Aux États-Unis, plusieurs villes testent un réglage inédit des feux tricolores pour calmer les vitesses sans multiplier les radars.
Albuquerque, Portland ou encore des villes de Caroline du Nord misent sur une nouvelle programmation des feux pour réduire les vitesses et les accidents, rapporte le média américain spécialisé dans l’automobile The Drive. Le principe est simple : récompenser les conducteurs qui respectent la limitation par une suite de feux verts, et freiner ceux qui roulent trop vite avec davantage de rouges.
Un principe à contre-courant de la « vague verte » classique
Traditionnellement, les grandes artères urbaines sont réglées pour offrir ce que les ingénieurs appellent une « onde verte ». Les feux sont synchronisés pour que, à une vitesse donnée, l’automobiliste enchaîne les feux verts et traverse l’axe sans arrêt prolongé.
La nouvelle stratégie décrite par The Drive repose sur un concept inverse, baptisé « rest in red » par les ingénieurs américains, littéralement « rester au rouge ». Le feu ne bascule plus automatiquement au vert en l’absence de trafic ou selon un cycle fixe : le rouge devient l’état par défaut.
Quand une voiture approche, le système déclenche alors un cycle précis :
- si le véhicule arrive à la bonne vitesse, le feu passe au vert pile au bon moment ;
- si le véhicule arrive trop vite, il reste au rouge et oblige le conducteur à ralentir ou à s’arrêter ;
- si le trafic est fluide et régulier, la séquence maintient un rythme stable qui limite les à-coups.
L’automobiliste est incité à respecter la limite : rouler trop vite, c’est rencontrer davantage de rouges ; rouler à la bonne allure, c’est enchaîner les verts.
Pour l’usager, le message est vite compris. Selon les responsables municipaux cités par l’agence Associated Press (AP), quelques kilomètres suffisent pour intégrer le « tempo » des feux et adapter sa conduite.
Albuquerque, Portland, Caroline du Nord : des résultats déjà visibles
La ville d’Albuquerque, dans l’État du Nouveau-Mexique, fait partie des collectivités pilotes. Jennifer Turner, directrice du développement municipal, décrit un effet pédagogique rapide sur un axe concerné par l’expérimentation.
« Si vous venez à Albuquerque en ce moment et que vous empruntez ce corridor, vous apprendrez très vite que si vous roulez trop vite, vous vous arrêtez », explique-t-elle à l’Associated Press.
L’un des tests les plus parlants se trouve à Portland, dans l’Oregon. Sur une artère où la limitation est fixée à 30 miles par heure (environ 48 km/h), la municipalité a mis en place ce réglage en continu. Les chiffres mis en avant par The Drive sont nets : la vitesse moyenne est passée de 39 miles par heure (environ 63 km/h) à 30, c’est-à-dire au niveau de la limite affichée.
En Caroline du Nord, un programme pilote déployé 24 heures sur 24 va plus loin en matière de sécurité. D’après les données reprises par l’AP, les ingénieurs constatent une baisse de 43 % du nombre total d’accidents sur la section équipée. Les spécialistes du trafic interrogés jugent cette réduction cohérente avec la combinaison d’une vitesse moindre et d’un flux plus régulier, deux facteurs qui diminuent les chocs violents et les comportements dangereux de dernière seconde.
Des axes très chargés le jour, presque vides la nuit
Les ingénieurs estiment que cette approche fonctionne particulièrement bien sur des routes conçues pour absorber un trafic très important en journée, mais qui deviennent presque désertes la nuit. Dans ces conditions, un cycle classique peut encourager certains automobilistes à accélérer pour « attraper le vert », là où le nouveau réglage les incite plutôt à se caler sur une allure douce, y compris en heures creuses.
D’autres villes américaines ont également mené des essais, comme Long Beach en Californie ou Boulder dans le Colorado. À Long Beach, une phase de test entamée en 2012 incluait aussi des panneaux de signalisation temporaires pour avertir les conducteurs rapides de la logique des feux. Les résultats détaillés de cette expérience ne sont pas mis en avant dans les rapports publics, mais la ville de Los Angeles a, elle, continué à utiliser ce type de stratégie au moins jusqu’en 2017, signe que les autorités y voient un intérêt opérationnel.
Des critiques sur le risque de franchissement au rouge
Tout le monde ne se montre pas convaincu par cette approche. Des élus locaux et des associations s’inquiètent d’un possible effet pervers : la tentation, pour certains conducteurs, de passer au rouge plutôt que de patienter.
Les craintes portent aussi sur d’autres comportements à risque, comme les accélérations brutales pour « forcer » le changement de cycle ou des changements de file intempestifs pour suivre le « bon rythme ». Les premiers retours d’accidentalité, en particulier en Caroline du Nord, n’accréditent toutefois pas cette hypothèse. Les ingénieurs cités par l’AP y voient plutôt une baisse globale de la dangerosité du corridor équipé.
Les données des programmes pilotes mettent en avant une baisse des vitesses moyennes et une réduction sensible des accidents, malgré les réserves exprimées par certains habitants.
Les villes intéressées restent prudentes. Avant un déploiement massif, les autorités américaines testent ces réglages sur des tronçons bien identifiés, avec des comptages de vitesse et d’accidents à l’appui. L’objectif est de vérifier que les bénéfices observés se maintiennent dans le temps et ne dégradent pas la sécurité des piétons et des cyclistes.
Comment fonctionnent techniquement ces feux « intelligents » ?
Les systèmes utilisés aux États-Unis s’appuient sur des capteurs déjà courants dans la gestion du trafic urbain :
- boucles magnétiques au sol, qui détectent le passage des véhicules ;
- radars ou lidars, capables de mesurer la vitesse d’approche ;
- caméras de trafic, employées non pas pour verbaliser, mais pour ajuster les cycles.
Les données remontent à un contrôleur local ou à un centre de gestion du trafic qui calcule le moment optimal pour basculer du rouge au vert. Le logiciel intègre la distance entre les feux, la vitesse cible, mais aussi les priorités données aux bus, aux piétons ou aux véhicules d’urgence. L’idée n’est pas de bloquer la circulation, mais de placer un « plafond comportemental » : au-delà d’une certaine allure, la progression devient aussitôt moins fluide.
Quelles perspectives pour un lecteur français ?
En France, la gestion des feux tricolores relève des communes ou des intercommunalités, souvent avec l’appui de bureaux d’études spécialisés en circulation. Les grandes villes disposent déjà de systèmes centralisés capables d’adapter les cycles aux heures de pointe, aux travaux ou aux priorités données aux transports en commun, comme les bus en site propre ou les tramways.
Le principe d’une « onde verte » à une vitesse cible est bien connu des services de voirie français, en particulier sur les boulevards urbains ou les axes pénétrants. Certains carrefours sont aussi équipés de radars pédagogiques qui affichent la vitesse, ou de dispositifs qui allongent le rouge si un véhicule approche trop vite, notamment aux abords des écoles.
La logique décrite par The Drive se rapproche de ces outils déjà employés en France, avec une nuance : faire du rouge l’état par défaut sur un long corridor pour façonner le comportement des conducteurs sur l’ensemble du trajet, et non uniquement à l’approche d’un point sensible. Rien n’interdirait techniquement aux collectivités françaises d’adopter une stratégie similaire, en la combinant à :
La mise en œuvre supposerait toutefois une phase de test et de concertation, par exemple avec les associations d’usagers ou les commerçants, pour s’assurer que les temps de trajet et l’accès aux commerces restent acceptables.
Un outil parmi d’autres pour apaiser la circulation
Pour un lecteur français, l’intérêt de cette approche tient à son caractère incitatif plutôt que répressif. Contrairement aux radars automatiques, ces feux synchronisés ne génèrent pas de contravention ; ils rendent simplement la conduite rapide moins avantageuse.
Dans un contexte où de nombreuses villes françaises généralisent les zones à 30 km/h ou réduisent la place de la voiture, ce type de programmation pourrait constituer un levier supplémentaire pour apaiser certains axes sans multiplier les dos-d’âne ni les contrôles policiers. L’efficacité dépendrait toutefois de la discipline générale au volant et du respect des feux, déjà encadré par le code de la route.
Quels bénéfices et quelles limites pour les usagers ?
Pour les automobilistes qui respectent la limitation, la promesse est claire : moins d’arrêts, une conduite plus souple, moins de freinages brusques. Sur les axes testés aux États-Unis, le fait de se caler sur la bonne vitesse permettrait :
- de réduire la consommation de carburant, grâce à des accélérations moins fréquentes ;
- d’atténuer le stress au volant, car les changements de feu deviennent plus prévisibles ;
- d’améliorer la régularité des temps de trajet, utile notamment pour les trajets domicile-travail.
Les limites existent néanmoins. Une telle stratégie fonctionne surtout là où le trafic reste relativement homogène. Sur des axes très encombrés, saturés par les feux et les giratoires, la fluidité ne dépend pas uniquement de la vitesse des conducteurs, mais aussi du nombre de véhicules en circulation et des carrefours voisins.
Autre enjeu : maintenir un équilibre entre la fluidité pour les voitures et la sécurité des modes actifs, piétons ou cyclistes. Dans les métropoles françaises qui réaménagent leurs grands boulevards, la priorité se déplace progressivement vers les transports collectifs et les déplacements à vélo. Un réglage sophistiqué des feux doit donc intégrer ces objectifs, au risque sinon d’encourager un trafic automobile plus important là où l’on souhaite précisément le réduire.
Dans tous les cas, les essais américains montrent qu’en jouant finement sur la synchronisation des feux, les villes disposent d’un levier discret mais puissant pour agir sur la vitesse moyenne. Un automobiliste français habitué aux vagues vertes sur certains axes pourrait, lui aussi, rapidement comprendre la logique d’un tel dispositif : pour enchaîner les verts, mieux vaut lever le pied.









