Pour parvenir à lire des rouleaux carbonisés depuis 2 000 ans, des scientifiques ont volontairement brûlé leurs propres papyrus avec du Star Wars écrit dessus
Dans un laboratoire, le bruit sec d’un papier qui se consume n’a rien de romantique. Des chercheurs regardent pourtant leurs fragments noircir volontairement, après avoir inscrit dessus des passages de Star Wars, comme on préparerait une étrange recette archéologique. Leur but n’est pas de sacrifier la saga de George Lucas : ils cherchent à comprendre comment lire des rouleaux antiques réduits au charbon par l’éruption du Vésuve, il y a près de deux mille ans. Le feu a détruit les mots visibles, mais il a aussi figé les pages dans une forme presque indéchiffrable. Une bibliothèque entière attend peut-être sous cette croûte noire. Et cette fois, la science a décidé de répondre au feu par le feu.
Pourquoi brûler des textes modernes pour sauver ceux de l’Antiquité
Les rouleaux d’Herculanum ressemblent moins à des livres qu’à des morceaux de bois calciné. Retrouvés dans une villa romaine ensevelie en 79 après J.-C., ils ont été carbonisés par la chaleur du Vésuve sans être entièrement réduits en cendres. Le résultat est cruel : les feuilles sont toujours là, enroulées les unes sur les autres, mais les ouvrir à la main risquerait de les pulvériser. Nous connaissons tous ce moment où un vieux document semble trop fragile pour être manipulé ; ici, le moindre geste peut faire disparaître une œuvre antique entière.
Pour entraîner les outils capables de déplier ces rouleaux sans les toucher, des équipes ont fabriqué leurs propres papyrus expérimentaux. Elles y ont copié des textes contemporains connus, parmi lesquels des extraits liés à l’univers de Star Wars, avant de les soumettre à une carbonisation contrôlée. L’idée paraît presque absurde au premier regard : brûler une histoire de sabres laser pour retrouver des traités de philosophie grecque. Pourtant, le choix d’un texte déjà connu permet de vérifier si l’intelligence artificielle reconnaît réellement les lettres cachées, ou si elle les invente.
Le procédé repose sur une règle très simple : pour savoir si une machine lit correctement, il faut connaître à l’avance ce qu’elle est censée lire. Les papyrus tests deviennent alors des copies d’entraînement, observées aux rayons X, découpées numériquement et comparées au texte original. Les chercheurs repèrent la texture de l’encre, les plis, les fibres, les ombres laissées par le carbone. **Le défi n’est pas seulement de voir**, mais de distinguer une lettre d’une imperfection du support. Sur un rouleau antique, un minuscule relief peut ressembler à un alpha, puis disparaître selon l’angle de l’image.
Le pari fou de la lecture virtuelle
La méthode la plus prometteuse consiste à scanner les rouleaux par tomographie, une technique proche de celle utilisée dans les hôpitaux. Chaque objet est photographié en milliers de coupes extrêmement fines, puis reconstitué en volume numérique. Les chercheurs tentent ensuite de suivre la surface d’une feuille enroulée comme on déroulerait une pelure d’orange, mais sur un écran. Il faut avancer millimètre après millimètre, sans jamais confondre deux couches collées par la chaleur. Soyons honnêtes : personne ne fait vraiment cela tous les jours, même devant un ordinateur.
Les expérimentations avec des papyrus brûlés servent aussi à reproduire les mauvais scénarios. Une température trop élevée, une combustion trop longue ou un manque d’oxygène ne donnent pas la même matière noire. Or les rouleaux d’Herculanum ont subi une catastrophe brutale, dans des conditions que les scientifiques essaient encore de cerner. Certains fragments ont été atteints par des nuées ardentes dépassant plusieurs centaines de degrés. Refaire brûler des échantillons modernes aide donc à comprendre ce que les rayons X peuvent capter dans cette matière dense, craquelée et terriblement irrégulière.
Une erreur fréquente serait d’imaginer qu’une intelligence artificielle peut ouvrir un rouleau ancien en un clic. Elle a besoin de milliers d’exemples, de vérifications humaines et d’images assez nettes pour apprendre.
« Lire l’invisible ne consiste pas à deviner des mots : il faut pouvoir prouver, lettre après lettre, qu’ils sont là. »
Dans ce travail patient, trois éléments font la différence :
des papyrus expérimentaux dont le contenu est connu ;
des scans à très haute résolution ;
des spécialistes capables de contrôler chaque proposition de lecture.
La machine accélère la recherche, mais elle ne remplace pas l’œil critique du papyrologue.
Ce que ces rouleaux pourraient encore raconter
La bibliothèque d’Herculanum est souvent associée au philosophe Philodème de Gadara et au cercle intellectuel romain qui l’entourait. Une grande partie des textes déjà identifiés concerne l’épicurisme, la poésie, la musique ou la manière de vivre heureux. Mais les rouleaux encore fermés nourrissent tous les espoirs : œuvres inconnues, textes perdus d’auteurs célèbres, correspondances, réflexions politiques. *Un livre brûlé n’est pas forcément un livre mort.* Cette idée donne une dimension presque intime aux images grisâtres analysées dans les laboratoires.
Les premiers résultats du Vesuvius Challenge, concours international lancé pour accélérer la lecture des rouleaux, ont montré que des mots pouvaient émerger de l’intérieur d’un papyrus sans l’ouvrir physiquement. En 2023, des chercheurs ont notamment identifié le mot grec « porphyras », lié à la pourpre, sur un rouleau resté fermé. Ce n’est qu’un mot, mais il change tout : il prouve que l’encre peut laisser une signature exploitable. Derrière lui, il y a peut-être des phrases entières. Derrière ces phrases, une voix silencieuse depuis l’Antiquité.
Cette aventure raconte aussi quelque chose de très actuel. Les chercheurs utilisent des références populaires, des algorithmes accessibles à des volontaires et des images partagées à l’échelle mondiale pour approcher des pensées vieilles de vingt siècles. **Star Wars devient ainsi un outil de laboratoire**, pas une simple anecdote amusante. Le contraste est saisissant : un scénario né dans les années 1970 aide à tester une méthode destinée à ressusciter des philosophes du Ier siècle. Peut-être que les objets les plus fragiles du passé ne demandent pas seulement de la prudence, mais aussi une bonne dose d’imagination collective.
Point essentiel
Détail
Valeur ajoutée pour le lecteur
Des papyrus modernes ont été brûlés
Ils contiennent des textes connus, dont des passages liés à Star Wars
Vérifier avec précision ce que l’intelligence artificielle parvient réellement à lire
Les rouleaux d’Herculanum restent fermés
Ils ont été carbonisés lors de l’éruption du Vésuve en 79 après J.-C.
Préserver des documents uniques sans les détruire en les déroulant
La lecture passe par les rayons X
Les feuilles sont reconstruites virtuellement grâce à des scans et à des algorithmes
Espérer retrouver des œuvres antiques considérées comme perdues
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.