Aux États-Unis, une étude menée des bancs de la maternelle à l’âge adulte montre qu’un autre facteur que les notes pèse lourd dans la réussite.
Un travail scientifique au long cours, relayé par le média américain Upworthy, a suivi des enfants pendant près de vingt ans afin de comprendre ce qui pèse le plus sur leur avenir à 25 ans. Réalisée aux États-Unis et publiée dans l’American Journal of Public Health, cette recherche bouscule une idée bien ancrée : les résultats scolaires ne suffisent pas à prédire qui « réussira » sa vie d’adulte.
Une cohorte suivie de la maternelle à 25 ans
Tout commence en maternelle, l’équivalent du kindergarten américain. Les enseignants remplissent une échelle de « compétence sociale », la Social Competence Scale. Ils notent chaque enfant à partir d’énoncés très concrets, comme « cet enfant comprend bien les sentiments des autres », sur une échelle allant de « pas du tout » à « très bien ».
À partir de ces réponses, les chercheurs attribuent à chaque élève un « score de compétence sociale », soigneusement archivé. Puis plus rien pendant 19 ans. Les enfants grandissent, passent l’école primaire, le secondaire, parfois l’université, entrent dans la vie active.
À 25 ans, les chercheurs reprennent contact. Ils collectent des informations factuelles : obtention ou non du diplôme du lycée, poursuite d’études supérieures, situation professionnelle, mais aussi éventuels démêlés avec la justice ou difficultés liées à la consommation de substances.
En comparant le score social en maternelle et la situation à 25 ans, les chercheurs voulaient savoir si les premières compétences relationnelles laissent une empreinte durable sur le parcours de vie.
Les résultats montrent un lien nettement plus fort qu’attendu entre ces compétences socio-émotionnelles précoces et la trajectoire adulte.
Les notes comptent… mais elles ne disent pas tout
Ce qu’un bulletin scolaire ne montre pas
L’étude rappelle d’abord un constat connu : aux États-Unis, comme ailleurs, un meilleur bulletin de notes au lycée est associé à des revenus plus élevés plus tard. Pourtant, ce lien ne raconte qu’une partie de l’histoire.
Une note, même excellente, ne dit rien de la manière dont elle a été obtenue. Les chercheurs soulignent tout ce que les tests ne mesurent pas :
- les heures passées à travailler avec un camarade pour débloquer un exercice difficile ;
- les démarches pour demander de l’aide à un enseignant ;
- la capacité à résister à la tentation d’allumer la télévision plutôt que de réviser ;
- l’art de gérer une frustration ou un échec.
Les auteurs résument cette idée en expliquant que la réussite scolaire repose à la fois sur des compétences cognitives et sur des compétences sociales et émotionnelles, parce que l’attention, l’autocontrôle et les interactions en classe conditionnent l’apprentissage.
Autrement dit, l’intelligence ne suffit pas : la persévérance, la coopération et la gestion des émotions pèsent lourd dans le dossier d’un élève, même si les bulletins ne les affichent pas.
Pour les chercheurs, l’école gagne donc à intégrer davantage ce « versant social » dans ses objectifs, au lieu de se limiter à la transmission de connaissances.
Partager, coopérer, gérer ses émotions : un investissement rentable
Un point de plus qui change beaucoup à 25 ans
L’équipe a cherché à isoler l’effet propre des compétences sociales, au-delà des notes ou du milieu familial. C’est là que les chiffres deviennent frappants. Selon Upworthy, une hausse d’un seul point du score de compétence sociale en maternelle est associée à :
- 54 % de probabilité en plus d’obtenir le diplôme du lycée ;
- un risque doublé d’achever un cursus universitaire ;
- 46 % de chances supplémentaires d’occuper un emploi stable à temps plein à 25 ans.
À l’inverse, les enfants qui, très tôt, accumulaient les comportements problématiques – voler des jouets, casser le matériel, se mettre régulièrement en crise – se retrouvent, en moyenne, plus exposés aux problèmes de substances et aux ennuis judiciaires une fois adultes.
Les chercheurs ne prouvent pas qu’un bon score social « cause » automatiquement un diplôme ou un emploi stable. Mais l’association statistique est suffisamment forte pour faire des compétences sociales un indicateur clé à surveiller et à renforcer.
Des comportements « malléables », donc des leviers d’action
Les auteurs qualifient ces comportements prosociaux – partager, coopérer, résoudre un conflit – de « malléables ». Ils ne dépendent pas uniquement du quotient intellectuel ou d’un talent inné, mais peuvent évoluer tout au long de l’enfance et même de l’âge adulte.
Leur message est clair : tous les enfants ne deviendront pas ingénieur aéronautique ou mathématicien, mais chacun peut progresser dans l’art de gérer un désaccord, d’écouter l’autre ou de trouver un compromis. Ces compétences se travaillent.
L’étude souligne aussi le rôle massif des parents. Les enfants dont les adultes de référence montrent de la chaleur, de l’empathie et du calme dans leurs interactions développent plus facilement ces mêmes traits. À l’inverse, des réactions hostiles ou agressives tendent à se reproduire chez les plus jeunes.
Derrière l’humour de certains commentaires – comme l’appel à cesser de hurler sur l’automobiliste qui prend la place de parking convoitée – se cache une idée simple : un adulte qui gère mieux ses émotions donne, sans le dire, un cours de compétence sociale à son enfant.
Une étude solide, mais qui s’appuie sur le regard des enseignants
Les chercheurs reconnaissent les limites de ce travail. L’un des points sensibles tient au caractère subjectif des évaluations : c’est le jugement de l’enseignant de maternelle qui détermine en grande partie le score de compétence sociale.
Les équipes ont tenté de contrôler de nombreux facteurs extérieurs, mais une part de la vie des enfants échappe forcément à l’observation scolaire. Ainsi, une autre étude publiée en 2022 montre que des problèmes de sommeil ou une somnolence diurne marquée sont associés à un moins bon comportement prosocial. Or ces paramètres relèvent surtout de l’environnement familial et restent difficiles à mesurer en classe.
Une recherche parue en 2025 fait aussi état d’associations « modestes » entre les compétences de préparation à l’école – langage, bases académiques, fonctions exécutives, capacités socio-émotionnelles – et la situation professionnelle à l’âge adulte. Le lien existe, mais il compose avec une multitude d’autres déterminants : contexte économique, santé, événements de vie.
Malgré ces nuances, la grande étude de 19 ans plaide pour considérer les compétences sociales comme une cible privilégiée de prévention et d’intervention, au même titre que la lutte contre l’échec scolaire.
Ce que cela change pour les écoles américaines
Pour les établissements aux États-Unis, les auteurs tirent une conclusion nette : enseigner des savoirs ne suffit pas. Il faut aussi enseigner les relations aux autres et la régulation émotionnelle.
Concrètement, cela peut passer par :
- des temps dédiés pour apprendre aux enfants à nommer leurs émotions ;
- des activités de coopération en petits groupes, même si les fameux « travaux de groupe » ne font pas rêver tout le monde ;
- un enseignement des méthodes de travail, de l’organisation et de la résolution de problèmes, et pas seulement du « contenu » à apprendre par cœur.
Les enseignants américains restent toutefois confrontés à des programmes très chargés et à des standards nationaux stricts. Cette pression limite leur marge de manœuvre pour intégrer davantage de séances sur les compétences sociales, alors même que la recherche montre leurs effets de long terme.
Quelle place pour les compétences sociales à l’école en France ?
En France, l’idée que l’école doit s’occuper aussi du « vivre ensemble » progresse, mais le cœur du système reste centré sur les disciplines académiques et les évaluations chiffrées. L’étude américaine intéresse pourtant directement les débats français.
Dans les programmes de maternelle et d’école élémentaire, les instructions officielles mentionnent déjà des objectifs comme « apprendre à coopérer », « respecter autrui » ou « exprimer ses émotions ». De nombreux enseignants travaillent ces dimensions à travers :
- les rituels de classe (pratique du tour de parole, écoute active) ;
- les projets collectifs (journal de classe, spectacle, jardin partagé) ;
- les séances de résolution de conflits ou de médiation entre élèves ;
- les enseignements moraux et civiques.
Les travaux internationaux comme ceux publiés dans l’American Journal of Public Health offrent un appui scientifique à ces pratiques. Ils suggèrent que ces moments, parfois considérés comme « périphériques » par rapport aux mathématiques ou au français, ont un impact à long terme sur le parcours des élèves.
Pour un lecteur français, l’enjeu posé par l’étude est double : comment évaluer ces compétences, sans se reposer uniquement sur le ressenti d’un adulte, et comment leur réserver un temps réel dans des emplois du temps déjà saturés par les exigences disciplinaires.
Parents, enseignants : comment agir concrètement au quotidien
L’étude insiste sur le caractère « apprenable » des compétences sociales, ce qui ouvre des pistes très concrètes pour les adultes en contact avec des enfants.
Quelques exemples de leviers possibles, en famille comme à l’école :
- mettre des mots sur ce que ressent l’enfant (« tu sembles très en colère », « tu te sens peut-être exclu ») plutôt que de juger le comportement ;
- valoriser les gestes de partage et d’entraide, pas seulement les bonnes notes ;
- prendre le temps de rejouer un conflit après coup, en cherchant ensemble d’autres solutions possibles ;
- montrer soi-même des comportements de réparation (présenter des excuses, reconnaître une erreur) ;
- proposer des activités où la réussite dépend de la coopération et non de la compétition.
À long terme, ces apprentissages peuvent se cumuler avec ceux des disciplines scolaires. Un enfant qui sait mieux gérer sa frustration et demander de l’aide aura plus de facilité à progresser en lecture ou en mathématiques. À l’inverse, un élève en permanence débordé par ses émotions aura du mal à profiter pleinement de l’enseignement, même avec un bon potentiel intellectuel.
L’étude américaine met ainsi un mot scientifique sur ce que de nombreux enseignants et parents constatent intuitivement : apprendre à vivre avec les autres, à s’organiser et à canaliser ses émotions n’est pas un « à-côté » de l’école. C’est l’un des socles silencieux de la réussite, bien au-delà des bulletins et des classements.









