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Des chercheurs créent une échelle pour mesurer le « mankeeping » : les femmes qui en font le plus sont aussi les plus épuisées par leur couple

Des chercheurs créent une échelle pour mesurer le « mankeeping » : les femmes qui en font le plus sont aussi les plus épuisées par leur couple

Aux États-Unis et au Royaume-Uni, une nouvelle étude met un chiffre sur un travail invisible que beaucoup de femmes disent assumer en silence.

Un questionnaire vient d’être mis au point pour mesurer le « mankeeping », ce travail émotionnel gratuit que les femmes fournissent pour maintenir la vie sociale et le bien-être relationnel de leur partenaire masculin. Cette recherche en psychologie sociale, présentée par le média en ligne PsyPost, montre que plus les femmes s’y investissent, plus elles se disent épuisées et moins satisfaites de leur couple.

Qu’est-ce que le « mankeeping » exactement ?

Les chercheurs définissent le « mankeeping » comme l’ensemble des efforts fournis par une femme pour compenser le rétrécissement du cercle social de son compagnon. Concrètement, cela recouvre des actions très quotidiennes :

  • organiser des sorties avec les amis du couple ou du partenaire ;
  • pousser son compagnon à reprendre contact avec d’anciens amis ;
  • jouer le rôle de principale – voire unique – confidente et soutien émotionnel ;
  • veiller à ce qu’il ne se retrouve pas isolé socialement.

Ce concept prolonge des travaux plus anciens sur le « kinkeeping », un terme forgé en 1985 pour désigner le travail invisible, souvent féminin, consistant à maintenir les liens familiaux et l’harmonie relationnelle au sein du clan.

Le « mankeeping » désigne le fait pour de nombreuses femmes de servir, seules, de « base sociale et émotionnelle » à leur partenaire masculin.

Les auteurs s’appuient aussi sur des données récentes de santé publique montrant une forte baisse du nombre d’amitiés proches chez les hommes. Une étude de 2022 a observé que, sur la majeure partie de la vie adulte, les hommes connaissent en moyenne une plus grande isolation sociale que les femmes. Une autre recherche citée par PsyPost indique que la détresse psychologique réduit beaucoup plus sévèrement le réseau de soutien des hommes que celui des femmes.

Une échelle pour mesurer un travail invisible

Le « mankeeping » avait été formalisé théoriquement en 2024 par les chercheurs Angelica P. Ferrara et Dylan P. Vergara. Restait à créer un outil pour le mesurer. C’est l’objectif de l’équipe dirigée par Vincent Mancini, chercheur associé à l’UWA Medical School et au Centre for Child Health Research en Australie.

Jusqu’ici, aucun questionnaire validé ne permettait de quantifier ce travail émotionnel spécifique, ni d’en évaluer le coût psychologique. L’équipe a donc construit une nouvelle échelle, la « Mankeeping Scale – Partner Report », destinée aux femmes en couple hétérosexuel.

Pour la mettre au point, les chercheurs ont d’abord élaboré une large batterie de questions à partir de la théorie du mankeeping. Puis ils ont recruté 402 femmes vivant aux États-Unis, engagées dans une relation hétérosexuelle depuis au moins six mois. Ces participantes ont évalué 62 affirmations selon une échelle en sept points, et rempli en parallèle des questionnaires déjà validés sur :

  • la dépression ;
  • l’anxiété ;
  • le stress ;
  • l’épuisement relationnel ;
  • le sentiment de charge dans la relation ;
  • la satisfaction conjugale globale.

Une analyse statistique a permis de réduire l’outil à 46 questions regroupées en six dimensions distinctes.

Six dimensions du « mankeeping »

La nouvelle échelle ne se contente pas de demander si une femme estime que son partenaire a peu d’amis. Elle décortique plusieurs aspects de cette charge :

  • les comportements concrets de gestion de la vie sociale du partenaire (organisation, relances, invitations) ;
  • l’impact émotionnel de ce travail sur la femme (fatigue, agacement, lassitude) ;
  • la conscience d’un soutien émotionnel inégal ou peu reconnu ;
  • la manière dont elle évalue le réseau social de son compagnon ;
  • son souhait de le voir développer davantage d’amitiés ;
  • le degré de dépendance du partenaire à son égard pour le soutien émotionnel.

Ce n’est pas seulement le fait de constater que « Monsieur n’a pas d’amis » qui pose problème, mais l’accumulation d’actions et l’usure émotionnelle qui en découle.

Les résultats montrent que plus les scores de mankeeping sont élevés, plus les participantes déclarent :

  • une satisfaction conjugale plus faible ;
  • un sentiment de charge plus fort ;
  • un épuisement relationnel accru.

Cinq des six dimensions sont aussi liées à des niveaux plus élevés de dépression, d’anxiété et de stress déclarés par les femmes.

Un lien direct avec la santé mentale des femmes

Pour Vincent Mancini, cité par PsyPost, l’enjeu est de mieux comprendre comment les femmes tentent de combler les besoins sociaux de leurs partenaires dans un contexte de crise de la solitude. Il rappelle que la solitude est aujourd’hui considérée comme un enjeu majeur de santé publique, avec une composante genrée.

Fait marquant : le simple fait de penser que son partenaire manque d’amis n’est pas en soi fortement associé à la détresse psychologique. Ce sont les comportements actifs, répétés, et l’impact émotionnel de ce travail qui pèsent le plus sur la santé mentale.

L’étude montre aussi que les femmes adhérant davantage à des rôles de genre traditionnels déclarent plus fréquemment des comportements de mankeeping. Autrement dit, plus une femme estime « normal » de prendre soin des besoins émotionnels et sociaux de son conjoint, plus elle risque d’assumer cette charge silencieuse.

Les femmes qui s’investissent le plus dans ce travail de soutien social pour leur partenaire sont aussi celles qui rapportent le plus de fatigue, de charge et de mal-être dans leur couple.

Une version courte pour élargir l’usage

Les chercheurs ont ensuite voulu vérifier que leur échelle fonctionnait dans un autre contexte culturel proche. Ils ont administré les 46 questions à 395 femmes cisgenres vivant en couple au Royaume-Uni. Les analyses montrent que la structure en six dimensions est stable entre les États-Unis et le Royaume-Uni, ce que les spécialistes appellent une « invariance de mesure ».

Pour rendre l’outil plus pratique en clinique ou en recherche, l’équipe a combiné les données américaines et britanniques (797 femmes au total) et retenu trois items par dimension, soit une version abrégée de 18 questions. Les tests indiquent que cette version courte reste très fiable et reproduit les mêmes associations avec la satisfaction conjugale et la détresse psychologique que la version longue.

Un enjeu féministe : qui prend en charge les besoins émotionnels ?

Pour Sara B. Chadwick, professeure de Gender and Women’s Studies et de psychologie à l’Université du Wisconsin-Madison, interrogée par PsyPost et non impliquée dans l’étude, l’apport de ce travail est clair : il donne un nom et un outil de mesure à des comportements jusque-là largement invisibilisés.

Elle rappelle que de nombreux travaux féministes ont montré comment les normes de genre assignent aux femmes un rôle de care, souvent proche d’une logique parent-enfant dans le couple hétérosexuel. Le mankeeping prolonge cette idée en ciblant spécifiquement la gestion des réseaux sociaux et de la santé émotionnelle des hommes.

Pour autant, Chadwick insiste sur un point : les comportements listés ne sont pas forcément problématiques en soi. Aider un partenaire à maintenir ses relations, le soutenir pendant une période difficile ou après un déménagement peut être un choix consenti, ou une nécessité temporaire.

Le problème émerge lorsque cette charge est attendue automatiquement des femmes, sans consentement ni réciprocité, et qu’elle devient non négociable.

D’après Chadwick, la question centrale devient alors celle de la mutualité : les femmes reçoivent-elles le même type de soutien dans leurs propres périodes de solitude ou de vulnérabilité ? Si ce n’est pas le cas, la charge émotionnelle tend à se déséquilibrer et à peser plus lourdement sur elles.

Quelles limites à l’étude et quelles pistes pour la suite ?

Comme tout travail scientifique, cette recherche comporte des limites. L’échelle repose uniquement sur les déclarations des femmes, ce qui signifie qu’elle mesure leur perception de la situation plutôt qu’un état objectif du réseau social de leur partenaire. Un homme peut, par exemple, se sentir socialement comblé alors que sa conjointe juge son cercle amical insuffisant.

Les données ont été recueillies à un moment donné, ce qui ne permet pas de dire avec certitude si le mankeeping provoque la détérioration de la santé mentale ou si des femmes déjà en difficulté psychologique ont tendance à percevoir plus fortement ce type de charge. Les réponses peuvent aussi être influencées par des attentes sociales intériorisées sur ce que « devrait » faire un bon partenaire.

Les auteurs envisagent désormais des travaux longitudinaux, suivant des couples dans le temps, afin de mieux comprendre comment se met en place et évolue le mankeeping, et comment ce phénomène interagit avec la qualité de la relation. Ils souhaitent également intégrer le point de vue des hommes, encore absent de cette première étude, et tester l’outil dans d’autres cultures que les États-Unis et le Royaume-Uni.

Et en France, à quoi cela fait-il écho ?

En France, la question du partage de la charge mentale et du travail émotionnel dans le couple est largement débattue depuis plusieurs années. Si le terme « mankeeping » n’est pas encore utilisé couramment, la réalité qu’il décrit rejoint des constats faits par de nombreux travaux sociologiques français sur les inégalités de genre au sein du couple.

Les enquêtes sur la répartition des tâches domestiques et parentales montrent régulièrement que les femmes continuent d’assumer la majorité de l’organisation du foyer, mais aussi une grande partie de la gestion des liens sociaux : anniversaires, fêtes de famille, invitations, nouvelles des proches, soutien moral aux enfants comme au conjoint.

Ce type de charge, moins visible que les tâches ménagères, reste difficile à quantifier. L’échelle de mankeeping développée aux États-Unis et au Royaume-Uni pourrait inspirer des adaptations françaises, permettant à des chercheurs de mesurer plus finement l’impact de ce travail sur la santé mentale des femmes et sur la satisfaction conjugale.

En l’absence d’outil standardisé en France, les débats se concentrent souvent sur la « charge mentale » au sens large. La notion de mankeeping apporte une précision utile : elle pointe spécifiquement le fait pour une femme de servir de substitut ou de relais au réseau amical et émotionnel de son partenaire.

Comment repérer le « mankeeping » dans un couple ?

Pour un couple, l’intérêt de ce travail est aussi pratique. Quelques questions peuvent aider à identifier si le mankeeping joue un rôle important dans la relation :

  • Qui prend l’initiative d’organiser les rencontres avec les amis ?
  • Qui s’inquiète de la solitude éventuelle de l’un ou de l’autre ?
  • Qui sert le plus souvent de confident principal dans le couple ?
  • La personne qui soutient le plus se sent-elle reconnue et soutenue à son tour ?
  • Les deux partenaires ont-ils, chacun, des liens sociaux en dehors du couple ?

Les chercheurs soulignent que la présence de comportements de mankeeping n’est pas forcément signe d’un mauvais couple. Ils peuvent être bénéfiques lorsqu’ils sont discutés, consentis et équilibrés par une réciprocité réelle. Le risque apparaît lorsque la charge repose quasi exclusivement sur la femme, sans qu’elle l’ait choisi et sans qu’elle bénéficie du même soutien en retour.

La clé, selon les spécialistes, réside dans la transparence, la négociation des rôles et la possibilité pour chacun d’accéder à des liens sociaux au-delà du couple.

À terme, les auteurs espèrent que leur échelle pourra servir non seulement aux chercheurs, mais aussi aux cliniciens, thérapeutes de couple et structures de soutien psychologique. Un outil standardisé permettrait d’objectiver un ressenti fréquent chez de nombreuses femmes : celui de porter seules la responsabilité de la vie sociale et émotionnelle de leur partenaire, au prix de leur propre bien-être.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le « mankeeping » exactement?

Le « mankeeping » est l'ensemble des efforts fournis par une femme pour compenser l'isolement social de son partenaire: organiser des sorties, le pousser à reprendre contact avec des amis, être sa principale confidente et soutien émotionnel, veiller à ce qu'il ne s'isole pas.

Quel est le lien entre « mankeeping » et santé mentale des femmes?

L'étude montre que les femmes ayant des scores élevés de « mankeeping » déclarent davantage de dépression, d'anxiété, de stress et d'épuisement relationnel. Ce ne sont pas la simple conscience que le partenaire manque d'amis qui pose problème, mais les comportements actifs et répétés et l'usure émotionnelle qui en découle.

Combien de femmes ont participé à l'étude?

L'équipe a d'abord recruté 402 femmes aux États-Unis, puis 395 femmes au Royaume-Uni, pour un total de 797 femmes testées sur l'échelle finale de 46 questions réduite à 18 dans la version courte.

Les rôles de genre traditionnels influencent-ils le « mankeeping »?

Oui, l'étude montre que les femmes adhérant davantage à des rôles de genre traditionnels déclarent plus fréquemment des comportements de « mankeeping »: plus une femme estime normal de prendre soin des besoins émotionnels de son conjoint, plus elle risque d'assumer cette charge silencieuse.

L'échelle de mesure fonctionne-t-elle dans plusieurs pays?

Oui, les chercheurs ont vérifié que la structure en six dimensions de l'échelle était stable entre les États-Unis et le Royaume-Uni, démontrant une « invariance de mesure » et une fiabilité dans des contextes culturels proches.
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