Des études menées aux États-Unis et au Canada montrent que les plus grands menteurs se repèrent moins à leurs gestes qu’à leur façon de penser.
Dans un long article de vulgarisation psychologique publié par un média anglo-saxon, plusieurs chercheurs nord‑américains et européens détaillent comment fonctionnent les « grands menteurs ». Ils décrivent le rôle de l’intelligence, de certains traits de personnalité et des stratégies narratives utilisées pour tromper durablement, bien loin des clichés sur les yeux qui fuient ou les mains moites.
Pourquoi certains mentent beaucoup plus que les autres
Les travaux cités par le média montrent qu’une petite minorité de personnes concentre l’essentiel des mensonges. Dans une étude américaine de 2021, des centaines d’étudiants ont noté tous leurs mensonges pendant 91 jours : sur 116 366 mensonges déclarés, une part disproportionnée venait d’un petit groupe de menteurs prolifiques.
D’autres recherches vont dans le même sens : environ 5 % des individus seraient responsables de la moitié des mensonges. La majorité des gens se limite à un ou deux « petits mensonges » par jour, souvent pour ménager autrui ou éviter un conflit. Une minorité, elle, ment souvent, parfois sur des sujets majeurs.
Le média rappelle des exemples devenus célèbres : l’Américaine Elizabeth Holmes, condamnée pour avoir trompé des investisseurs sur les performances de sa société de technologie médicale, ou le cycliste Lance Armstrong, déchu de ses sept victoires sur le Tour de France après avoir avoué un dopage massif, malgré des années de démentis catégoriques.
Les recherches mettent en avant deux dimensions centrales chez les grands menteurs : des capacités mentales élevées et une tolérance morale très large à la tromperie.
Autrement dit, il ne suffit pas d’être capable de bien mentir : encore faut‑il être prêt à le faire, souvent, sans trop de scrupules.
La vraie clé du mensonge : une gymnastique mentale exigeante
La psychologue canadienne Molly MacMillan, de l’université Memorial de Terre‑Neuve, résume le cœur du problème : mentir demande un effort cognitif important. Dire la vérité est plus simple : il suffit de rapporter ce que l’on sait ou ressent.
Mentir impose plusieurs opérations mentales simultanées :
- inhiber la vérité qui vient spontanément à l’esprit ;
- fabriquer une version alternative crédible ;
- mémoriser cette version et la maintenir dans le temps ;
- surveiller les réactions de l’autre pour ajuster le récit.
Les études en imagerie cérébrale citées par le média montrent une activation accrue des zones de contrôle cognitif lorsque la personne ment, par rapport à lorsqu’elle dit la vérité. Ce surcroît d’effort explique pourquoi le mensonge devient plus difficile lorsque le cerveau est déjà occupé.
Selon Molly MacMillan, les gens ont ainsi tendance à être plus honnêtes quand ils sont très fatigués, qu’ils parlent dans une langue étrangère ou qu’ils réalisent une autre tâche en parallèle. L’une des techniques d’interrogatoire consiste d’ailleurs à augmenter la « charge cognitive », par exemple en demandant à un suspect de raconter les faits à l’envers.
Les meilleurs indices de mensonge ne sont pas les tics corporels, mais l’incapacité à gérer une histoire cohérente quand on augmente la pression mentale.
Lien avec l’intelligence « fluide »
Une étude publiée en 2023 et présentée par le média a testé la capacité de 400 personnes à mentir dans une conversation spontanée. Ceux qui s’en sortaient le mieux obtenaient aussi des scores élevés en « intelligence fluide », c’est‑à‑dire la capacité à raisonner et à résoudre des problèmes nouveaux sous pression, par opposition aux connaissances accumulées.
Autre facteur mis en avant : la « pensée contrefactuelle », cette tendance à imaginer comment les choses auraient pu se dérouler autrement (« si seulement j’avais fait ceci… »). Une expérience montre que les personnes qui utilisent souvent ce type de raisonnement sont plus enclines à mentir pour protéger leur réputation dans des scénarios hypothétiques, comme justifier une absence à une soirée ou minimiser leur responsabilité dans un accident de la route.
Chez l’enfant, mentir est aussi une question de contrôle mental
Les recherches psychologiques sur les enfants vont dans le même sens. Les plus petits qui sont capables d’inhiber une réponse spontanée – par exemple dire « nuit » en voyant une image de soleil, et l’inverse pour la lune – sont aussi ceux qui mentent le plus facilement dans d’autres tâches expérimentales.
Des travaux cités par le média montrent également que les enfants de six à sept ans les plus doués pour mentir obtiennent de meilleurs scores en mémoire de travail verbale, c’est‑à‑dire la capacité à maintenir plusieurs informations verbales en tête pendant quelques instants. Pratique pour élaborer et suivre le fil d’un mensonge.
Une autre étude internationale de 2012 révèle enfin que l’entraînement joue un rôle : des adultes à qui l’on demandait expressément de mentir plus souvent finissaient par trouver l’exercice moins coûteux mentalement. À force de répéter le mensonge, la suppression de la vérité deviendrait presque automatique.
Les personnalités qui mentent sans état d’âme
La capacité à mentir ne suffit pas à expliquer pourquoi certains abusent de la tromperie. La plupart des gens intelligents connaissent très bien les limites à ne pas franchir. Dès l’enfance, l’éducation enseigne que mentir est moralement répréhensible et potentiellement dangereux à long terme.
Le média rappelle toutefois le rôle d’un trio de traits de personnalité bien connu des psychologues : la « triade noire ». Elle comprend :
- le machiavélisme, associé à la manipulation et au cynisme ;
- le narcissisme, qui renvoie à une image de soi démesurée et centrée sur son ego ;
- la psychopathie, marquée par une froideur émotionnelle et un déficit d’empathie.
Les personnes qui cumulent fortement ces traits se montrent largement plus à l’aise avec le mensonge pour avancer leurs intérêts ou soigner leur image. Plusieurs études évoquées par le média montrent qu’elles mentent plus souvent, et qu’elles peuvent même éprouver de la satisfaction à le faire.
Certains profils combinent maîtrise émotionnelle et traits psychopathiques, un cocktail idéal pour mentir sans laisser filtrer la moindre émotion gênante.
Une étude de 2011 met en avant un mélange particulièrement redoutable : des traits psychopathiques associés à une intelligence émotionnelle élevée, notamment la capacité à contrôler ses expressions faciales. Cette combinaison permet de masquer ses véritables émotions, mais aussi de simuler avec crédibilité l’indignation, la tristesse ou la surprise.
Le mensonge « creux » comme stratégie
Le psychologue allemand Christian Blötner, cité par le média, s’intéresse plus spécifiquement au machiavélisme. Il étudie une forme particulière de tromperie courante dans le marketing ou la communication politique : les affirmations vagues, simplistes ou trompeuses, dites « bulls**t » dans le texte original, c’est‑à‑dire des informations proférées sans réel souci de vérité ou de précision, mais destinées à impressionner ou à persuader.
Ses travaux suggèrent que :
- les personnes à machiavélisme « d’évitement » ont tendance à brouiller les pistes pour fuir les questions gênantes ;
- celles à machiavélisme « d’approche » recourent davantage à l’exagération de leurs mérites pour séduire ou convaincre.
Ce qui fait un « bon » mensonge selon les menteurs eux‑mêmes
En 2019, l’équipe de la chercheuse Brianna Verigin, à l’université de Maastricht (Pays‑Bas), a demandé à près de 200 personnes d’évaluer leurs propres talents de menteur et de décrire leurs meilleures stratégies. Les réponses, rapportées par le média, dessinent une forme de « manuel pratique » du bon menteur.
Trois lignes directrices dominent :
Le signe le plus fiable n’est pas un geste nerveux, mais une histoire trop parfaite, trop simple et trop « évidente » pour être vraie.
Les chercheurs donnent un exemple parlant : un suspect interrogé sur son emploi du temps au moment d’un cambriolage. Plutôt que d’inventer de toutes pièces un alibi, un menteur habile va recycler un souvenir réel – par exemple une sortie au restaurant un autre soir – et le calquer sur la date critique. Il pourra alors fournir des détails vrais (nom du restaurant, trajet, menu) et limiter ainsi le risque d’incohérences.
Menteurs prolifiques et menteurs « pathologiques »
Le média distingue aussi les menteurs stratégiques des « menteurs pathologiques », atteints de ce que les spécialistes appellent parfois « pseudologia fantastica » ou « mythomanie ». Ces derniers ne mentent pas toujours pour obtenir un avantage concret : ils semblent poussés par une compulsion, au prix de grandes difficultés dans leur vie quotidienne.
Le psychologue américain Drew Curtis, auteur d’un ouvrage de référence sur le sujet, explique que ces personnes mentent beaucoup plus que la moyenne, et que leurs mensonges entraînent souvent souffrance, pertes de liens sociaux et risques pour elles-mêmes ou pour autrui. Elles peuvent éprouver des remords, mais n’arrivent pas à se retenir.
Contrairement aux menteurs prolifiques « efficaces », ces profils semblent souffrir de déficits de contrôle exécutif : ils peinent à anticiper les conséquences négatives à long terme de leurs mensonges. Ils ne seraient pas dépourvus de sens moral, mais incapables de freiner l’impulsion au moment où ils inventent une histoire.
Ce que cette recherche change pour un lecteur en France
Ces travaux ont été menés en Amérique du Nord et en Europe, mais les mécanismes décrits – charge mentale, triade noire, stratégie de récit – concernent aussi les interactions quotidiennes en France, qu’il s’agisse de la vie de couple, du bureau ou des réseaux sociaux.
Dans les services d’enquête français, comme dans leurs équivalents étrangers, les méthodes modernes d’audition reposent beaucoup sur l’analyse du récit plutôt que sur les fameux « signaux non verbaux » longtemps mis en avant. Faire raconter plusieurs fois les faits, demander de dérouler les événements à rebours, ou d’ajouter des détails sensoriels (sons, odeurs, températures) met davantage l’accent sur la cohérence interne du discours que sur le langage du corps.
Pour un lecteur français, la leçon principale tient en quelques idées pratiques :
- se méfier des histoires trop ordonnées, sans hésitation ni nuance ;
- observer si la personne peut enrichir son récit quand on pose des questions inattendues, sans se contredire ;
- regarder la manière dont elle réagit à l’augmentation de la charge mentale (nouvelle question, changement de rythme, demande de reformulation).
Comment utiliser ces connaissances dans la vie courante
Les psychologues cités par le média rappellent qu’il n’existe aucun « détecteur de mensonges » infaillible, et que toute suspicion doit être maniée avec prudence, surtout dans le couple ou la famille. Ces travaux suggèrent toutefois quelques pistes concrètes pour mieux évaluer un discours douteux.
Demander à son interlocuteur de reprendre les faits dans un ordre différent, revenir sur un point précis plusieurs minutes plus tard, ou encore introduire un léger élément nouveau (« Et au fait, qui était encore avec toi ? ») permet de voir si la version tient lorsque la charge cognitive augmente. Un menteur peu entraîné aura plus de mal à rester cohérent.
L’analyse de la « pensée contrefactuelle » peut aussi donner des indices : une personne qui multiplie les « si seulement » pour réécrire un épisode gênant peut être tentée d’embellir ou de masquer certains aspects, même sans mensonge frontal.
Mensonge, qualité de vie et risques cachés
Le média cite enfin des études montrant que les grands menteurs n’en sortent pas gagnants à long terme. Outre les chutes spectaculaires de personnalités comme Lance Armstrong ou Elizabeth Holmes, les recherches associent une fréquence élevée de mensonges à une moindre estime de soi et à une qualité de vie dégradée.
Les mensonges adressés à un partenaire intime finissent aussi plus souvent par être découverts, avec un coût émotionnel bien plus élevé que les bénéfices à court terme. Autrement dit, ceux qui considèrent le mensonge comme un outil quotidien surestiment souvent leur capacité à le contrôler.
Les grands menteurs ont tendance à croire que « tout le monde ment » : cette croyance les rassure, mais ne résiste pas à l’épreuve des faits ni du temps.
Pour un lecteur français, ces travaux confortent finalement une intuition largement partagée par l’éducation et la culture : le mensonge peut offrir quelques victoires rapides, mais s’accompagne d’un prix psychologique et relationnel élevé, d’autant plus visible quand la personne dispose des capacités mentales suffisantes pour en abuser longtemps.









