EUROTEL

Travailler à côté de quelqu’un pour enfin se concentrer : ce que les psychologues pensent vraiment du « body doubling »

Travailler à côté de quelqu'un pour enfin se concentrer : ce que les psychologues pensent vraiment du « body doubling »

Aux États-Unis, une simple présence humaine pendant le travail promet de doper la concentration. Derrière le phénomène « body doubling », que disent vraiment les psychologues ?

Popular Science, média scientifique américain, s’est penché sur cette méthode très en vogue depuis la pandémie, notamment chez les personnes avec trouble de l’attention. Entre séances sur Zoom, applications dédiées et promesses virales, des psychologues spécialistes de l’ADHD détaillent ce qui fonctionne réellement, pour qui, et avec quelles limites.

Une technique née en ligne et popularisée pendant la pandémie

Le principe du body doubling paraît désarmant de simplicité : travailler à côté de quelqu’un, en présentiel ou en visio, pour rester concentré. L’article de Popular Science décrit une séance typique : chacun affiche sa tête sur Zoom, micro coupé, caméra allumée, liste de tâches partagée dans le chat, puis un bilan rapide à la fin de l’heure.

Le concept a pris de l’ampleur pendant le Covid-19, quand une grande partie des actifs et des étudiants se sont retrouvés isolés à domicile, souvent en peine de concentration. Sur les réseaux sociaux, le body doubling a vite été présenté comme une stratégie miracle, en particulier dans les communautés dites « neuroatypiques », et notamment parmi les personnes avec trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (ADHD).

Pourtant, les spécialistes interrogés rappellent que cette méthode n’a rien d’un remède universel. Elle s’avère utile pour certains profils, contre-productive pour d’autres.

Le body doubling repose sur une idée simple : utiliser la présence d’un autre comme moteur d’attention, sans forcément interagir avec lui.

Que recouvre exactement le « body doubling » ?

Pour Will Canu, psychologue clinicien et professeur de psychologie à l’université Appalachian State, ce terme désigne le fait d’avoir délibérément un partenaire présent pour faciliter le travail. Ce partenaire n’a pas vocation à coacher ni à conseiller en permanence. Il est simplement là, concentré, sans distraire.

Un autre spécialiste américain de l’ADHD chez l’adulte, le psychologue Russell Ramsay, adopte une définition plus large. À ses yeux, le body doubling peut aussi prendre la forme :

  • d’un groupe d’étude entre étudiants ;
  • d’un partenaire de marche avec qui l’on avance sur une tâche en discutant ;
  • d’un coach sportif ou d’un entraîneur en salle ;
  • d’un accord d’entraide du type : « je t’aide à ranger ton grenier si tu m’aides à vider mon garage ».

Autrement dit, le body doubling ne se limite pas au télétravail. Il englobe toutes ces situations où la présence d’un tiers cadre l’action : on se met d’accord sur un moment, un lieu, un objectif, puis chacun avance sur ses tâches.

Ce principe a donné naissance à toute une galaxie d’outils. Aux États-Unis, des applications comme Focusmate ou Focus Space, ainsi que des créateurs de contenus en direct sur les réseaux sociaux, se positionnent sur ce créneau de la productivité « accompagnée ».

Pourquoi travailler à côté de quelqu’un peut aider à se concentrer

Pour l’instant, les preuves scientifiques restent limitées. Will Canu le souligne : il n’existe pas de grands essais cliniques randomisés démontrant l’efficacité générale du body doubling. On dispose essentiellement de témoignages et de premières données exploratoires.

Intrigué par ce décalage entre engouement en ligne et manque de preuves, le chercheur a glissé quelques questions sur le sujet dans une enquête plus large menée en 2022-2023 auprès de 1 600 étudiants répartis sur sept campus américains, dont environ 10 % déclaraient un diagnostic d’ADHD.

Résultat : certains étudiants avec ADHD préfèrent effectivement travailler avec quelqu’un, mais l’amélioration de la performance reste modeste. Surtout, ils n’ont pas recours au body doubling plus souvent que les autres étudiants.

Chez les étudiants avec ADHD, la première raison d’utiliser le body doubling n’est pas le plaisir d’être à plusieurs, mais la recherche d’un sentiment de responsabilité partagée.

L’étude relève une différence majeure :

  • les étudiants avec ADHD citent comme motivation principale le besoin d’« accountability », cette forme de responsabilité mutuelle qui pousse à tenir ses engagements ;
  • ceux sans ADHD parlent d’abord du côté plus ludique du travail à plusieurs, ou du confort de pouvoir demander de l’aide en cas de blocage.

Une explication par notre nature sociale

Russell Ramsay propose une piste de compréhension : le body doubling exploiterait le fait que l’être humain est un animal social. En rendant visible une intention de travail à quelqu’un d’autre, on la transforme en sorte de contrat social.

L’anticipation de cette rencontre et l’engagement pris devant l’autre peuvent générer une « vague » de dopamine, ce neurotransmetteur associé à la motivation et à la récompense, qui aide à se lancer sur une tâche peu attirante. Même une courte interaction en début de séance suffit parfois à enclencher ce mécanisme.

Selon Ramsay, « un peu de face-à-face et ce contrat social » peuvent ainsi servir de déclencheur. Ce n’est pas tant le contenu de l’échange qui compte que le simple fait d’avoir donné sa parole à quelqu’un d’autre.

Comment organiser concrètement une séance de body doubling ?

Pour celles et ceux qui envisagent de tester cette stratégie, les psychologues interrogés avancent plusieurs conseils pratiques.

Choisir la bonne personne

Premier point crucial : le choix du partenaire. Mieux vaut éviter l’ami bavard qui risque de transformer la séance en longue discussion. L’idéal reste une personne prête à se concentrer, avec un objectif similaire : camarade de classe, collègue, autre freelance…

Partager un univers de travail proche aide aussi : en cas de blocage, l’autre comprend plus facilement la difficulté et peut relativiser la situation, voire suggérer une piste limitée et ciblée, sans se transformer en coach à plein temps.

Mettre en place un cadre simple

Les spécialistes recommandent de définir une structure très claire, mais légère :

  • débuter par un échange rapide où chaque personne annonce un objectif précis et réalisable sur la durée de la séance ;
  • travailler ensuite en silence ou à voix très basse, pendant un temps fixé à l’avance (souvent autour d’une heure) ;
  • terminer par un court bilan sur ce qui a été effectivement accompli.
  • Des créneaux réguliers, à heure fixe, permettent souvent de rendre la méthode plus efficace et supportable. L’idée est d’éviter les séances interminables et d’installer un rendez-vous de travail qui ne fasse pas peur.

    Mesurer l’effet réel sur sa concentration

    Will Canu insiste sur un point : ne pas partir du principe que le body doubling fonctionnera forcément. Il recommande de le tester plusieurs fois, puis de faire un retour honnête sur son propre ressenti :

    • est-ce que la concentration a réellement été meilleure ?
    • la quantité de travail accompli a-t-elle augmenté ?
    • ou bien les séances ont-elles été vécues comme épuisantes, agaçantes, voire sources de distraction ?

    Pour certains, la présence d’un tiers stimule la concentration. Pour d’autres, elle ajoute une couche de pression ou de bruit mental qui complique la tâche.

    Pourquoi le body doubling ne convient pas à tout le monde

    Will Canu exprime une vraie réserve face à l’emballement médiatique et sur les réseaux sociaux. Il craint que des personnes, en particulier avec ADHD, considèrent le body doubling comme une solution prouvée pour aborder toutes les tâches difficiles, alors que ce n’est pas le cas.

    Selon lui, on présente parfois cette méthode comme une ressource presque miraculeuse, à adopter à tout prix par toute personne concernée par le trouble de l’attention. Or ses premières recherches montrent un tableau bien plus nuancé.

    Certains profils avec ADHD se portent même mieux seuls, dans un environnement très dépouillé, en limitant au maximum les sources de distraction. Travailler à côté d’une autre personne, même silencieuse, peut devenir un stimulus supplémentaire, donc une nouvelle tentation de détourner l’attention.

    Le psychologue rappelle qu’il existe des stratégies de gestion de l’attention bien mieux documentées : découper les grandes tâches en sous-tâches très simples, repérer le moment de la journée où l’on est le plus alerte, utiliser des minuteurs à intervalles courts, comme la méthode Pomodoro, qui alterne phases de concentration et pauses brèves.

    Le body doubling peut être un outil utile dans une boîte à outils plus large, pas un remplacement des approches validées ou d’un suivi spécialisé en cas d’ADHD.

    Et en France, que faire si l’on veut s’y mettre ?

    En France, le terme « body doubling » reste largement employé tel quel, notamment dans les communautés en ligne autour de l’ADHD. Le principe, lui, peut se décliner dans de nombreux contextes déjà familiers : groupes de co-working, bibliothèques universitaires, cafés calmes, espaces de travail partagés.

    Pour un lecteur français, plusieurs options existent :

    • organiser des sessions de travail en visio avec des proches, sur un modèle proche de celui décrit par Popular Science ;
    • rejoindre des espaces de co-working ou des tiers-lieux proposant parfois des journées thématiques « concentration » ;
    • constituer un petit groupe d’étude ou d’écriture avec des règles simples : horaire fixe, objectifs clairs, bilan de fin de séance.

    Les associations françaises impliquées dans l’accompagnement du trouble de l’attention, ainsi que certains groupes de pair-aidance, peuvent également proposer ce type de formats de manière plus encadrée, en complément des suivis médicaux et psychothérapeutiques.

    Les spécialistes français de l’ADHD reprennent les mêmes grandes lignes que leurs confrères américains : ces séances peuvent aider certains adultes et étudiants à se mettre en route sur les tâches rébarbatives, mais elles ne remplacent ni un diagnostic, ni un traitement adapté, ni un travail approfondi sur l’organisation et la gestion du temps.

    Un outil parmi d’autres pour apprivoiser son attention

    L’intérêt du body doubling tient autant à la présence de l’autre qu’à l’occasion qu’il offre de mieux se connaître. En observant comment l’on réagit à ces séances — regain d’énergie, au contraire fatigue sociale, distraction accrue — chacun peut affiner sa propre « boîte à outils » de concentration.

    Certains combineront, par exemple, une séance de body doubling hebdomadaire pour lancer les dossiers les plus lourds avec des techniques plus solitaires le reste du temps, comme la planification par blocs horaires ou l’utilisation de minuteurs. D’autres réserveront cette méthode aux périodes d’examens ou aux phases d’écriture intense.

    Popular Science le rappelle en filigrane à travers le témoignage de son auteure : certains jours, la présence virtuelle de collègues concentrés suffit à débloquer un texte. D’autres jours, la meilleure stratégie reste tout simplement de quitter l’écran, sortir marcher et revenir ensuite à son travail avec un regard plus frais.

    Questions fréquentes

    Le body doubling fonctionne-t-il vraiment pour tout le monde ?

    Non. Bien que bénéfique pour certains profils, notamment les personnes avec ADHD, la méthode peut s'avérer contre-productive pour d'autres. Les psychologues recommandent de la tester plusieurs fois et d'évaluer honnêtement son impact personnel avant de l'adopter.

    Quel type de partenaire faut-il choisir pour le body doubling ?

    Il faut privilégier une personne capable de se concentrer, avec un objectif similaire et idéalement un univers de travail proche (camarade de classe, collègue, freelance). Mieux vaut éviter les personnes bavardes qui transformeraient la séance en discussion prolongée.

    Combien de temps devrait durer une séance de body doubling ?

    Les psychologues recommandent des séances d'environ une heure, avec un échange rapide au début, une période de travail en silence et un court bilan à la fin. L'important est de fixer une durée à l'avance et d'éviter les séances interminables.

    Pourquoi le body doubling aide-t-il à se concentrer ?

    La présence d'une autre personne crée un « contrat social » qui génère une vague de dopamine, le neurotransmetteur de la motivation. Chez les personnes avec ADHD, c'est surtout le besoin de responsabilité partagée qui agit comme levier d'attention.

    Y a-t-il des preuves scientifiques solides du body doubling ?

    Pour l'instant, les preuves restent limitées. Il n'existe pas de grands essais cliniques randomisés démontrant l'efficacité générale, mais plutôt des témoignages et des données exploratoires, notamment issus d'enquêtes auprès d'étudiants.
    Défiler vers le haut