À l’aube, les sacs froissent dans le silence et les chaussures cherchent leur place sur les pierres. Devant eux, une ancienne voie romaine file entre les murets, les châtaigniers et les villages où le café ouvre tard. Pendant plusieurs jours, ils ont avancé sur 270 kilomètres, parfois sous une pluie fine, parfois dans une chaleur qui rend chaque montée un peu plus longue. Leur idée paraît simple, presque folle : redonner vie à cet itinéraire oublié et en faire un jour le prochain chemin de Stevenson. Pas un décor de carte postale, mais une aventure à taille humaine. Une marche où l’on croise encore des habitants, des troupeaux, des fontaines et cette sensation rare de sortir du rythme habituel. Tout commence par un pas.
Une route ancienne qui refuse de disparaître
Sur certains tronçons, la voie romaine ne ressemble à rien de spectaculaire. C’est un chemin creux bordé de ronces, une bande de terre qui traverse une prairie, ou quelques grosses pierres plates que les marcheurs remarquent seulement après avoir ralenti. Pourtant, sous leurs semelles, des voyageurs circulaient déjà il y a près de deux mille ans. Les marcheurs du projet ont choisi de ne pas chercher le confort à tout prix : ils voulaient suivre le fil du paysage, même lorsque les marques disparaissaient et que le GPS hésitait. C’est dans ces moments-là qu’un chemin devient une histoire.
Les 270 kilomètres ont été parcourus étape après étape, avec des journées parfois proches de 25 kilomètres. Dans un village, un habitant leur a montré une vieille carte conservée dans un tiroir de mairie ; plus loin, une agricultrice leur a indiqué un passage que les broussailles avaient presque avalé. Ce sont ces petits gestes qui donnent une épaisseur particulière à l’itinéraire. Le chemin de Stevenson attire aujourd’hui des milliers de randonneurs chaque année, séduits par le récit de Robert Louis Stevenson et de son ânesse Modestine. Ici, il n’y a pas encore de légende mondialement connue. Il y a mieux, peut-être : un récit qui s’écrit encore.
Le parallèle avec le Stevenson n’est pas lancé au hasard. Comme lui, cet itinéraire traverse des territoires ruraux, alterne forêts, plateaux et vallées, et oblige à accepter une forme de lenteur. La différence, c’est que cette voie romaine reste largement à inventer pour le grand public. **Le potentiel est réel**, à condition de ne pas vouloir transformer trop vite chaque portion de sentier en produit touristique bien lisse. Les marcheurs cherchent plutôt à faire émerger une destination cohérente, respectueuse des lieux et utile aux villages traversés. On ne tombe pas amoureux d’un chemin parce qu’il est parfait. On s’y attache parce qu’il laisse une trace.
Marcher sans effacer ce qui fait le charme du lieu
Pour celles et ceux qui voudraient suivre cette future traversée, le premier conseil est très concret : ne pas partir en pensant que tout sera balisé comme sur un grand GR. Il faut préparer ses étapes, télécharger les tracés hors ligne et appeler les hébergements avant de charger le sac. Une voie ancienne réserve des surprises, y compris les bonnes : un détour vers une chapelle, une auberge ouverte seulement le soir, une source fraîche au bord d’un hameau. Prévoir de l’eau, une batterie externe et une paire de chaussures déjà rodées change beaucoup de choses. Soyons honnêtes : personne ne fait vraiment cela tous les jours.
L’erreur fréquente serait de vouloir battre un record ou de reproduire une randonnée vue sur les réseaux sociaux. Ces 270 kilomètres demandent surtout une attention calme. Nous connaissons tous ce moment où l’on s’obstine à avancer alors que le corps réclame une pause ; sur un itinéraire encore discret, cette impatience peut faire manquer l’essentiel. Mieux vaut prévoir des journées raisonnables, autour de 15 à 20 kilomètres selon le dénivelé, et garder du temps pour les rencontres. Un chemin vivant ne se résume pas à une ligne sur une application. Il se découvre aussi au comptoir d’un café, devant une église fermée ou sur un banc bancal face aux collines.
Les porteurs du projet insistent sur une idée : le futur succès de la voie dépendra autant des randonneurs que des collectivités et des habitants.
« Nous ne voulons pas poser une étiquette sur un territoire ; nous voulons donner envie de le traverser avec respect », résume l’un des marcheurs.
Quelques réflexes peuvent faire une vraie différence :
rester sur les passages autorisés, même lorsqu’un raccourci semble tentant ;
acheter un repas, du pain ou une nuitée dans les villages traversés ;
signaler les portions impraticables aux associations locales ;
ne laisser aucune trace, pas même un mouchoir dans un fossé.
Le rêve d’un nouveau grand chemin se joue aussi dans les villages
Faire de cette voie romaine le prochain chemin de Stevenson ne signifie pas copier un modèle qui fonctionne déjà. Le défi consiste à préserver ce qui rend ces 270 kilomètres attachants : les silences, les détours, les façades fatiguées, les conversations imprévues et cette impression de marcher dans une France moins pressée. Pour un village qui perd son épicerie ou voit son école fragilisée, quelques randonneurs réguliers peuvent représenter bien plus qu’un passage. Une chambre louée, un repas servi, une visite guidée improvisée : l’économie du chemin est modeste, mais elle peut être très concrète. **La lenteur devient alors une ressource.** Reste une question, presque intime : quel genre de voyage voulons-nous encourager quand nous choisissons de partir à pied ?
Point essentiel
Détail
Valeur ajoutée pour le lecteur
270 km à pied
Une traversée menée sur une ancienne voie romaine peu connue
Découvrir un itinéraire alternatif aux sentiers déjà très fréquentés
Ambition locale
Faire émerger un chemin attractif sans dénaturer les paysages
Comprendre les enjeux d’un tourisme rural plus doux
Préparation nécessaire
Balisage parfois incomplet, étapes et hébergements à anticiper
Partir avec les bons réflexes et profiter davantage de la marche
Lecture rapide : rédactrice en chef d’Eurotel, ancienne de l’hôtellerie, spécialiste des hôtels de caractère et des city-trips.
Hélène Vasseur a passé près de quinze ans dans l’hôtellerie avant de se consacrer à l’écriture. De la réception d’un palace lyonnais à la direction d’une maison d’hôtes, elle a appris à lire un hôtel de l’intérieur : ce qui fait une vraie adresse, et ce qui relève du décor.
Rédactrice en chef d’Eurotel, elle coordonne la ligne éditoriale et arpente l’Europe à la recherche d’hôtels de caractère et de destinations à raconter autrement. Sa conviction : on voyage mieux quand on comprend les lieux, pas seulement quand on les coche. Elle garde un faible pour les vieilles villes d’Europe centrale et les petits-déjeuners qui s’éternisent.