Au large de l’Atlantique Nord-Est, une mission scientifique française a revisité un ancien site d’immersion de déchets nucléaires, resté intact depuis des décennies.
À plusieurs milliers de mètres de profondeur dans l’Atlantique Nord-Est, une équipe de chercheurs français a pu filmer et analyser de près un vaste cimetière de fûts radioactifs. Cette campagne, relatée par le média scientifique en ligne The Daily Galaxy, s’est appuyée sur un sous-marin habité et des robots pour évaluer l’état de ces déchets nucléaires immergés depuis la seconde moitié du XXe siècle.
Des milliers de fûts radioactifs au fond de l’Atlantique
La mission NODSSUM s’est déroulée sur une vaste zone de l’Atlantique Nord-Est où, durant des décennies, plusieurs pays ont déversé des déchets radioactifs. Les scientifiques y ont plongé le sous-marin habité Nautile, opéré par la flotte océanographique française, pour inspecter des conteneurs reposant sur un fond vaseux à près de 4 700 mètres de profondeur.
Les chercheurs estiment qu’au total, plus de 200 000 fûts de déchets radioactifs ont été immergés dans cette partie de l’Atlantique Nord-Est au cours de la seconde moitié du XXe siècle.
La campagne NODSSUM ne vise pas l’ensemble de ces 200 000 fûts, mais un des principaux sites d’immersion. Ce secteur avait déjà été repéré dans les années 1980 lors d’une campagne conjointe du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et d’Ifremer, qui avait identifié quelques conteneurs grâce aux moyens de l’époque.
Quarante ans plus tard, les nouvelles images montrent des centaines de fûts, pour certains éventrés ou fortement corrodés, dispersés sur le fond marin. La plupart sont à moitié envasés, colonisés par des organismes des grandes profondeurs.
Une campagne d’un mois à bord du navire « Pourquoi Pas ? »
Pour mener ces travaux, environ trente scientifiques ont embarqué à bord du navire océanographique français « Pourquoi Pas ? » pour une mission d’un mois, du 27 mai au 28 juin 2026. Le cœur du dispositif : le sous-marin Nautile, capable de descendre à plus de 4 500 mètres.
- Durée de la mission : 27 mai – 28 juin 2026
- Nombre de scientifiques à bord : environ 30
- Nombre de plongées du Nautile : 20
- Profondeur d’intervention : plus de 15 400 pieds (environ 4 700 mètres)
Lors de ces 20 plongées, le Nautile a visité plusieurs zones d’immersion. Selon les chercheurs impliqués dans NODSSUM, les fûts observés présentent des états très variables : certains semblent encore structurés, d’autres sont déformés, perforés ou à moitié ouverts. Dans plusieurs cas, de la matière s’est échappée et forme des amas visibles sur la vase environnante.
Les images recueillies montrent clairement des fûts très corrodés et des traces de matériaux sortis des conteneurs, déposés autour sur les sédiments.
Cette approche directe contraste avec les études précédentes, souvent limitées à des observations à distance ou à des cartographies acoustiques. Pour la première fois, les scientifiques disposent d’une vue détaillée et systématique de ce qui se passe réellement sur le site.
Une vie marine bien présente autour des déchets
Contrairement à l’image d’un désert stérile, le fond océanique de cette zone se révèle riche en vie. Les caméras ont filmé de nombreuses espèces adaptées aux grandes profondeurs, installées tout autour des fûts.
Les scientifiques mentionnent la présence :
- d’anémones fixées sur les conteneurs ou à proximité immédiate ;
- d’éponges colonisant les surfaces métalliques ;
- de crabes circulant entre les fûts ;
- et d’autres organismes des abysses, installés sur ou près des structures.
Ces espèces font du site un habitat composite, à la fois artificiel et contaminé. Les chercheurs du CNRS et d’Ifremer cherchent désormais à savoir dans quelle mesure cette faune profonde est exposée à la radioactivité issue des déchets.
Des signaux radioactifs au-dessus des niveaux attendus
Au cours des plongées, les instruments ont détecté des radionucléides, c’est-à-dire des éléments radioactifs, associés aux déchets immergés. Les mesures montrent des niveaux supérieurs à ceux habituellement attendus dans cette région de l’Atlantique Nord-Est.
Les analyses mettent en avant plusieurs marqueurs, dont le cobalt 60 et le niobium 94, utilisés comme signatures caractéristiques de certains déchets nucléaires.
D’autres radionucléides, comme le césium 137 et l’américium 241, ont aussi été relevés. Selon les informations diffusées par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), ces éléments ne proviennent pas tous forcément des fûts. Une partie peut résulter d’essais nucléaires atmosphériques du passé ou d’accidents nucléaires survenus au cours du XXe siècle.
Cette multiplicité de sources complique l’interprétation. Les scientifiques ne peuvent pas, à ce stade, attribuer avec certitude chaque mesure radioactive aux seuls fûts immergés. Ils ont donc prélevé des échantillons pour analyses approfondies en laboratoire :
- sédiments autour des fûts ;
- eau de mer à différentes distances des conteneurs ;
- tissus de poissons, crustacés et autres organismes vivant sur le site.
Au total, les campagnes récentes se sont traduites par la collecte de 5 000 litres d’échantillons d’eau, 345 carottes de sédiments et des prélèvements sur 34 spécimens de poissons et de crustacés, selon les données officielles du projet NODSSUM.
Le rôle clé du robot sous-marin Ulyx
Avant les plongées habitées, le site avait été cartographié en 2025 grâce au robot autonome Ulyx. Ce véhicule sous-marin a survolé la zone à faible altitude, produisant des images et des mesures à haute résolution.
La mission Ulyx a permis d’identifier 3 355 conteneurs sur le fond marin, fournissant une carte précise pour guider les plongées du Nautile.
Les chercheurs ont ainsi sélectionné les secteurs les plus représentatifs ou les plus dégradés pour les inspections visuelles et les prélèvements. Sans ce travail préalable, une grande partie des plongées aurait été consacrée à la simple recherche des fûts dans un environnement immense et sombre.
Un héritage des pratiques d’immersion d’après-guerre
Le CNRS rappelle que ce site ne représente qu’une partie de l’histoire de l’immersion de déchets radioactifs dans l’Atlantique. Plusieurs pays ont utilisé ces profondeurs au cours des décennies suivant la Seconde Guerre mondiale, à une époque où le rejet en mer de certains déchets était considéré comme une option acceptable.
D’après les archives citées par le CNRS, la France a, à elle seule, immergé plus de 46 000 fûts dans cette région lors d’opérations menées en 1967 et 1969. Ces conteneurs n’ont jamais été conçus pour rester étanches de manière indéfinie. Les stratégies de l’époque tablaient sur une dégradation progressive des fûts et une dilution lente des substances radioactives dans l’océan.
La question centrale pour les chercheurs aujourd’hui est de comprendre ce que donne, concrètement, cette stratégie sur plusieurs décennies, dans un environnement réel.
La prochaine étape du projet NODSSUM consistera à analyser en détail la dispersion des radionucléides dans les sédiments et les organismes, pour estimer l’ampleur de la contamination locale et son éventuelle propagation au sein des écosystèmes profonds.
Que signifie cette découverte pour les lecteurs en France ?
Pour un lecteur français, ce travail mené dans l’Atlantique Nord-Est éclaire un pan peu connu de l’histoire nucléaire du pays. Les immersions de 1967 et 1969 concernaient des déchets de faible et moyenne activité, gérés alors selon les standards internationaux de l’époque. Aujourd’hui, ce type d’immersion n’est plus pratiqué, la gestion des déchets radioactifs reposant sur le stockage à terre, sous la responsabilité de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra).
Cette campagne ne remet pas en cause la réglementation actuelle en France, mais elle apporte des éléments concrets sur le devenir, à long terme, de déchets déjà immergés. Elle rejoint les travaux menés en métropole sur les anciens sites industriels contaminés ou les anciens rejets en mer, dont certains continuent d’être suivis par des instituts comme l’IRSN ou Ifremer.
Comment les scientifiques évaluent-ils le risque environnemental ?
Les chercheurs distinguent deux volets : la contamination locale autour des fûts et le risque de dispersion à plus grande échelle. Les mesures in situ montrent déjà des radionucléides en quantité supérieure à la moyenne régionale, mais l’enjeu consiste à savoir :
Les échantillons biologiques permettront d’évaluer la bioaccumulation, c’est-à-dire la concentration progressive de substances radioactives dans les tissus des animaux. Ce phénomène peut, à terme, faire remonter certains contaminants dans la chaîne alimentaire, même si la profondeur et l’isolement du site limitent les échanges avec les zones côtières.
Les radionucléides cités, comme le cobalt 60, le niobium 94, le césium 137 ou l’américium 241, possèdent des périodes radioactives et des comportements chimiques différents. Certains se fixent surtout dans les sédiments, d’autres circulent davantage dans l’eau ou se concentrent dans les organismes. La combinaison de ces paramètres déterminera l’ampleur réelle du risque écologique.
Radioactivité, dilution et temps long : quelques repères
Les pratiques d’immersion reposaient sur l’idée que l’immensité de l’océan permettrait une dilution « naturelle » des substances radioactives, au point de rendre l’impact négligeable à grande échelle. Les travaux de NODSSUM fournissent des données pour confronter cette hypothèse au terrain.
Dans un environnement profond, les eaux se renouvellent lentement et les sédiments peuvent piéger durablement des contaminants. Même si la radioactivité globale de l’océan reste très faible par rapport aux normes sanitaires, certaines zones localisées peuvent présenter des concentrations nettement plus élevées autour d’installations ou de dépôts anciens.
Ce type de mission offre aussi un retour d’expérience utile pour la gestion actuelle des déchets nucléaires. Il rappelle que, même enfouis ou isolés, les conteneurs finissent par se dégrader, et que leur comportement réel doit être étudié sur des décennies. Les données collectées au large de l’Atlantique serviront à affiner les modèles de dispersion et à mieux comprendre la réponse des écosystèmes profonds à une contamination lente, diffuse et ancienne.









