l’histoire des toilettes romaines révèle de la ville
L’article de Popular Science met en lumière un aspect souvent négligé des grandes civilisations : la gestion du quotidien le plus trivial. Les choix techniques et sociaux liés aux toilettes racontent beaucoup sur la structure d’une ville, le rapport au corps, à la communauté et à l’environnement.
Dans le cas de Rome, ces systèmes montrent une cité capable de concevoir des réseaux hydrauliques complexes, de recycler ses déchets et d’intégrer les latrines à sa vie sociale, tout en restant exposée à des risques que la science ne permettait pas encore de maîtriser. Aujourd’hui encore, les vestiges de foricae et de la Cloaca Maxima rappellent que l’histoire urbaine s’écrit aussi sur des bancs de pierre percés, dans l’ombre des monuments prestigieux.









