Des États-Unis à la France en passant par le Pakistan ou l’Afghanistan, quelques pionnières ont bravé seules le monde, guidées par deux roues.
À l’occasion du mois de l’histoire des femmes, un article du site anglophone Messy Nessy Chic remet en lumière des voyageuses intrépides, longtemps restées dans l’ombre. Motardes ou cyclistes, elles ont traversé continents et océans sans GPS, sans téléphone portable et souvent sans soutien médiatique, avec pour seules armes leur courage, leur curiosité et un vélo ou une moto.
Des héroïnes de la route longtemps invisibles
Au fil des décennies, ces femmes ont affronté dangers, préjugés et solitude pour accomplir ce que beaucoup jugeaient impossible. Elles ont roulé dans des pays en guerre ou en pleine ségrégation, se sont frottées à des autorités méfiantes, à des routes impraticables et à des infrastructures quasi inexistantes.
Ces pionnières ont parcouru le globe seules, bien avant l’ère des applications, des réseaux sociaux et des guides en ligne.
Leur point commun : elles ont toutes été en avance sur leur temps. Souvent moquées, ignorées ou carrément effacées des récits officiels, elles reviennent aujourd’hui dans la lumière grâce à des livres, des archives familiales, des interviews et quelques passionnés décidés à exhumer leurs histoires.
Elspeth Beard, 54 000 km presque effacés des mémoires
La première à être citée par Messy Nessy Chic est Elspeth Beard, architecte britannique et grande voyageuse. À 24 ans, au début des années 1980, elle devient la première Anglaise à faire le tour du monde à moto. Son périple dure trois ans et totalise 54 000 km, à une époque où voyager en solo, et encore plus à moto, reste un terrain quasi exclusivement masculin.
Installée sur une BMW R60 de 1974, achetée en travaillant dans un pub londonien, elle fait embarquer sa moto en direction de New York. De là, elle traverse le Canada, le Mexique et la Californie. Elle expédie ensuite son deux-roues vers Sydney, puis vers Singapour et la Thaïlande, où un accident l’oblige à s’arrêter. Elle est recueillie par une famille locale, qui la soigne et l’héberge.
La suite de son voyage relève parfois du roman d’aventure. Pour traverser certaines frontières, elle va jusqu’à falsifier des documents, notamment un permis pour entrer au Pakistan, avant de regagner l’Europe par la Turquie.
« Pour moi, le voyage, ce n’est pas rouler à moto », explique-t-elle en 2017 à la marque de vêtements de sports mécaniques VCC. « Le voyage, c’est ce qui arrive, les expériences, les gens que vous rencontrez. »
Elle décrit un monde sans GPS ni smartphones, où l’on s’arrête pour demander son chemin, où une simple question peut se transformer en invitation à prendre le thé puis à dormir chez l’habitant. Elle résume : tant que l’on suit une ligne colorée sur un écran pour rejoindre un hôtel réservé sur un téléphone, ces rencontres n’existent pas.
Avant le départ, Elspeth avait essayé d’intéresser la presse moto britannique. Elle se heurte au machisme, au scepticisme et à une indifférence totale. Son histoire finit dans un carton : journaux, carnets, photos dorment trente ans dans un placard. Elle confiera que ce pan entier de sa vie semblait voué à rester inconnu. Ce n’est que lorsqu’elle décide d’écrire un livre que son tour du monde commence à être reconnu.
Anne-France Dautheville, la Française au Kawasaki 125
Autre figure majeure : Anne-France Dautheville, journaliste et écrivaine française. Dès 1973, à 28 ans, elle entreprend un tour du monde à moto en solitaire, au guidon d’une petite Kawasaki 125. Elle parcourt 20 000 km sur trois continents, entre routes poussiéreuses, pistes incertaines et rencontres surprenantes.
Son allure, mêlant audace et élégance, marque les esprits. Plus de trente ans plus tard, la maison de mode française Chloé la contacte : Anne-France devient la muse d’une collection 2016, preuve que son image d’aventurière libre parle encore aux créateurs.
Dans un article du New York Times cité par Messy Nessy Chic, plusieurs anecdotes de voyage illustrent son humour et la perception troublée que les gens ont d’elle sur la route. Un jour, une voiture la dépasse avant de s’arrêter. Trois enfants en descendent pour l’interroger sur sa vie, son parcours… et son maquillage des yeux, qu’elle assure ne jamais oublier. Ils repartent, la redoublent, s’arrêtent de nouveau quelques kilomètres plus loin et lui posent cette question : « On se demandait, vous êtes une fille ou un garçon ? » La Française éclate de rire.
Questionnée sur la peur de voyager seule, elle répond franchement : « Oui, mais j’ai fini par découvrir que la femme seule est extraordinairement protégée. » Elle raconte par exemple cet épisode en Afghanistan, où une crevaison aurait pu virer au cauchemar :
« Un jour, j’ai eu une crevaison. Trois gars sont descendus d’un camion : l’un m’a prise par les épaules pour m’asseoir, le deuxième s’est mis devant moi pour me faire de l’ombre et le troisième a réparé mon pneu. J’appartiens à une époque qui était incroyable. »
Elle souligne toutefois que les contextes ont changé, laissant entendre que ces réactions bienveillantes ne seraient pas forcément les mêmes aujourd’hui.
Bessie Stringfield, motarde noire au temps de la ségrégation
Messy Nessy Chic rappelle ensuite la trajectoire de Bessie Stringfield, surnommée « Motorcycle Queen » aux États-Unis. Afro-Américaine passionnée de Harley-Davidson, elle sillonne le pays dans les années 1930, à une époque où les lois ségrégationnistes limitent fortement la mobilité des citoyens noirs et où le lynchage reste légal dans de nombreuses localités.
Bessie traverse à moto la totalité des États américains, puis roule en Europe, au Brésil et en Haïti. Elle participe même à des courses réservées aux hommes. Lorsqu’elle gagne, les organisateurs refusent parfois de lui remettre son prix en découvrant qu’elle est une femme.
Ses conditions de voyage sont particulièrement rudes. Nombre d’hôtels et de motels refusent de l’héberger. Elle finit régulièrement par dormir sur sa moto, utilisant sa veste de cuir comme oreiller et les parkings de stations-service comme chambres improvisées. Elle raconte aussi avoir été renversée par des hommes blancs au volant de pick-up, ou avoir subi le racisme de certains policiers.
Pour choisir ses destinations, Bessie a mis au point ses « penny tours » : elle lançait une pièce sur une carte, et partait là où elle tombait, sans laisser place aux hésitations.
Sa démarche dépasse le simple voyage. Dans un pays hostile, chaque kilomètre devient un acte de résistance, une appropriation de l’espace public par une femme noire, seule sur sa moto.
Annie Londonderry, la première femme à boucler le monde à vélo
Avant les motos, il y a eu le vélo. En 1894, une immigrée juive lettone installée aux États-Unis, Annie Cohen Kopchovsky, se lance un défi inédit : faire le tour du monde à bicyclette. Elle est connue sous le nom d’« Annie Londonderry ».
Tout part d’un pari lancé par deux riches hommes de Boston, convaincus qu’aucune femme ne peut accomplir une telle performance. Annie semble pourtant être la candidate la moins probable : mariée, mère de trois enfants en bas âge, elle n’a quasiment jamais pédalé avant de se lancer. Elle doit en outre composer avec un fort antisémitisme.
Elle parvient à trouver un sponsor prêt à lui verser 100 dollars pour fixer sur son vélo une publicité pour une eau minérale, « Londonderry Lithia Spring Water ». En échange, elle accepte de porter le nom d’Annie Londonderry pendant toute la durée du tour.
Elle quitte Beacon Hill, dans le Massachusetts, roule jusqu’à Chicago, améliore son équipement et abandonne la robe pour un pantalon bouffant masculin, plus pratique pour pédaler. De retour à New York, elle embarque pour Le Havre. En France, rien ne se passe comme prévu : son vélo et son argent sont confisqués, la bureaucratie lui met des bâtons dans les roues et la presse locale se montre cruelle sur son apparence.
Malgré tout, elle remonte en selle, blessée. Un pied bandé posé sur le guidon, elle rejoint Marseille. Elle embarque ensuite pour Sydney, avec huit mois pour rallier Chicago. Son itinéraire la mène à Alexandrie, au Sri Lanka, en Inde, où elle chasse le tigre avec des membres de la noblesse allemande, puis à Singapour, Saïgon, Hong Kong, Shanghai et Nagasaki, où elle aurait été brièvement emprisonnée, blessée par balle.
Depuis le Japon, elle gagne San Francisco, traverse l’Arizona, où un accident avec un cheval et une charrette manque de la tuer. Elle passe deux jours à l’hôpital, à cracher du sang. Plus loin, dans l’Iowa, elle se casse le poignet en fonçant sur un troupeau de porcs. Elle porte un plâtre jusqu’à son retour à Chicago, en 1895.
Après des mois d’épreuves, Annie empoche finalement les 10 000 dollars promis et publie le récit de ses exploits dans le New York World, sous le titre : « Le voyage le plus extraordinaire jamais entrepris par une femme ».
Elle y défend une vision résolument moderne de sa place dans la société. Présentée comme une figure de la « New Woman », elle écrit : « Je suis journaliste et “nouvelle femme”, si ce terme signifie que je crois pouvoir faire tout ce qu’un homme peut faire. » Une déclaration qui résonne fortement pour les générations suivantes.
Voyager seule à deux roues aujourd’hui : quels enjeux pour une Française ?
Pour une lectrice ou un lecteur vivant en France, ces histoires posent une question simple : qu’est-ce qui a vraiment changé pour une femme qui veut partir seule à vélo ou à moto ?
Les infrastructures se sont améliorées. Le réseau routier est plus dense et souvent mieux entretenu. En France, le maillage de gendarmeries, de commissariats et de services de secours offre une base de sécurité que ces pionnières n’avaient pas. Les assurances, l’assistance rapatriement et les contrats spécifiques pour les motards ou cyclistes au long cours complètent cet environnement.
À l’inverse, la spontanéité évoquée par Elspeth Beard s’est atténuée. Le réflexe de réserver en ligne et de suivre un itinéraire sur smartphone limite parfois le contact avec les habitants. Pourtant, beaucoup de voyageuses actuelles rapportent encore des gestes de solidarité, notamment dans les zones rurales françaises ou à l’étranger, proches de ceux décrits par Anne-France Dautheville.
Pour les femmes qui souhaitent s’inspirer de ces pionnières, certains réflexes restent utiles :
- prévenir un proche de son parcours, même approximatif ;
- se renseigner sur la situation politique et sécuritaire des pays traversés, via les recommandations officielles du ministère des Affaires étrangères ;
- vérifier l’état de son matériel (freins, éclairage, pneus, casque homologué) ;
- prévoir une marge financière pour les imprévus (réparations, soins, changement de trajet) ;
- se former aux gestes de premiers secours et à la petite mécanique.
Quand la technique rencontre l’aventure
Un tour du monde à vélo ou à moto reste aujourd’hui une entreprise exigeante, même avec les progrès technologiques. Les pionnières évoquées par Messy Nessy Chic voyageaient avec des moyens réduits : cartes papier, quelques pièces de rechange, outils de base. Les communications passaient par le courrier ou de rares appels internationaux.
Actuellement, la géolocalisation en temps réel, les traducteurs automatiques et les forums d’entraide facilitent la préparation et la gestion des urgences. Ces outils n’annulent pas les risques, mais réduisent certaines incertitudes logistiques. Ils n’empêchent pas non plus d’adopter l’état d’esprit d’Elspeth Beard ou d’Annie Londonderry : laisser une place à l’imprévu, accepter un changement de route, saisir une invitation.
Pour celles et ceux qui envisagent un projet au long cours à vélo, une première étape peut consister à tester plusieurs jours d’itinérance en France : itinéraires cyclables le long de la Loire, de la côte atlantique ou des canaux intérieurs, avec des hébergements variés (camping, chambres d’hôtes, accueil chez l’habitant). Cela permet de mettre à l’épreuve son matériel, son endurance, sa capacité à gérer la solitude et les petites galères du quotidien.
Ces expériences, même sur des distances plus modestes que celles d’Anne-France Dautheville ou d’Annie Londonderry, s’inscrivent dans la même lignée : celle de femmes qui prennent la route seules, affirment leur liberté de mouvement et refusent de laisser aux autres le privilège du grand départ.









