Une étude clinique australienne montre qu’un somnifère prescrit hors autorisation, la quétiapine, améliore le sommeil mais peut perturber gravement la conduite le lendemain.
Menés en Australie et relayés par le site d’actualité scientifique StudyFinds, ces travaux mettent en lumière un paradoxe : une même molécule peut aider des patients souffrant d’apnée du sommeil à mieux dormir, tout en les rendant moins sûrs au volant le matin suivant, parfois sans qu’ils s’en rendent compte.
Un antipsychotique utilisé comme somnifère à faible dose
La quétiapine, connue sous le nom de marque Seroquel, est à l’origine un antipsychotique indiqué dans la schizophrénie et le trouble bipolaire. Aux États‑Unis, elle est aujourd’hui massivement prescrite hors de son autorisation de mise sur le marché comme aide au sommeil.
Selon les données citées par StudyFinds, la quétiapine a été prescrite 10,7 millions de fois aux États‑Unis en 2023, dont 76 % à des doses inférieures à celles recommandées pour les troubles psychiatriques. Une partie de ces ordonnances concernerait des troubles du sommeil, alors que la molécule n’est pas officiellement reconnue comme somnifère.
Autre élément de contexte : on estime qu’environ 80 % des personnes souffrant d’apnée du sommeil ne sont jamais diagnostiquées. De nombreux patients prenant de la quétiapine pour dormir pourraient donc présenter une apnée non détectée, et ignorer totalement la manière dont ce médicament influence leur respiration nocturne… et leurs performances au réveil.
Une étude sur 15 patients apnéiques mis au volant d’un simulateur
Pour mieux comprendre ces effets, des chercheurs de l’université Flinders à Adélaïde, en Australie, ont conduit un essai clinique contrôlé publié dans la revue médicale Annals of the American Thoracic Society. L’objectif : évaluer précisément les conséquences d’une faible dose de quétiapine chez des personnes souffrant à la fois d’apnée du sommeil et de difficultés à maintenir le sommeil.
Quinze adultes (sept femmes, huit hommes), d’âge moyen 61 ans, présentant une apnée du sommeil confirmée et des symptômes d’insomnie modérés à sévères, ont été inclus. Chacun a passé deux nuits de tests en laboratoire, espacées d’environ une semaine :
- une nuit avec une dose de 50 mg de quétiapine prise juste avant l’extinction des lumières,
- une nuit avec un placebo.
Les participants comme les chercheurs ignoraient quelle pilule était donnée chaque nuit, conformément au protocole en double aveugle, considéré comme une référence pour ce type de recherche.
Pendant huit heures, les équipes ont enregistré l’activité cérébrale, la respiration, le taux d’oxygène dans le sang et les mouvements des jambes. Dans les 30 minutes suivant le réveil, chaque personne devait ensuite réaliser deux épreuves :
- une simulation de conduite monotone de nuit sur une route rurale,
- un test de temps de réaction de 10 minutes.
Un sommeil objectivement meilleur avec la quétiapine
La nuit, les résultats apparaissaient plutôt positifs. Sous quétiapine, plusieurs indicateurs de sommeil se sont améliorés chez ces patients apnéiques :
- le nombre moyen d’épisodes d’arrêt respiratoire par heure est passé de 27 à 20 ;
- la durée totale de sommeil a augmenté d’un peu plus de 40 minutes ;
- le temps d’éveil au milieu de la nuit a reculé d’environ 45 % ;
- la saturation en oxygène est restée stable.
Les chercheurs concluent que la quétiapine « modérément » améliore le sommeil et la respiration chez des personnes souffrant d’apnée et de difficultés à maintenir le sommeil.
Ces données suggèrent qu’un médicament initialement développé pour la psychiatrie pourrait influencer certains mécanismes d’apnée du sommeil. La co‑auteure de l’étude, la doctorante Cricket Fauska, citée par StudyFinds, y voit un signal encourageant pour la recherche : elle souligne que les médicaments peuvent modifier l’apnée du sommeil, dans un contexte où environ la moitié des patients supportent mal la ventilation en pression positive continue (PPC ou CPAP), traitement de référence.
Mais des réflexes nettement plus lents au petit matin
Le tableau change radicalement au réveil. Les tests de performance montrent une dégradation nette des capacités d’attention et de conduite après la prise de quétiapine par rapport au placebo.
Les chercheurs ont observé :
- des temps de réaction significativement plus lents ;
- un triplement des « pertes d’attention » (réponses mettant plus d’une demi‑seconde) ;
- davantage d’écarts de trajectoire dans le simulateur de conduite ;
- un nombre plus élevé d’accidents simulés, même si l’échantillon était trop petit pour établir une différence statistique ferme sur ce point.
Malgré une nuit complète de huit heures, les participants restaient, sous placebo, déjà plus maladroits au volant que des conducteurs en bonne santé. Avec la quétiapine, l’écart grimpait jusqu’à près du triple.
Pour les chercheurs, ces chiffres montrent que dormir plus longtemps ne suffit pas à garantir une bonne vigilance. La qualité neurocognitive du réveil apparaît largement altérée.
Un quart des participants ignorent qu’ils sont diminués
Un aspect inquiète particulièrement l’équipe australienne : le décalage entre le ressenti des patients et leurs performances réelles.
Le lendemain de la prise de quétiapine :
- 11 participants sur 15 se sentaient plus somnolents, ce qui correspondait globalement à leurs mauvais résultats aux tests ;
- 2 ne percevaient aucun changement de somnolence ;
- 2 se sentaient même plus alertes… alors que leurs tests de conduite et de temps de réaction étaient clairement dégradés.
Selon les auteurs, environ un quart des personnes pourraient sous‑estimer, voire ne pas percevoir du tout, leur baisse de vigilance après la prise de quétiapine.
Pour la sécurité routière, l’enjeu est majeur. Une personne qui se croit en forme aura tendance à conduire, à travailler sur des machines ou à exercer des activités à risque, sans savoir que ses réflexes sont émoussés par un médicament pris la veille au soir.
Effets secondaires et absence d’intervalle sûr pour reprendre le volant
Les chercheurs signalent également des effets indésirables observés lors des nuits avec quétiapine. Environ un tiers des participants ont signalé des symptômes légers à modérés :
- nausées,
- jambes sans repos,
- baisse brutale de la tension artérielle en se levant.
Ces troubles ont disparu en moins de 48 heures, mais deux personnes ont tout de même dû bénéficier d’une évaluation médicale.
Fait marquant, l’altération des performances restait détectable environ 9 h 30 après la prise du comprimé. Les auteurs précisent qu’ils n’ont pas pu déterminer de délai sûr permettant d’affirmer qu’il est sans risque de reprendre la conduite après une dose de 50 mg.
Les auteurs estiment qu’aucun « temps de retour à une conduite sûre » n’a pu être établi à partir de leurs données. Ils appellent les médecins de premier recours à peser soigneusement ces risques avant de prescrire la quétiapine.
Quels enseignements pour les patients français ?
En France, la quétiapine est également autorisée pour des indications psychiatriques précises. Comme ailleurs, certains médecins la prescrivent hors de ce cadre pour aider des patients à dormir, notamment à faible dose. Les agences sanitaires françaises rappellent cependant que tout usage hors autorisation de mise sur le marché relève d’une appréciation au cas par cas, avec une évaluation rigoureuse du rapport bénéfice‑risque.
Cette étude australienne ne permet pas de tirer des chiffres applicables directement en France, mais elle pose des questions concrètes :
- un patient qui conduit tôt le matin pour se rendre au travail ou pour des trajets professionnels s’expose‑t‑il à un risque accru d’accident s’il prend de la quétiapine le soir ?
- comment l’informer du fait que son ressenti de vigilance ne reflète pas forcément la réalité de ses réflexes ?
- faut‑il adapter les conseils sur la conduite, comme cela se fait déjà pour certaines benzodiazépines ou antihistaminiques sédatifs ?
En France, les médicaments présentant un risque pour la conduite sont signalés par un pictogramme sur la boîte (de niveau 1 à 3), et l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) publie des recommandations. Le principe reste le même : même à faible dose, un médicament à effet sédatif peut interférer avec la capacité à conduire ou à manipuler des machines.
Des limites méthodologiques, mais un signal de sécurité routière
Les auteurs de l’essai soulignent plusieurs limites :
- seulement 15 participants, ce qui restreint la généralisation des résultats et l’analyse de sous‑groupes ;
- une seule nuit de prise de quétiapine, dans un environnement très contrôlé ;
- un seul dosage testé, 50 mg, alors que les prescriptions pour l’insomnie peuvent varier entre 25 et 100 mg ;
- tous les participants étaient naïfs de quétiapine, ce qui ne reflète pas forcément la situation de patients l’utilisant de manière chronique.
L’étude ne permet donc ni de déterminer l’impact sur le risque d’accident réel, ni d’évaluer ce qui se passerait chez des usagers de longue durée, susceptibles de développer une certaine tolérance à l’effet sédatif. Elle ne renseigne pas non plus sur d’autres catégories de patients, plus jeunes ou sans apnée du sommeil.
Malgré cela, le message reste clair pour les chercheurs : un médicament peut offrir un gain objectif sur la durée du sommeil tout en entraînant un coût discret mais significatif sur la sécurité le lendemain, notamment au volant.
Apnée du sommeil, PPC et pistes médicamenteuses
L’apnée du sommeil se caractérise par des arrêts répétés de la respiration pendant la nuit, associant ronflements, fractures du sommeil, somnolence diurne et risque accru de maladies cardiovasculaires. Le traitement de référence repose aujourd’hui sur la ventilation en pression positive continue, délivrée par un appareil et un masque de nuit.
Or, environ la moitié des patients, selon les travaux cités par l’équipe australienne, tolèrent mal cette thérapie mécanique. D’où l’intérêt de rechercher des pistes médicamenteuses, même si aucune molécule n’a pour l’instant d’autorisation officielle dans cette indication.
Cricket Fauska rappelle ainsi que l’étude apporte surtout une preuve de concept : certains médicaments peuvent moduler l’apnée du sommeil, mais leur impact sur la vigilance et la sécurité doit être évalué avec autant de rigueur que leurs effets nocturnes.
Somnifère, conduite et vigilance : quelques repères
Pour un lecteur qui prend ou envisage de prendre un somnifère, plusieurs éléments généraux ressortent de ces travaux :
- un sommeil plus long n’implique pas automatiquement une attention normale le matin ;
- l’altération de la vigilance peut persister près de 10 heures après la prise ;
- le ressenti subjectif est parfois trompeur : se sentir « en forme » ne garantit pas des réflexes normaux ;
- la conduite et l’utilisation de machines devraient toujours être abordées avec le prescripteur.
Cette prudence vaut en particulier pour les personnes qui cumulent plusieurs facteurs de risque : apnée du sommeil diagnostiquée ou suspectée, antécédents cardiovasculaires, prise d’autres traitements sédatifs, horaires de travail décalés ou longs trajets routiers.
Les auteurs de l’essai australien insistent enfin sur la nécessité d’études plus larges et plus longues. D’ici là, cette petite cohorte de 15 patients fournit un avertissement très concret : un comprimé pris pour « mieux dormir » peut tripler les pertes d’attention au réveil, et dégrader la conduite à un point qui échappe parfois totalement à la personne concernée.









