Aux Fidji, une équipe de biologistes marins a suivi pendant plusieurs années des requins-bouledogues, réputés solitaires, pour comprendre leurs comportements sociaux.
Selon un article relayé par le site scientifique anglophone à l’origine de ces travaux, des chercheurs basés au Royaume-Uni et aux Fidji révèlent que les requins-bouledogues du Shark Reef Marine Reserve, dans l’archipel des Fidji, tissent des relations sociales durables. L’étude bouscule l’image du grand prédateur isolé et montre au contraire des affinités, des évitements et de véritables « réseaux d’amitié » entre individus.
Six ans d’observations au même récif fidjien
L’étude a été menée au Shark Reef Marine Reserve, une zone marine protégée des Fidji connue comme l’un des plus anciens sites d’écotourisme dédié aux requins. Les chercheurs y ont suivi 184 requins-bouledogues sur une période de six ans, ce qui constitue l’un des suivis les plus longs pour cette espèce.
Plusieurs institutions ont collaboré : l’université d’Exeter, l’université de Lancaster, le laboratoire Fiji Shark Lab et l’opérateur de plongée Beqa Adventure Divers, qui accueille régulièrement des plongées d’observation de requins.
Les scientifiques ont réparti les animaux en trois classes d’âge :
- requins subadultes, pas encore sexuellement matures ;
- requins adultes, en pleine période de reproduction ;
- requins « avancés-adultes », correspondant à un âge post-reproductif.
Les comportements ont été enregistrés lors de plongées répétées au même endroit, ce qui a permis de revoir les mêmes individus d’une année sur l’autre et de suivre l’évolution de leurs interactions.
Sur un même récif fidjien, 184 requins-bouledogues suivis pendant six ans ont révélé un réseau social complexe, loin de l’image du prédateur solitaire.
Des amitiés choisies et des individus évités
Les analyses montrent que les requins ne se mélangent pas au hasard. Ils manifestent ce que les auteurs appellent des « préférences sociales actives » : certains individus se retrouvent ensemble régulièrement, tandis que d’autres sont systématiquement évités.
Pour caractériser ces liens, l’équipe s’est basée sur plusieurs critères :
- la simple association, lorsque deux requins restent à une longueur de corps l’un de l’autre ;
- le comportement « leader-suiveur », lorsqu’un requin initie un déplacement et que l’autre suit ;
- la nage parallèle, signe d’un déplacement coordonné.
Les adultes apparaissent comme les plus connectés socialement, surtout entre individus de taille proche. Les requins les plus âgés, eux, se montrent plus indépendants.
Des prédateurs à la vie sociale « riche et complexe »
Pour le professeur Darren Croft, du Centre de recherche sur le comportement animal de l’université d’Exeter, ces résultats changent la perception des requins-bouledogues. Il souligne que l’étude met au jour une vie sociale « relativement riche et complexe » chez ces animaux, alors qu’ils sont souvent décrits comme des chasseurs strictement solitaires.
Selon le chercheur, ces relations pourraient offrir plusieurs avantages : apprentissage de nouvelles stratégies de chasse, accès facilité aux ressources alimentaires, rencontre de partenaires potentiels et réduction des conflits directs.
Les requins-bouledogues ne sont pas de simples chasseurs isolés : ils sélectionnent certains congénères, nouent des liens récurrents et en évitent d’autres.
Femelles au centre du groupe, mâles très connectés
Les données révèlent une organisation fine entre mâles et femelles. Les deux sexes ont tendance à se retrouver plus souvent avec des femelles, mais les mâles totalisent un nombre de connexions sociales plus élevé.
La biologiste Natasha D. Marosi, chercheuse à l’université d’Exeter et fondatrice du Fiji Shark Lab, rappelle que les mâles sont en moyenne plus petits que les femelles chez le requin-bouledogue. Elle avance une hypothèse : en étant fortement intégrés au réseau social, les mâles pourraient se protéger des confrontations agressives avec de plus grands individus, en particulier les grosses femelles.
Dans cette structure, les requins adultes forment le « noyau » du réseau social. Les subadultes et les requins les plus âgés apparaissent en périphérie, avec moins de relations régulières.
Le rôle de l’âge dans la vie sociale des requins
Les données montrent un lien clair entre l’âge et le niveau de sociabilité. Selon Natasha D. Marosi, les requins âgés se montrent globalement moins sociaux. Après des années de chasse et de reproduction, ces individus expérimentés semblent moins dépendre des autres pour se nourrir ou se reproduire.
Les subadultes, eux, fréquentent peu le Shark Reef Marine Reserve. Ils restent plutôt dans des zones côtières proches du rivage, où la nourriture abonde mais où ils doivent éviter la prédation, y compris de la part d’adultes de leur propre espèce. Les jeunes requins, encore plus vulnérables, se concentrent dans les rivières et les estuaires de Fidji, des habitats qui jouent le rôle de « nurseries » naturelles.
Certains subadultes plus téméraires viennent toutefois régulièrement sur le récif. Les chercheurs ont observé que ces individus établissent des liens avec quelques adultes, qui pourraient agir comme « facilitateurs » au sein du réseau social. Ces relations offriraient à ces jeunes requins des opportunités d’apprentissage social, par exemple pour repérer les meilleurs sites de chasse ou comprendre la hiérarchie locale.
Avec l’âge, les requins-bouledogues semblent moins dépendre de leurs congénères, tandis que les adultes en pleine force de l’âge occupent le centre du réseau social.
Un site d’écotourisme devenu laboratoire à ciel ouvert
Le Shark Reef Marine Reserve est décrit par l’équipe comme l’un des sites d’écotourisme dédiés aux requins les plus anciens au monde. Les plongées organisées de manière régulière, au même endroit, ont offert aux scientifiques une base de données unique sur le long terme.
Le biologiste David Jacoby, du Lancaster Environment Centre (université de Lancaster), explique que cette constance a permis d’observer les requins individuellement au fil des ans, de les voir grandir et d’analyser la façon dont leurs relations évoluent.
Ce type de site, à mi-chemin entre aire protégée et destination touristique, constitue une source d’informations précieuse sur le comportement de grands prédateurs souvent difficiles à suivre en milieu ouvert.
| Paramètre étudié | Résultat principal |
|---|---|
| Durée du suivi | 6 ans d’observations au même récif |
| Nombre de requins suivis | 184 individus |
| Classes d’âge | Subadultes, adultes, avancés-adultes |
| Structure sociale | Noyau d’adultes, périphérie de jeunes et de très âgés |
| Tendance générale | Préférences sociales actives, « amis » réguliers et individus évités |
Pourquoi la sociabilité des requins intéresse les défenseurs des océans
Pour Natasha D. Marosi et son équipe, ces découvertes ne relèvent pas seulement de la curiosité scientifique. Elles peuvent guider la gestion et la protection des populations de requins-bouledogues aux Fidji.
Les chercheurs travaillent déjà avec le ministère des Pêches des Fidji pour intégrer ces connaissances dans les politiques de conservation. Comprendre qui fréquente quel site, comment se structurent les groupes et quels individus jouent un rôle central aide, par exemple, à :
- identifier les zones critiques à protéger en priorité ;
- anticiper l’impact d’une pression de pêche sur tout un réseau social ;
- mieux encadrer l’écotourisme pour limiter le dérangement des animaux-clés.
Les résultats de l’étude ont été publiés dans la revue scientifique Animal Behaviour sous le titre « Rolling in the deep: drivers of social preferences and social interactions within a bull shark aggregation in Fiji ».
L’intégration du comportement social dans les plans de gestion pourrait renforcer la protection des requins-bouledogues, en ciblant les sites et les individus les plus stratégiques.
Ce que cela change pour la compréhension des requins en France
Pour un lecteur français, ces travaux menés aux Fidji éclairent plus largement la manière dont on perçoit les requins présents dans d’autres régions du globe, y compris dans l’Atlantique ou la Méditerranée. De nombreuses espèces longtemps vues comme strictement solitaires se révèlent dotées de structures sociales plus nuancées.
En France, la gestion des espèces marines, requins compris, s’appuie sur plusieurs outils : parcs naturels marins, réserves naturelles nationales, zones Natura 2000 en mer ou encore aires marines protégées. Ces dispositifs s’inspirent du même principe que le Shark Reef Marine Reserve : limiter les pressions humaines sur des espaces identifiés comme cruciaux pour la faune.
Les autorités françaises et les instituts de recherche, comme l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) ou le Muséum national d’histoire naturelle, travaillent déjà sur les déplacements des requins et grands poissons par balises et observations. L’idée d’intégrer plus finement leurs réseaux sociaux dans les décisions de protection suit la même logique que celle mise en œuvre aux Fidji : protéger un site ou un « noyau social » d’animaux peut avoir un effet positif sur toute une population.
Pour le grand public, ces études invitent aussi à nuancer la vision souvent très négative des requins. Comprendre qu’un grand prédateur peut entretenir des relations durables, établir des préférences, apprendre de ses congénères et éviter certains individus rapproche un peu leur comportement de celui d’autres animaux sociaux mieux connus, comme les dauphins ou certains oiseaux marins.
Un comportement social aux multiples enjeux
La sociabilité observée chez les requins-bouledogues peut avoir plusieurs conséquences concrètes. Un individu situé au centre du réseau, très connecté, pourrait par exemple diffuser plus rapidement une nouvelle stratégie de chasse ou une habitude liée à l’activité humaine, comme le fait de s’approcher de bateaux de pêche.
À l’inverse, le retrait des plus vieux individus, plus solitaires, montre que toutes les classes d’âge ne remplissent pas le même rôle. Les adultes en pleine force de l’âge semblent porter l’essentiel de la dynamique sociale, les jeunes cherchant plutôt à s’intégrer sans se faire repérer par des prédateurs potentiels, y compris au sein de leur propre espèce.
Comprendre ces nuances aide à anticiper l’impact d’une réduction du nombre d’adultes dans une population. Un effondrement de ce « noyau social » pourrait fragiliser à la fois la reproduction, la transmission de comportements adaptés et, à terme, la résilience du groupe face aux perturbations humaines ou environnementales.









