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Elle accouche de Jack Black puis repart au bureau : son système de secours sauvera les astronautes d’Apollo 13

Elle accouche de Jack Black puis repart au bureau : son système de secours sauvera les astronautes d'Apollo 13

Dans les années 1960 aux États-Unis, une ingénieure efface les pronostics sexistes et signe un exploit discret au cœur du programme Apollo.

Longtemps méconnue du grand public, Judith Love Cohen, ingénieure américaine et mère de l’acteur Jack Black, a pourtant joué un rôle décisif dans l’une des crises les plus célèbres de la conquête spatiale. Son parcours, raconté par le média en ligne américain All That’s Interesting, mêle combat contre les stéréotypes, passion pour les sciences et contribution directe au sauvetage de la mission Apollo 13.

Une élève « trop forte en maths » que l’on voulait envoyer en école de bonnes manières

Adolescente à Brooklyn, dans l’État de New York, Judith Love Cohen se présente chez sa conseillère d’orientation avec une idée claire : elle adore les mathématiques et veut en faire son métier. La réponse illustre parfaitement l’époque : la conseillère lui suggère d’« aller dans une bonne école de maintien pour apprendre à être une dame ».

Judith refuse ce destin tracé. À la maison, son père lui explique la géométrie à l’aide de cendriers. À l’école primaire, ses camarades la payent pour qu’elle fasse leurs devoirs de maths. Très tôt, elle vise les étoiles et rêve d’astronomie, mais n’a jamais entendu parler d’une femme astronome.

Elle choisit alors une voie qu’elle connaît : devenir professeure de mathématiques. Elle s’inscrit au Brooklyn College pour y étudier cette discipline. C’est là qu’elle découvre un autre domaine qui va orienter toute sa vie : le génie électrique et l’ingénierie au sens large.

Des études d’ingénieure menées de front avec sa vie de famille

À la fin de sa première année d’université, Judith rencontre Bernard Siegel. Le couple se marie rapidement et part s’installer en Californie du Sud. Elle enchaîne alors deux fronts en parallèle : agrandir la famille – trois enfants naîtront de cette union, Neil, Howard et Rachel – et poursuivre des études exigeantes.

Son fils Neil se souviendra d’elle comme de quelqu’un qui « aimait être occupée ». Pendant que beaucoup de femmes de sa génération quittent le marché du travail après un mariage ou une grossesse, Judith, elle, reste sur sa lancée.

En 1957, elle décroche un double diplôme à l’université de Californie du Sud (USC) : licence et master en génie électrique. Dans l’Amérique des années 1950, où les femmes ne représentent qu’environ 0,05 % des ingénieurs, cette réussite tient déjà de l’exception.

De la salle de naissance au bureau : une ingénieure habitée par son travail

Diplôme en poche, Judith Love Cohen est recrutée par Space Technology Laboratories, un sous-traitant de la Nasa qui deviendra plus tard TRW. Elle réalise alors son rêve de petite fille : travailler pour le programme spatial américain.

Les projets auxquels elle participe sont aussi sensibles qu’avancés pour l’époque. Elle œuvre notamment sur :

  • l’ordinateur de guidage du missile Minuteman ;
  • le système de guidage de secours (Abort Guidance System, AGS) du module lunaire Apollo ;
  • le système au sol de suivi et de liaison de données pour un satellite de communication, resté en orbite pendant quarante ans.

Dans les salles de réunion et les bureaux d’études presque exclusivement masculins, elle est souvent la seule femme. Elle ne se laisse pas impressionner et s’impose par ses compétences.

Le jour de la naissance de Jack Black, Judith Love Cohen va au bureau le matin, emmène son problème de calcul à la maternité… et le résout entre deux contractions.

Son fils Neil raconte une scène devenue légendaire dans la famille. Le jour où elle doit accoucher de son quatrième enfant, Jack Black, Judith passe d’abord par son bureau. Quand vient l’heure de partir à l’hôpital, elle emporte avec elle l’impression papier d’un problème complexe sur lequel elle travaille.

Quelques heures plus tard, depuis la maternité, elle appelle son supérieur : elle a trouvé la solution au calcul. Ah, et au passage, le bébé est né. L’anecdote illustre son niveau d’engagement dans un monde où les ingénieurs sont sous haute pression, surtout en pleine course à l’espace.

Son système de secours deviendra la bouée de sauvetage d’Apollo 13

Parmi tous les projets à son actif, Judith Love Cohen gardera toujours une fierté particulière pour l’Abort Guidance System, le système de guidage de secours du module lunaire Apollo.

Ce dispositif, logé dans le module conçu pour se poser sur la Lune, a une mission précise : prendre le relais si le système principal de navigation tombe en panne. Dans une mission lunaire, une erreur d’angle ou de trajectoire se paie immédiatement.

En avril 1970, après l’explosion à bord d’Apollo 13, les astronautes utilisent le système de secours sur lequel Judith a travaillé pour revenir vivants sur Terre.

Le 13 avril 1970, en plein vol vers la Lune, un réservoir d’oxygène explose à bord de la capsule Apollo 13. La mission, qui devait être une nouvelle démonstration de maîtrise technologique américaine, se transforme brutalement en opération de survie. L’expression « Houston, nous avons un problème » passera à la postérité.

Les astronautes perdent une grande partie de leur alimentation électrique et doivent éteindre de nombreux systèmes non vitaux pour économiser ce qui reste d’énergie. Dans ce contexte, le module lunaire, initialement prévu pour deux hommes pendant une courte durée, devient radeau de secours pour tout l’équipage.

Pour contrôler la trajectoire et guider le retour vers la Terre, l’Abort Guidance System s’avère crucial. Le système sur lequel Judith a travaillé permet aux astronautes d’effectuer des corrections de trajectoire suffisamment précises pour profiter de l’assistance gravitationnelle de la Lune, puis replonger dans l’atmosphère terrestre à l’angle adéquat.

Son fils Neil explique qu’elle considérait son rôle dans le programme Apollo comme le « point culminant » de sa carrière. Elle est présente lorsque les astronautes d’Apollo 13 viennent remercier le personnel dans les locaux de TRW, à Redondo Beach, en Californie.

Au-delà d’Apollo 13, un combat pour les filles qui aiment les sciences

Pour Judith Love Cohen, avoir participé à sauver des astronautes ne suffit pas. Marquée par l’absence de modèles féminins dans sa jeunesse, elle décide en fin de carrière de s’attaquer à un autre problème : comment donner envie aux filles de choisir les mathématiques et les sciences.

À la retraite, elle se lance dans l’édition de livres pour enfants avec son troisième mari, David Katz. Leur objectif : montrer, à travers des histoires accessibles, que les filles peuvent devenir ingénieures, scientifiques ou spécialistes des technologies, ce que l’on désigne aujourd’hui sous le sigle STEM (sciences, technologie, ingénierie, mathématiques).

Elle reconnaît qu’en dehors du soutien de sa famille, elle a très peu été encouragée dans cette voie. Ses ouvrages cherchent donc à briser, dès l’enfance, le cercle des idées reçues qui découragent les vocations scientifiques féminines.

Judith Love Cohen s’éteint le 25 juillet 2016, à 82 ans. Pour beaucoup, elle reste « la mère de Jack Black ». L’acteur américain, lui, ne manque pas de rappeler à ses millions de fans qui elle était vraiment.

« Ingénieure aérospatiale. Auteure de livres pour enfants. Mère aimante de quatre enfants », résume Jack Black dans un message publié sur son compte Instagram pour la fête des mères 2019.

À ce message, il ajoute trois mots simples, mais lourds de sens : « Tu me manques maman. » La photo qui accompagne le texte montre Judith posant fièrement devant l’un des satellites sur lesquels elle a travaillé.

Ce que l’histoire de Judith Love Cohen dit de la place des femmes dans l’ingénierie

Dans les années 1950 et 1960 aux États-Unis, une femme ingénieure est une exception statistique. Le chiffre cité par All That’s Interesting – 0,05 % des ingénieurs sont des femmes – reflète un environnement où elles doivent prouver, sans cesse, qu’elles méritent leur place.

Le parcours de Judith donne un exemple concret de la manière dont une personne peut contourner ces barrières :

  • elle reçoit un soutien familial fort, notamment de son père ;
  • elle s’accroche à ses études, y compris pendant ses grossesses ;
  • elle se spécialise sur des projets de pointe, où la compétence compte plus que le profil attendu ;
  • elle utilise ensuite sa notoriété technique pour promouvoir les carrières scientifiques auprès des filles.

Pour un lecteur français, cette histoire résonne avec les débats actuels sur la faible proportion de femmes dans les écoles d’ingénieurs ou les filières numériques. Les mécanismes sont comparables : stéréotypes précoces, manque de modèles visibles, orientation scolaire biaisée.

La situation en France : encourager les jeunes filles vers les études scientifiques

En France, la question de la place des femmes dans les sciences et l’ingénierie mobilise aussi pouvoirs publics et associations. Les ministères chargés de l’Éducation nationale et de la Recherche soutiennent régulièrement des campagnes pour attirer davantage de lycéennes vers les filières scientifiques et technologiques.

Plusieurs structures jouent un rôle proche de celui que Judith Love Cohen s’était donné en fin de carrière :

  • des associations comme « Femmes et sciences » ou « Elles bougent », qui organisent rencontres, interventions dans les collèges et lycées, et programmes de marrainage ;
  • des journées thématiques dans les établissements scolaires pour casser les idées reçues sur les « métiers d’hommes » et les « métiers de femmes » ;
  • des actions menées par des entreprises technologiques ou industrielles, qui envoient des ingénieures témoigner de leur parcours.

Le principe reste le même que celui des livres publiés par Judith Love Cohen : montrer des exemples concrets de femmes qui réussissent dans ces domaines, afin que les jeunes filles puissent s’identifier et se projeter.

Pourquoi le guidage de secours d’Apollo 13 reste une référence technique

Le système de secours sur lequel a travaillé Judith Love Cohen illustre aussi un principe clé de l’ingénierie spatiale : la redondance. Un véhicule aussi complexe qu’une capsule Apollo ne peut pas dépendre d’un seul système de guidage ou d’alimentation électrique.

Fonction Système principal Système de secours (AGS)
Navigation Ordinateur de guidage principal du module de commande Ordinateur dédié dans le module lunaire
Rôle en mission nominale Calcul complet de la trajectoire et des manœuvres Reste en veille, prêt à prendre le relais
Rôle en cas de panne — Permet de contrôler le vaisseau et de sécuriser la trajectoire de retour

Sur Apollo 13, ce schéma prend tout son sens. Quand l’explosion endommage le système principal, le module lunaire et ses dispositifs de secours deviennent vitaux. La réussite du retour ne tient pas à un seul élément, mais à une chaîne de solutions conçues pour fonctionner dans les pires conditions.

L’histoire de Judith Love Cohen rappelle ainsi que, derrière chaque exploit spatial, se cachent des milliers d’heures de calcul, des systèmes pensés pour l’imprévu, et des ingénieurs dont le nom reste souvent dans l’ombre. Pour les jeunes Françaises intéressées par la science, son parcours compose un modèle très concret : aimer les maths peut, littéralement, aider à ramener des astronautes vivants sur Terre.

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