Ressentir un certain apaisement en voyant quelqu’un échouer choque souvent. Pourtant, en Espagne, une psychologue nuance ce jugement moral.
Dans un article relayé par le média en ligne de la BBC, une psychologue installée à Barcelone détaille pourquoi le fait d’éprouver du soulagement, voire un brin de satisfaction, face à l’échec de quelqu’un n’est pas forcément signe de méchanceté. Elle y décrit un mécanisme psychologique fréquent, lié à l’estime de soi et aux comparaisons sociales, et propose des pistes pour mieux comprendre ces émotions dites « laides » sans s’y enfermer.
Quand le malaise s’invite : pourquoi ces émotions nous gênent
Certaines émotions se reconnaissent facilement : la tristesse, la peur, la joie assumée. D’autres, en revanche, restent dans l’ombre. C’est le cas de ce sentiment discret mais puissant : se sentir soulagé, voire satisfait, lorsqu’une personne que l’on perçoit comme très avantagée traverse un revers.
Ce peut être un collègue toujours mis en avant par la hiérarchie qui rate une présentation, une connaissance très sûre d’elle qui essuie un échec, ou une personne que l’on envie qui se heurte, pour une fois, à une difficulté. Admettre que cela nous fait du bien paraît immédiatement gênant. Une question s’impose alors : « Qu’est-ce que ça dit de moi ? »
Selon la psychologue Esther Boada, directrice du centre de psychologie Sukha à Barcelone, interrogée par la BBC, la réponse est moins accablante qu’on ne le pense. Elle explique que l’erreur fréquente consiste à analyser ce ressenti uniquement avec une grille morale.
Ce type de réaction ne fait pas forcément de nous des personnes cruelles, mais révèle souvent nos propres insécurités.
Pour elle, ce sentiment parle bien davantage de la manière dont chacun se perçoit et se compare aux autres que de la valeur de la personne qui échoue.
Le mécanisme psychologique derrière ce soulagement discret
Un mot allemand pour une émotion très humaine
Esther Boada rappelle qu’un terme existe déjà pour désigner cette émotion : un mot allemand passé dans le langage psychologique international, qui décrit la joie ressentie face au malheur d’autrui. Elle souligne qu’en pratique clinique, cette réaction est fréquente, sans pour autant révéler une personnalité malveillante ou dénuée d’empathie.
La spécialiste insiste : il ne s’agit pas toujours de « plaisir » au sens où l’on souhaiterait du mal à l’autre. Il est souvent question de soulagement, d’un apaisement momentané d’un malaise intérieur nourri par la comparaison.
L’effet des comparaisons sur l’estime de soi
Pour la psychologue, cette émotion est étroitement liée à la construction de l’estime de soi :
- Nous évaluons sans cesse notre valeur en nous comparant aux autres.
- Une personne très admirée, privilégiée ou perçue comme « au-dessus » peut accentuer notre sentiment de décalage.
- Lorsque cette personne échoue, l’écart ressenti semble se réduire un instant.
Esther Boada explique que, dans ce cas, l’échec de l’autre donne brièvement l’impression que « tout le monde n’avance pas pendant que nous restons sur place ». Le soulagement vient moins de la souffrance d’autrui que de la sensation que la course se rééquilibre.
Ce qui se joue, ce n’est pas le désir de voir l’autre souffrir, mais la diminution momentanée d’un sentiment d’infériorité ou d’injustice.
Ce que montre le cerveau quand l’envie s’en mêle
La psychologue s’appuie aussi sur les apports des neurosciences. Certaines recherches montrent que lorsqu’une personne que l’on envie subit un revers, les zones de récompense du cerveau peuvent s’activer. Autrement dit, sur le plan biologique, la situation peut être enregistrée comme « satisfaisante », même si, sur le plan moral, on en a honte.
Pour autant, insiste-t-elle, il ne s’agit pas d’encourager cette émotion ni de la valoriser. Elle la décrit plutôt comme une émotion profondément humaine, façonnée par :
- les comparaisons sociales répétées ;
- le niveau d’estime de soi ;
- l’envie ;
- le sentiment de justice ou d’injustice.
Selon elle, l’enjeu n’est pas de se condamner dès qu’un tel ressenti surgit, mais de se demander ce qu’il révèle de soi.
Quand la culpabilité s’installe : que faire de ces « émotions laides » ?
La psychologue évoque ces moments où l’on prend conscience que l’on se réjouit, au moins en partie, de ce qui arrive de fâcheux à une autre personne, proche ou non. Quand cette émotion se répète, un cercle vicieux peut apparaître : malaise, culpabilité, déni, puis retour de la même réaction.
Pour Esther Boada, la première étape ne consiste pas à se blâmer : « Se juger aussitôt empêche souvent de comprendre ce qui se passe vraiment », explique-t-elle dans la BBC. Plutôt que de s’accuser d’être une mauvaise personne, elle recommande de transformer ce malaise en questionnement.
Se demander ce que cette émotion tente de nous dire ouvre la voie à une meilleure connaissance de soi.
Cette approche ne vise pas à excuser d’éventuels comportements blessants, mais à utiliser l’émotion comme un signal intérieur, une information sur nos besoins ou nos blessures.
Transformer l’envie et l’injustice ressentie en levier de croissance personnelle
Une émotion-symptôme d’un malaise plus profond
La spécialiste souligne que ce type de satisfaction apparaît souvent quand d’autres émotions, plus difficiles, ne sont pas traitées : comparaison constante, sentiment d’injustice, rejet, envie persistante, insécurité, impression que les autres reçoivent ce que l’on désire ardemment.
Dans ces cas-là, se réjouir de la chute de l’autre n’est pas le problème de fond. Ce n’est que la surface. Le cœur du sujet se situe dans les frustrations accumulées, les blessures relationnelles ou la fragilité de l’estime de soi.
Plutôt que de tout enfouir, Esther Boada propose de considérer ce ressenti comme un miroir émotionnel ou, selon ses mots, « une source d’information ».
Les questions à se poser quand ce sentiment surgit
La psychologue invite à déplacer le regard vers soi à travers quelques questions clés :
- « Qu’est-ce que cette personne a que je pense ne pas avoir ? »
- « Quel besoin à moi est réveillé par cette situation ? »
- « Y a-t-il une ancienne blessure, une frustration ou un vécu d’injustice derrière cette réaction ? »
Ces interrogations permettent de passer du jugement moral (« je suis horrible ») à une analyse plus lucide de ses propres manques : besoin de reconnaissance, peur d’être moins aimé, sentiment de ne jamais être choisi, impression de ne pas compter.
Sortir de la comparaison permanente
Un autre point clé, selon elle, consiste à interroger nos réflexes de comparaison. Plus notre valeur personnelle dépend de la réussite ou de l’échec des autres, plus nous devenons prisonniers de ce type de réactions émotionnelles.
Esther Boada considère qu’une estime de soi plus stable se construit à partir :
- de ses propres valeurs, clairement identifiées ;
- de ses objectifs personnels, réalistes ;
- de ses contraintes et de son histoire, acceptées plutôt que niées.
Dans cette perspective, la vie cesse d’être une compétition générale. L’échec ou la réussite des autres ne définissent plus directement notre valeur.
Gérer ces émotions en France : quels repères et à qui en parler ?
Pour un lecteur français, ces mécanismes psychologiques ne diffèrent pas : le besoin de reconnaissance, l’envie ou la comparaison sociale traversent les mêmes contextes, qu’il s’agisse de la vie professionnelle, des réseaux sociaux ou de la famille.
En France, ce type de difficulté peut être abordé avec plusieurs professionnels :
- un psychologue, en cabinet libéral ou dans un centre médico-psychologique (CMP) ;
- un psychiatre, lorsque le malaise s’accompagne d’une souffrance plus profonde (anxiété, dépression) ;
- un médecin généraliste, qui peut orienter vers une prise en charge adaptée.
La démarche ressemble à celle décrite par Esther Boada en Espagne : travailler sur l’estime de soi, sur les blessures relationnelles anciennes, sur les situations vécues comme injustes, afin que le besoin de « compenser » par les échecs des autres perde progressivement de sa force.
| Situation fréquente | Ce que l’on ressent | Piste de travail |
|---|---|---|
| Un collègue obtient toutes les promotions | Injustice, frustration, soulagement s’il échoue | Clarifier ses attentes professionnelles, travailler la comparaison |
| Un proche affiche une réussite constante sur les réseaux sociaux | Envie, sentiment d’infériorité | Limiter l’exposition, renforcer ses propres critères de réussite |
| Une personne qui nous a blessé traverse une difficulté | Sensation de revanche, désir de réparation | Travailler le pardon ou la mise à distance, sans baser son apaisement sur sa souffrance |
Comprendre sans tout excuser : où placer la limite ?
Esther Boada rappelle que comprendre ses émotions n’équivaut pas à justifier n’importe quel comportement. Reconnaître qu’une personne nous a fait du mal ne signifie pas que sa souffrance soit la seule manière pour nous de nous sentir mieux.
Elle souligne qu’une alerte doit apparaître lorsque :
- ce sentiment de satisfaction face à l’échec des autres devient très fréquent ;
- il commence à peser sur le quotidien ou les relations ;
- il s’accompagne d’une détresse, d’une honte ou d’une culpabilité envahissantes.
Dans ces cas, explique-t-elle à la BBC, cela peut signaler des besoins émotionnels non satisfaits. Un travail thérapeutique permet alors d’aborder l’estime de soi, la gestion du sentiment d’injustice ou les blessures relationnelles passées. Selon la psychologue, en renforçant ces points, la nécessité de trouver un réconfort dans les échecs d’autrui tend à s’atténuer naturellement.
À travers ce regard, l’objectif n’est pas de devenir une personne qui n’éprouve jamais d’émotions inconfortables, mais de mieux les comprendre et de les utiliser comme des repères pour ajuster sa vie, ses relations et la manière dont on se juge soi-même.









