Au large du Portugal, un oiseau marin rarissime intrigue les chercheurs : ses trajets semblent étroitement liés aux ouragans de l’Atlantique.
Un travail mené par l’institution océanographique américaine Woods Hole Oceanographic Institution, relayé par le média spécialisé anglophone qui publie l’étude, révèle un comportement inattendu chez un oiseau marin très rare nichant près de Madère, au Portugal : loin d’éviter les cyclones tropicaux, il semble au contraire les suivre sur des milliers de kilomètres.
Un oiseau des falaises portugaises qui parcourt l’Atlantique
Le pétrel des Desertas (Pterodroma deserta) niche uniquement sur l’île de Bugio, un rocher escarpé de l’archipel des Desertas, au sud-est de Madère, au large du Portugal et de la côte nord-ouest de l’Afrique. Selon l’étude publiée dans la revue scientifique Current Biology, il s’agit de la seule colonie connue au monde pour cette espèce de taille comparable à un corbeau.
Comme d’autres pétrels du genre Pterodroma, dont le nom signifie littéralement « ailes en mouvement », ces oiseaux passent l’essentiel de leur vie en mer. Certains individus suivis par les chercheurs parcourent jusqu’à 7 500 miles, soit près de 12 000 kilomètres, en un seul aller-retour à travers l’Atlantique, pour se nourrir avant de revenir nourrir leur poussin accroché aux falaises de Bugio.
Les chercheurs ont équipé plusieurs oiseaux de balises afin de suivre précisément leurs trajets pendant la saison des ouragans dans l’Atlantique Nord. L’objectif initial consistait à mieux comprendre comment ces grands voyageurs réagissent aux tempêtes tropicales et cyclones, des phénomènes souvent redoutés par les marins et réputés dangereux pour la faune.
Ils ne contournent pas les cyclones, ils les suivent
Les scientifiques s’attendaient à un comportement relativement classique. Comme l’explique le chercheur Francesco Ventura, auteur principal de l’étude, les premières hypothèses sur les oiseaux de haute mer évoquaient deux tactiques : contourner les cyclones ou se réfugier dans l’œil, la zone de calme relative au centre de la tempête.
Les suivis par balise ont montré qu’environ un tiers des pétrels des Desertas suivait un cyclone tropical pendant plusieurs jours, sur des milliers de kilomètres, au lieu de chercher à l’éviter.
« Les pétrels des Desertas que nous avons suivis n’ont fait ni l’un ni l’autre », résume Francesco Ventura, cité par l’étude. Les trajectoires enregistrées montrent que ces oiseaux se calent dans le sillage des cyclones, restant à proximité de ces systèmes météo parfois pendant plusieurs jours.
Les chercheurs ont croisé les positions des oiseaux avec les données météorologiques : intensité des vents, hauteur des vagues, trajectoire et cycle de vie des tempêtes. Résultat : certains pétrels évoluaient dans des secteurs où les vagues atteignaient jusqu’à huit mètres et où les vents avoisinaient les 100 km/h.
Face à ces conditions extrêmes, les oiseaux adaptaient leur comportement. Lorsque les vents devenaient très forts, ils réduisaient leur vitesse par rapport au sol, probablement en volant moins ou en ajustant leur trajectoire pour préserver leurs ailes et limiter les risques de blessures.
Un gain de vent arrière et de nourriture
Les données montrent aussi que les cyclones offrent aux pétrels des conditions de vol étonnamment favorables. Dans le sillage des tempêtes, les vents forment des couloirs avec un fort soutien de vent arrière. Pour ces oiseaux qui planent sur de longues distances, cela signifie moins d’efforts pour couvrir de vastes secteurs de l’océan.
Les cyclones agissent comme des « tapis roulants » de vent arrière, permettant aux pétrels de parcourir de longues distances tout en accédant à des zones particulièrement riches en nourriture.
Les chercheurs notent un point frappant : aucun des oiseaux suivis n’a été blessé et aucune interruption de reproduction n’a été observée. Les adultes ont continué à revenir à leurs nids de Bugio pour nourrir leurs poussins, malgré ces escapades dans les parages de tempêtes puissantes.
Pourquoi les cyclones rendent la nourriture plus accessible
Le cœur de cette stratégie se trouve dans l’océan lui-même. Le pétrel des Desertas se nourrit principalement de petits poissons, de calmars et de crustacés vivant entre environ 200 et 900 mètres de profondeur. À ces profondeurs, ils restent hors de portée directe des oiseaux, qui dépendent souvent de la remontée nocturne de ces proies vers des couches d’eau plus superficielles.
Selon les chercheurs de Woods Hole, les cyclones changent radicalement les conditions de surface :
- La température de surface de la mer chute fortement derrière la tempête.
- La concentration de chlorophylle augmente, signe d’une productivité accrue du plancton.
- Les vents très forts provoquent un brassage vertical intense des couches supérieures de l’océan.
Comme le détaille le spécialiste de l’océanographie physique Philip Richardson, les vents cycloniques créent une divergence en surface qui fait remonter vers le haut des eaux plus froides, riches en nutriments. Ce processus stimule la chaîne alimentaire : plus de nutriments, donc plus de phytoplancton, puis plus de zooplancton, et ainsi de suite jusqu’aux poissons et aux calmars.
En brassant la colonne d’eau, les cyclones remontent la faune des profondeurs vers la surface : pour les pétrels, ces zones deviennent de véritables buffets à ciel ouvert.
Dans le « sillage » des tempêtes, les proies se concentrent plus près de la surface, là où les pétrels peuvent les capturer. La combinaison d’un vent favorable et d’une nourriture plus facile d’accès crée une opportunité que ces oiseaux ont appris à exploiter.
Caroline Ummenhofer, océanographe physique associée à l’étude, souligne que les trajets des oiseaux se superposent presque parfaitement aux zones où les modèles montrent des conditions de vent optimales. Selon elle, les pétrels paraissent remarquablement capables d’anticiper et d’utiliser ces grandes structures atmosphériques à l’échelle de l’Atlantique Nord.
Que nous apprend ce comportement sur les océans ?
Pour les scientifiques, ces résultats changent la façon de voir les cyclones dans l’océan ouvert. Sur les côtes, ces phénomènes restent associés à la destruction, aux inondations et aux dégâts matériels. Au large, l’étude met en évidence un autre visage : celui d’une perturbation qui peut aussi créer, temporairement, des niches favorables pour certains prédateurs.
Les auteurs parlent de « perturbation fonctionnelle » : une tempête extrême bouleverse l’océan, mais cette perturbation réorganise la nourriture et ouvre des fenêtres opportunes pour les espèces capables de s’y adapter.
Par le regard de ce prédateur marin, les ouragans apparaissent non seulement comme une menace, mais aussi comme un maillon du fonctionnement des écosystèmes de haute mer.
Les pétrels des Desertas occupent le sommet de la chaîne alimentaire dans leur environnement pélagique. Les suivre aide donc à mieux comprendre comment les changements climatiques et l’évolution de la fréquence des cyclones pourraient remodeler la vie au large, loin des côtes visibles.
Quelle comparaison avec les oiseaux marins en France ?
En France, les espèces d’oiseaux marins les plus connues, comme le fou de Bassan, le puffin des Anglais, le fulmar boréal ou certains goélands, fréquentent l’Atlantique Nord et la Manche, des zones aussi exposées aux tempêtes d’automne et d’hiver. Les scientifiques français utilisent également des balises pour étudier leurs déplacements.
Les observations menées sur ces espèces montrent qu’elles cherchent en général à éviter le cœur des dépressions les plus violentes, en restant à distance des vents les plus destructeurs. Elles peuvent toutefois profiter des systèmes dépressionnaires pour se déplacer en économisant de l’énergie, en se laissant porter par les vents dominants, notamment le long de la façade atlantique.
Les tempêtes hivernales modifient aussi les zones de productivité marine au large de la Bretagne ou du golfe de Gascogne, mais ce phénomène reste moins bien documenté pour les oiseaux français que pour le pétrel des Desertas dans cette étude. Le principe est tout de même comparable : un brassage plus intense de la colonne d’eau peut rendre la nourriture plus disponible près de la surface, ce qui influe sur la répartition des oiseaux.
Les instituts français comme l’Ifremer ou le Muséum national d’histoire naturelle collaborent régulièrement avec des équipes étrangères pour suivre les grands prédateurs marins (oiseaux, tortues, mammifères) et mieux comprendre ces interactions entre météo extrême et chaînes alimentaires.
Cyclones tropicaux et changement climatique : quels enjeux ?
Cette étude soulève aussi une question plus large : si le changement climatique modifie la force, la fréquence ou la trajectoire des cyclones tropicaux de l’Atlantique, les conditions de vie du pétrel des Desertas risquent elles aussi d’évoluer. Un oiseau qui s’appuie sur ces tempêtes pour se nourrir pourrait voir ses opportunités augmenter, se déplacer ou au contraire se raréfier.
Pour une espèce déjà rare, dont la reproduction dépend d’une seule colonie connue, toute variation de l’environnement en haute mer ou sur son île de nidification peut peser sur sa survie à long terme. Les chercheurs considèrent donc ces données comme une base pour suivre, dans les années à venir, l’impact des changements climatiques sur ces prédateurs de haut niveau.
Comment les scientifiques suivent concrètement ces oiseaux ?
Techniquement, les équipes posent de petites balises sur le dos des pétrels, généralement lorsque les adultes se trouvent au nid. Ces instruments enregistrent soit la position GPS, soit des données de lumière qui permettent de reconstituer approximativement les déplacements à grande échelle. Les balises restent assez légères pour ne pas gêner le vol.
Les chercheurs récupèrent ensuite ces balises quand les oiseaux reviennent nourrir leur poussin sur les falaises, parfois des semaines plus tard. Ils comparent alors les cartes de trajet des oiseaux avec les cartes météorologiques et les mesures de température de surface de la mer, de chlorophylle et de vent.
Le croisement des données biologiques (positions, comportements) et physiques (vent, vagues, température) forme le cœur de ces travaux sur le lien entre météo extrême et vie marine.
Ce type d’approche, déjà utilisé en France pour certains cétacés ou thons marqués par satellite, devient un outil clé pour comprendre comment les grands animaux marins réagissent à un océan en pleine transformation. Pour un lecteur français, ces recherches offrent un éclairage concret sur la manière dont des phénomènes météorologiques observés aux informations, comme les ouragans atlantiques, façonnent aussi la vie des espèces les plus discrètes de l’océan.









