En Finlande, plusieurs crèches ont troqué sols en caoutchouc et plastique contre terre, boue et végétation, dans un vaste test grandeur nature.
Le site d’actualités Scoop Upworthy, citant notamment le quotidien britannique The Guardian, raconte comment des chercheurs finlandais ont transformé des jardins de crèches pour y recréer un véritable sol forestier. Objectif : mesurer l’impact d’un contact quotidien avec la terre, les plantes et les microbes naturels sur la santé des tout-petits.
Des crèches finlandaises transformées en mini-forêts
L’expérience se déroule en Finlande, pays déjà réputé pour la place qu’il accorde à la nature dans le quotidien des enfants. Dans plusieurs structures d’accueil, des surfaces jusque‑là recouvertes de caoutchouc, de plastique ou d’asphalte ont été remplacées par de la terre, de la boue, des plantes et des éléments naturels.
Selon Scoop Upworthy, 43 crèches et jardins d’enfants à travers le pays ont reçu environ 830 000 livres sterling de fonds publics pour « réensauvager » leurs espaces extérieurs. À la place des surfaces lisses et stériles, on trouve désormais :
- de la terre issue de sols forestiers,
- des zones de boue où les enfants peuvent patauger,
- des arbres, arbustes et fleurs,
- des rochers, du sable et de l’herbe.
Au-delà du simple aménagement, ces crèches ont été intégrées à un protocole scientifique mené par l’Institut finlandais des ressources naturelles (Luke) et l’université de Tampere. L’idée centrale : reconnecter la santé humaine à la santé écologique de l’environnement immédiat.
Les chercheurs ont voulu relier la biodiversité extérieure – sols, plantes, animaux, microbes – à la biodiversité intérieure du corps humain, notamment au niveau de la peau, de l’intestin et des voies respiratoires.
Un jardin potager scientifique au cœur d’une crèche
L’une des expériences les plus marquantes a été menée dans un jardin d’enfants accueillant 180 enfants et 50 membres du personnel. Les équipes ont littéralement « importé » un morceau de forêt dans la cour : un carré de 10 mètres de sol forestier a été creusé, transporté, puis réinstallé pour servir de base à un grand potager.
Sur ce sol, les enfants ont cultivé eux‑mêmes des légumes et des fruits :
- betteraves,
- pommes de terre,
- carottes,
- piments,
- courgettes,
- concombres,
- myrtilles,
- airelles rouges.
Tout ce qui poussait dans ce jardin était ensuite consommé par les enfants. Ils jardinaient, touchaient la terre, se salissaient les mains, puis mangeaient les produits de leurs propres cultures. Ce contact répété avec un environnement vivant et diversifié constituait le cœur de l’expérience.
Analyses de sang et suivi médical sur deux ans
Les chercheurs ont suivi les enfants pendant deux ans. Leur objectif : savoir si cette exposition accrue à la biodiversité se traduisait par une évolution mesurable de leur santé immunitaire.
Pour cela, plusieurs outils ont été utilisés :
À chaque cycle, des échantillons étaient prélevés auprès d’un maximum de 75 enfants issus de différents établissements urbains. Les chercheurs ont porté une attention particulière à la composition des bactéries de la peau et aux cellules impliquées dans la régulation de la réponse immunitaire.
Des résultats rapides et inattendus sur le système immunitaire
Les premières conclusions ont surpris les scientifiques cités par The Guardian. Un an après le début du projet, les enfants ayant joué quotidiennement dans ces espaces renaturés présentaient une flore bactérienne cutanée plus variée et jugée plus saine que celle des enfants restés dans des cours très artificialisées.
Les analyses de sang ont montré une hausse des cellules T régulatrices, qui protègent l’organisme contre les maladies auto‑immunes, en seulement 28 jours d’exposition à cet environnement plus naturel.
Ces cellules T régulatrices agissent comme des « freins » du système immunitaire. Elles évitent qu’il ne s’emballe et n’attaque par erreur les propres tissus de l’organisme, comme c’est le cas dans de nombreuses pathologies auto‑immunes.
Les chercheurs finlandais soulignent que les enfants exposés à la terre, aux microbes et aux plantes semblaient développer de meilleures défenses, sans signe d’infections plus fréquentes. Une étude australienne indépendante, mentionnée par Scoop Upworthy, va dans le même sens : les enfants qui jouent dans différents types de sols présentent un microbiote intestinal plus riche et un système immunitaire plus robuste que ceux qui restent éloignés de ces environnements.
Pourquoi le manque de saleté pourrait favoriser allergies et maladies
Les scientifiques impliqués dans ces travaux rappellent une hypothèse de plus en plus partagée : une grande partie des allergies et de certaines maladies immunitaires modernes serait liée à un manque d’exposition précoce à la diversité microbienne naturelle.
Dans des environnements très aseptisés, pavés, plastifiés, désinfectés en permanence, les enfants rencontrent peu de microbes inoffensifs mais utiles à l’éducation du système immunitaire. Le corps « apprend » alors moins bien à distinguer le vrai danger (virus, bactéries pathogènes) de ce qui est bénin (pollen, poussière, aliments courants), ce qui pourrait contribuer à l’augmentation des allergies et de certaines maladies inflammatoires.
Un rapport baptisé Mott Poll Report, cité par Scoop Upworthy, indique que :
- 62 % des parents laissent leurs enfants jouer dehors tous les jours,
- 29 % seulement quelques fois par semaine,
- 9 % déclarent que leurs enfants ne jouent dehors qu’une fois par semaine ou moins.
Pour la chercheuse Marja Roslund, de l’Institut finlandais des ressources naturelles, citée par The Guardian, le lien entre nature et santé dépasse la seule dimension individuelle. Elle estime que ce « retour à l’environnement » représente un enjeu de santé publique et aussi un enjeu économique, les maladies immunitaires coûtant cher aux systèmes de soins.
La Finlande veut généraliser les crèches « réensauvagées »
Face à ces résultats jugés encourageants, l’État finlandais a décidé de soutenir financièrement la transformation de nombreuses crèches. Les cours sont progressivement revues pour intégrer davantage d’éléments naturels : arbres, fleurs, buttes de terre, rochers, zones herbeuses et coins de sable.
La crèche Poutapilvi‑Puimuri fait partie des structures pilotes. Sa directrice, Marjo Välimäki‑Saari, explique que le projet vise à bouleverser les habitudes éducatives : « Nous déplaçons l’action de l’intérieur vers l’extérieur. Nous voulons montrer la nature aux enfants, afin qu’ils l’apprennent. » L’idée est que le jeu principal, les découvertes et même certaines activités pédagogiques se déroulent désormais à l’air libre.
En Finlande, la cour de crèche devient un véritable espace d’apprentissage, où l’on grimpe sur les rochers, jardine dans la terre et observe les insectes autant qu’on joue avec des jouets classiques.
Les initiatives finlandaises suscitent l’intérêt d’autres pays nordiques. Des visiteurs venus d’Islande, du Danemark ou de Norvège se sont rendus dans ces structures pour observer le dispositif et envisager des projets similaires chez eux.
Quelle situation en France pour les crèches et la nature ?
En France, la tendance à « verdir » les cours d’école et de crèche commence à se diffuser, portée par des collectivités locales et des appels à projets. Plusieurs villes ont lancé des « cours oasis », où le bitume est en partie retiré pour réintroduire de la végétation, des zones de fraîcheur et parfois des jardins partagés.
Dans les crèches et écoles maternelles, certaines structures développent déjà des projets de :
- jardins pédagogiques,
- potagers partagés avec les familles,
- sorties régulières en forêt ou dans des parcs,
- aires de jeux composées d’éléments naturels (trunks, pierres, buttes de terre).
Les autorités sanitaires françaises rappellent, de leur côté, la nécessité d’un équilibre : permettre aux enfants de jouer dehors, de jardiner, de toucher la terre, tout en respectant les règles d’hygiène de base (lavage des mains, supervision des zones de jeu, contrôle de la qualité des sols).
Pour les parents français, l’exemple finlandais illustre surtout une idée : le contact quotidien avec la nature ne se limite pas à une sortie en forêt le week‑end. Il peut passer par de petites habitudes :
- laisser l’enfant manipuler la terre d’un bac de plantation sur un balcon,
- transformer un coin de jardin en potager dont il s’occupe,
- favoriser les parcs avec des zones végétalisées plutôt que les aires 100 % caoutchouc, quand c’est possible.
Microbiote, boue et santé : ce que l’on sait
Les travaux mis en avant par Scoop Upworthy s’inscrivent dans un courant plus large de recherche sur le microbiote. Ce terme désigne l’ensemble des micro‑organismes – bactéries, virus, champignons – qui vivent sur et dans notre corps, notamment dans l’intestin, sur la peau et dans les voies respiratoires.
Plus ce microbiote est diversifié, plus il semble associé à un système immunitaire équilibré. Les environnements naturels riches en espèces végétales et animales offrent une grande variété de microbes inoffensifs qui alimentent cette diversité. À l’inverse, les environnements extrêmement standardisés et désinfectés limitent ces rencontres, sans pour autant éliminer les germes réellement dangereux.
Les chercheurs finlandais ne recommandent pas de laisser les enfants s’exposer à n’importe quel sol ou à des zones polluées. L’expérience est encadrée : sols choisis, surveillance sanitaire, suivi régulier. Mais elle remet en cause l’idée selon laquelle la meilleure protection consisterait à éviter toute saleté.
Pour un parent, un éducateur ou une collectivité, la leçon principale est que la nature peut être un allié pour la santé des enfants, à condition d’être intégrée de façon réfléchie au quotidien : un sol vivant, des plantes variées, du jeu en extérieur et quelques taches de boue ne sont pas forcément des ennemis, bien au contraire.









