À Anvers, des milliers de conducteurs se sont retrouvés piégés dans les chantiers du ring, malgré leurs applications GPS censées les aider.
Un gigantesque embouteillage autour des travaux de l’Oosterweelverbinding à Anvers, en Belgique, a mis en lumière les limites des applications de navigation comme Waze ou TomTom. Comme le rapporte la radio-télévision publique flamande VRT, les automobilistes pointés du doigt comme des « zombies du GPS » ne sont pas les principaux responsables du chaos.
Un week-end noir autour du chantier de l’Oosterweelverbinding
Le week-end précédent la publication de l’article, des dizaines de milliers d’automobilistes se sont retrouvés à l’arrêt dans et autour d’Anvers. La cause directe : une phase sensible des travaux de l’Oosterweelverbinding, ce vaste projet d’infrastructure destiné à compléter et réorganiser le ring de la ville portuaire.
Le maître d’ouvrage Lantis a fermé plusieurs connexions entre le très fréquenté ring d’Anvers et l’autoroute E313 au niveau d’Antwerpen-Oost, afin de construire une nouvelle bretelle à Deurne. Pour le trafic de transit, des itinéraires de déviation avaient été prévus via les échangeurs de Merksem et de Berchem, avec des trajets pensés pour rester fluides et sans feux de signalisation.
Dans les faits, une autre scène s’est jouée. De nombreux conducteurs utilisant des applications comme Waze, TomTom ou Flitsmeister ont été dirigés vers de plus petites routes environnantes. Celles-ci se sont vite retrouvées saturées, provoquant des heures d’attente pour les automobilistes qui pensaient suivre le meilleur trajet possible.
Les routes secondaires autour des travaux ont été envahies par des files interminables, tandis que des itinéraires officiels plus fluides existaient mais étaient peu empruntés.
Les « Waze-zombies », un terme accrocheur mais trompeur
Face à ce désordre, certains journaux belges ont rapidement parlé de « Waze-zombies » pour désigner les conducteurs suivant leur application de navigation sans lever les yeux. Une expression qui a fait mouche, mais qui ne reflète pas la réalité, juge Hajo Beeckman, spécialiste trafic à la VRT.
Selon lui, le comportement de ces conducteurs n’a rien d’irrationnel. Ils ont simplement suivi l’outil qui, au quotidien, permet souvent de gagner du temps ou d’éviter un bouchon. Le problème se pose lorsque ces systèmes sont confrontés à une situation exceptionnelle, mal anticipée ou mal renseignée.
« Parfaitement explicable et certainement pas uniquement la faute des gens qui suivent fidèlement leur application de trafic ou leur GPS », estime Hajo Beeckman, de la rédaction trafic de la VRT.
Beeckman rappelle ce que recouvre exactement ce terme de « Waze-zombie » qui circule dans les médias flamands. Il décrit « quelqu’un qui, dans une situation de circulation exceptionnelle ou complexe, suit aveuglément une application de trafic et se retrouve parfois dans des problèmes plus graves que s’il ou elle ne l’avait pas fait ».
Sur Radio 1, dans l’émission « De Wereld Vandaag », il développe encore : « Comme dans une série d’horreur américaine, ils avancent comme des ‘morts-vivants’ vers leur destination. Ils font confiance à leur application et sont peu ou pas conscients de leur environnement ou du contexte ».
Des responsabilités partagées entre applis et autorités
Pour l’expert trafic, accuser uniquement les conducteurs revient à occulter deux autres maillons essentiels : les éditeurs d’applications et les autorités qui gèrent les travaux.
Selon VRT, les applications et le maître d’ouvrage Lantis auraient pu faire davantage pour éviter la pagaille autour du ring d’Anvers.
D’après l’analyse reprise par la VRT, les applications de navigation ont continué à chercher, comme elles le font en temps normal, le trajet théoriquement le plus rapide, même lorsqu’il passait par des routes locales déjà saturées ou proches des zones de chantier. Le système ne prenait pas assez en compte la spécificité de la situation ni les déviations pensées pour le trafic de transit.
De son côté, Lantis avait bel et bien conçu des itinéraires de contournement adaptés, via Merksem et Berchem, précisément organisés pour rester fluides et sans feux. Mais ces itinéraires n’ont pas été suffisamment intégrés dans le « langage » des applis, ni mis en avant auprès des conducteurs qui se reposent sur leur GPS au lieu de suivre la signalisation temporaire.
Quand la donnée circule mal, la circulation se bloque
Un point clé mis en avant par cette affaire est la circulation de l’information entre les différents acteurs : autorités, gestionnaire de chantier et éditeurs d’applis de navigation. Si les fermetures, déviations et itinéraires recommandés ne sont pas décrits de manière précise, à jour et exploitable par les algorithmes, les outils continueront à envoyer les usagers au mauvais endroit.
Les autorités planifient et mettent en œuvre les travaux et déviations.
Le gestionnaire du chantier, ici Lantis, dispose des informations les plus détaillées.
Les applications GPS traduisent ces données en trajets concrets pour les conducteurs.
Une faille à l’un de ces niveaux se paie immédiatement en kilomètres de bouchons. Autour d’Anvers, l’accumulation de petites imperfections aurait suffi à transformer un simple week-end de travaux en scène de chaos routier.
Comment fonctionnent les applications de trafic en situation de crise ?
Les applications comme Waze ou TomTom s’appuient sur plusieurs types de données : cartes routières, capteurs de trafic, informations remontées par les utilisateurs, et données transmises par les gestionnaires d’infrastructures. Leur objectif est de proposer en temps réel le trajet estimé comme le plus rapide.
En situation normale, ce fonctionnement récompense les routes où la circulation est fluide, quitte à privilégier des itinéraires secondaires. Lors de gros chantiers, ce réflexe algorithmique peut se retourner contre les usagers :
La carte ne reflète pas toujours exactement l’état des travaux et des fermetures temporaires.
Les retards se concentrent sur certaines voies, ce qui pousse encore plus de conducteurs vers les petites routes.
Les itinéraires officiels évitant les feux ou les zones sensibles ne sont pas forcément considérés comme attractifs par l’algorithme.
Résultat : l’appli envoie des milliers de véhicules dans des quartiers ou des voiries locales incapables d’absorber un tel volume, créant de nouveaux points de blocage.
En France, les mêmes tensions entre GPS, chantiers et signalisation
Pour un lecteur français, cette affaire belge rappelle certaines scènes connues autour de grands chantiers autoroutiers ou de fermetures de bretelles sur le périphérique parisien. Les mêmes acteurs interviennent : gestionnaires d’infrastructures (comme VINCI Autoroutes ou la Direction des routes pour l’État), collectivités locales et éditeurs d’applis de navigation.
En France, les autorités routières transmettent aussi des données sur les travaux et perturbations, mais leur intégration dans les applications reste inégale. Les panneaux de déviation provisoires peuvent parfois entrer en concurrence avec les instructions données par le GPS, créant une forme de « double commandement » dans l’habitacle.
En France comme en Belgique, un conducteur qui suit son GPS de bonne foi n’est pas automatiquement fautif lorsque l’outil l’emmène dans un piège de circulation.
Le réflexe recommandé par les gestionnaires de routes français est de privilégier la signalisation temporaire lorsqu’elle est clairement établie autour d’un chantier majeur, surtout en présence de panneaux de déviation normalisés. Les applications, elles, peuvent mettre un certain temps à intégrer la nouvelle configuration ou à ajuster leurs estimations de temps de parcours.
Ce que peuvent faire les automobilistes français en cas de gros travaux
Sans remettre totalement en cause l’usage du GPS, plusieurs précautions peuvent limiter les risques de blocage :
Consulter en amont les informations travaux sur les sites officiels (autoroutes, métropoles, préfectures).
Regarder la signalisation temporaire sur place et ne pas hésiter à la suivre, même si elle va à l’encontre de l’itinéraire proposé par l’appli.
Éviter de se laisser renvoyer systématiquement vers des petites rues résidentielles autour d’un grand chantier.
Prévoir un temps de trajet plus large lors des phases annoncées comme critiques sur un axe majeur.
Un révélateur des limites du « tout GPS »
L’épisode d’Anvers illustre une tension grandissante entre confiance dans la technologie et compréhension du contexte routier. Les conducteurs ont intégré les applis de navigation à leur routine, souvent avec de vrais gains en confort et en temps. Mais en situation exceptionnelle, cette confiance totale peut masquer certaines absurdités de trajet.
Le concept de « Waze-zombie » pointe ce risque de conduite trop automatique, sans lecture de l’environnement : feux ignorés jusqu’au dernier moment, panneaux de déviation non respectés, quartiers résidentiels envahis. Le phénomène ne se résume toutefois pas à un manque d’attention des conducteurs. Il met en cause la manière dont les systèmes numériques gèrent les événements rares, comme de grands chantiers urbains, et la vitesse à laquelle l’information circule entre les différents acteurs.
Pour les pouvoirs publics, ces épisodes constituent un test grandeur nature. Une collaboration plus étroite avec les éditeurs d’applis, des formats de données mieux adaptés aux modifications temporaires du réseau, et une communication plus claire auprès des usagers peuvent réduire le risque de voir se reproduire ce type de blocage massif.
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.
Pourquoi les applications GPS ont-elles dirigé les automobilistes vers les mauvaises routes à Anvers ?
Les algorithmes de Waze et TomTom cherchent le trajet théoriquement le plus rapide en temps normal. Lors des travaux, ils n'ont pas suffisamment intégré les itinéraires de déviation officiels (via Merksem et Berchem) et ont continué à privilégier des routes locales qui se sont retrouvées saturées.
Les conducteurs sont-ils vraiment responsables du chaos d'Anvers ?
Non, selon l'expert Hajo Beeckman de la VRT. Les automobilistes ont agi rationnellement en suivant un outil qui, habituellement, leur permet de gagner du temps. Le problème vient de la défaillance du système face à une situation exceptionnelle.
Quels acteurs auraient pu éviter cet embouteillage ?
Trois acteurs portent des responsabilités : les éditeurs d'applications (qui auraient dû mieux intégrer les déviations prévues), le maître d'ouvrage Lantis (qui n'a pas suffisamment communiqué ses itinéraires aux applis) et les autorités (qui auraient pu mieux coordonner la transmission des données).
Comment fonctionnent les applications GPS lors d'un gros chantier ?
Elles s'appuient sur des cartes routières, des capteurs de trafic et des données d'utilisateurs pour proposer le trajet le plus rapide. En situation de crise, cet algorithme peut envoyer des milliers de véhicules vers des routes secondaires incapables d'absorber ce volume, créant de nouveaux points de blocage.
Ce problème existe-t-il aussi en France ?
Oui, des tensions similaires apparaissent autour de grands chantiers autoroutiers ou de fermetures de bretelles en Île-de-France. Les mêmes acteurs interviennent (gestionnaires d'infrastructures, collectivités, éditeurs d'applis), mais la coordination des données reste perfectible.