Des chercheurs italiens ont mis au point une série de tests ludiques, réalisables chez soi, pour mieux comprendre de quel “côté” penche votre chien.
Une équipe de l’université italienne de Bari Aldo Moro propose une nouvelle méthode pour évaluer la « patte dominante » des chiens. Présentée dans la revue scientifique Royal Society Open Science et relayée par le média brésilien Super Interessante, cette approche éclaire aussi des aspects inattendus du tempérament et de la santé de nos compagnons à quatre pattes.
Oui, les chiens peuvent être droitiers ou gauchers
Comme les humains, les chiens n’utilisent pas leurs membres de manière parfaitement symétrique. Ils montrent souvent une préférence pour la patte droite ou la patte gauche lorsqu’ils manipulent un objet, descendent un escalier ou atteignent une friandise cachée. Les scientifiques parlent de « latéralité ».
Cette asymétrie ne concerne pas seulement les pattes. Certains chiens privilégient par exemple une narine pour flairer une odeur. On retrouve ce type de préférence dans de nombreuses espèces animales : primates, rongeurs, reptiles… Les chiens, proches de nous sur le plan évolutif, offrent donc un modèle intéressant pour étudier ce phénomène.
La latéralité ne se résume pas à savoir si un chien est droitier ou gaucher. Son intensité pourrait influencer son comportement, son niveau de stress et même sa réponse immunitaire.
Jusqu’ici, plusieurs protocoles existaient pour tenter d’identifier la patte dominante, mais les résultats restaient souvent contradictoires. Un même chien pouvait sembler gaucher lors d’un test, puis droitier dans un autre contexte.
Un nouveau « inventaire » inspiré de la psychologie humaine
Pour résoudre ce casse-tête, les chercheurs de Bari se sont inspirés d’un outil bien connu en psychologie humaine : l’Inventaire d’Édimbourg, utilisé depuis les années 1970 pour mesurer la latéralité chez les personnes droitières ou gauchères.
Ce questionnaire ne classe pas seulement les individus en trois catégories (droitier, gaucher, ambidextre). Il évalue aussi à quel point une personne est fortement ou faiblement latéralisée. L’équipe italienne a transposé ce principe chez le chien.
Ils ont ainsi créé l’« Inventaire de Doginburgh », qui combine plusieurs tâches de manipulation et de déplacement pour aboutir à un seul indice de latéralité.
« Nous avons maintenant cinq catégories : fortement à gauche, faiblement à gauche, ambilatéral, faiblement à droite et fortement à droite », détaille le chercheur Marcello Siniscalchi, cité par la revue Science.
Cette grille plus fine doit permettre d’associer plus précisément la patte dominante aux caractéristiques physiques et psychologiques des chiens.
Quatre tests combinés pour mesurer la “patte forte”
Pour tester leur méthode, les chercheurs ont recruté 43 chiens de différentes races et gabarits. Chaque animal a été observé dans quatre situations distinctes :
1. Le jouet rempli de friandises
Un classique des études sur les chiens : un jouet creux, garni de nourriture, est posé devant l’animal. Les scientifiques notent quelle patte il utilise le plus souvent pour bloquer, tenir ou faire rouler l’objet afin d’en faire sortir les friandises.
2. La friandise cachée sous le meuble
Cette étape se déroule à la maison. Les propriétaires glissent une friandise sous un canapé ou un meuble surélevé, hors de portée de la gueule du chien, mais accessible avec la patte. La scène est filmée, puis les chercheurs comptabilisent à nouveau la patte utilisée le plus souvent pour tenter d’atteindre la récompense.
3. La descente d’escalier
Au laboratoire, chaque chien s’assoit en haut d’un escalier. Les chercheurs enregistrent la séquence vidéo pour déterminer avec quelle patte il amorce systématiquement la descente. Le « premier pas » en dit long sur la préférence motrice de l’animal.
4. Le trot sur le trottoir
Dernier exercice : une simple marche, pendant laquelle le chien doit franchir une petite bordure, type trottoir ou caniveau. Là encore, les scientifiques observent quelle patte prend l’initiative pour descendre ce léger dénivelé.
- Tests de manipulation : jouet rempli, friandise sous le meuble.
- Tests de locomotion : première marche dans l’escalier, première patte pour descendre la bordure.
- Pour chaque exercice, les chercheurs comptent le nombre d’utilisations de la patte gauche et de la patte droite.
- Un indice global de latéralité est ensuite calculé pour chaque chien.
En agrégeant ces données, l’équipe obtient un score composite qui positionne l’animal sur l’échelle Doginburgh, du fortement gaucher au fortement droitier.
Les premiers résultats : une légère majorité de gauchers
Sur les 43 chiens testés, les chercheurs ont constaté une grande variété de profils. Certains montraient une nette préférence pour un côté, d’autres restaient assez indécis selon les situations.
| Catégorie Doginburgh | Nombre de chiens |
|---|---|
| Fortement gaucher | 11 |
| Faiblement gaucher | 10 |
| Ambilatéral | 9 |
| Faiblement droitier / fortement droitier (total) | 13 |
Les chiens gauchers sont légèrement majoritaires dans cet échantillon : 21 animaux montraient une préférence faible ou forte pour la patte gauche, contre 13 droitiers et 9 ambilatéraux. Les auteurs restent toutefois prudents : l’étude reste une « preuve de concept », sur un nombre limité de chiens.
Contrairement à l’être humain, où environ 90 % des personnes sont droitières, aucune tendance nette ne se dégage encore pour l’espèce canine. Des travaux plus larges seront nécessaires pour trancher.
Ce que la patte dominante raconte sur la personnalité du chien
L’un des aspects les plus intrigants du travail de l’équipe italienne concerne les liens possibles entre latéralité, comportement et santé. Marcello Siniscalchi rappelle, dans Science, plusieurs observations issues de recherches antérieures :
Les chiens gauchers auraient tendance à se montrer plus « pessimistes » et à prendre moins de risques. Ils présenteraient aussi une réponse immunitaire plus faible à la vaccination contre la rage. À l’inverse, certains chiens droitiers utilisés pour la conduite de troupeaux montreraient des comportements plus agressifs envers les moutons. Les chiens ambilatéraux, eux, sembleraient plus sujets à la peur des orages.
Ces corrélations ne signifient pas qu’il suffirait de regarder une patte pour prédire le caractère d’un animal, mais elles suggèrent que la latéralité pourrait être un indicateur supplémentaire, utile pour mieux comprendre un chien anxieux, très téméraire ou particulièrement sensible au stress.
Les auteurs travaillent déjà sur d’autres espèces domestiques. L’un d’eux, Sevim Isparta, indique par exemple avoir observé que deux tiers des chats étudiés préféraient dormir sur le côté gauche du corps, ce qui ouvre là encore des pistes de recherche sur la latéralité féline.
Comment tester soi-même la “latéralité” de son chien à la maison
Sans disposer de tous les outils statistiques de l’équipe italienne, un propriétaire peut déjà s’inspirer de ces travaux pour mieux observer son animal, en restant patient et méthodique.
Dans tous les cas, l’idée n’est pas de forcer les situations, mais de multiplier les observations dans des contextes naturels. Si la même patte revient très souvent, il est probable que votre chien soit clairement gaucher ou droitier. Si vous constatez une alternance régulière, il se situe sans doute dans une zone plus ambilatérale.
Ce que ces recherches changent (ou non) pour les maîtres en France
Pour un propriétaire français, ces études ne modifient pas les règles de vaccination, de dressage ou de soins, inchangées et encadrées par les vétérinaires ou les éducateurs canins en France. Elles offrent surtout un outil d’observation supplémentaire.
Un éducateur canin ou un vétérinaire comportementaliste français pourrait, à terme, intégrer ce type d’indicateur parmi d’autres critères déjà utilisés : réactions au bruit, tolérance à la frustration, capacité de concentration, etc. Comprendre que certains chiens très craintifs ou très prudents sont aussi fortement latéralisés pourrait affiner la manière de les accompagner.
Dans le domaine professionnel (chiens de troupeau, de recherche ou d’assistance), la latéralité pourrait aussi être prise en compte dans le choix des individus pour certaines tâches, comme c’est déjà le cas, parfois, pour la vue ou l’odorat.
Un outil de plus pour mieux connaître son animal
Pour un maître, l’intérêt pratique reste avant tout dans la connaissance fine de son compagnon. En observant sa patte dominante au fil des jours, on affine le regard que l’on porte sur ses réactions, ses peurs, son tempérament plus ou moins audacieux.
Ces tests maison constituent aussi une activité stimulante pour le chien : recherche de friandises, jeux de réflexion, petites variations dans les promenades. Ils enrichissent son environnement, ce qui participe à son bien-être global, en complément des conseils habituels donnés par les vétérinaires et les éducateurs.
La latéralité n’est ni un défaut ni une qualité. C’est une caractéristique parmi d’autres, qui s’ajoute à la race, à l’histoire de vie, à l’éducation et à l’état de santé. La comprendre permet simplement de mieux adapter son regard et, parfois, de repérer plus tôt un animal particulièrement anxieux, sensible au bruit ou fragile sur le plan immunitaire, pour en parler avec un professionnel.









