En Caroline du Sud, un étrange halo lumineux aperçu près d’une voie ferrée alimente des récits de fantômes, mais la science avance une autre explication.
Depuis des décennies, les habitants de Summerville, une petite ville de Caroline du Sud aux États-Unis, racontent l’histoire d’une mystérieuse lumière flottant au-dessus d’anciennes voies ferrées. Longtemps attribué à un esprit errant, ce phénomène pourrait en réalité être lié à l’activité sismique souterraine, comme l’explique une étude rapportée par le journal en ligne britannique The Independent.
Une légende locale née dans les années 1950
Dans la région de Summerville, on parle depuis longtemps de la « lumière de Summerville ». Selon le récit populaire, cette lueur serait la lanterne portée par le fantôme d’une femme qui aurait attendu en vain le retour de son mari près de la voie ferrée.
Les premières histoires recensées remontent aux années 1950 et 1960. Des témoins disent avoir vu des orbes lumineux planer au-dessus des rails, parfois accompagnés de sons étranges. Certains récits évoquent même des portes qui claquent brusquement ou des bruits inquiétants, renforçant l’idée d’une présence surnaturelle.
Ces témoignages ont été colportés dans des livres locaux et des chroniques de journaux, nourrissant la réputation de la zone comme un lieu hanté. La région se trouve pourtant dans un secteur connu des sismologues américains, à proximité de Charleston, déjà touchée par un important séisme historique à la fin du XIXe siècle.
Une sismologue s’attaque au mystère des « lumières de séisme »
Dans une étude publiée dans la revue scientifique Seismological Research Letters, la sismologue Susan E. Hough, du US Geological Survey (l’institut géologique fédéral américain, équivalent de l’unité sismologique du BRGM en France), avance une explication naturelle à ces lumières. Pour elle, les récits de Summerville pourraient s’inscrire dans un phénomène plus vaste, connu sous le nom de « lumières de séisme ».
Ces lumières ont été observées dans de nombreuses régions du monde : sphères lumineuses, colonnes, éclairs furtifs ou halos colorés apparaissant dans le ciel avant, pendant ou après un tremblement de terre. Elles restent rares, difficilement prévisibles et donc mal documentées.
Les lumières de séisme intriguent les scientifiques depuis des décennies : elles surgissent parfois juste avant un tremblement de terre, comme un étrange signal précurseur.
Jusqu’ici, aucune théorie unique ne faisait consensus pour expliquer leur apparition. Plusieurs hypothèses circulaient, allant des décharges électriques liées au frottement des roches à l’inflammation de gaz souterrains libérés par les failles.
Des séismes invisibles au cœur de la légende de Summerville
Pour tester le lien entre ces récits et l’activité du sous-sol, Susan Hough a passé en revue les témoignages historiques recensés dans la presse locale et dans des ouvrages vendus en librairie. Elle a ensuite comparé ces dates et ces lieux avec les catalogues sismologiques de la région.
Son travail met en lumière une coïncidence troublante : les signalements de la « lumière de Summerville » débutent dans les années 1950 et 1960, et à seulement quelques kilomètres de là, trois séismes de magnitude comprise entre 3,5 et 4,4 ont été enregistrés en 1959 et 1960.
Dans ce type de séisme modéré, les habitants ressentent parfois des vibrations, mais certains événements restent trop faibles ou trop profonds pour être clairement perçus par la population. Les effets secondaires, eux, peuvent se manifester autrement.
Pour la sismologue, des séismes peu profonds et parfois trop faibles pour être ressentis pourraient avoir déclenché, dans certaines conditions, ces mystérieuses lumières observées près des rails.
Gaz souterrains et étincelles : un cocktail lumineux
L’étude propose un scénario précis pour expliquer le phénomène. Dans la région de Summerville, le sous-sol recèle des failles peu profondes. Lorsqu’un séisme, même léger, survient, il peut ouvrir de microscopiques fissures dans lesquelles des gaz dissous dans l’eau souterraine s’échappent.
Deux gaz sont particulièrement cités : le radon et le méthane.
- Le radon est un gaz radioactif, incolore et inodore, issu de la désintégration de l’uranium naturellement présent dans certaines roches.
- Le méthane est un gaz inflammable, produit notamment par la décomposition de matières organiques enfouies.
Dans le scénario de Susan Hough, ces gaz, libérés lors de secousses, remonteraient jusqu’à la surface, piégés parfois dans de minuscules gouttelettes d’eau. Une simple étincelle suffirait alors à les enflammer, créant brièvement une sphère ou une traînée lumineuse.
La particularité de Summerville, souligne la sismologue, tient à la présence de rails en acier et de tas de ferraille provenant d’anciennes voies ferrées abandonnées. Ces structures métalliques peuvent favoriser l’apparition d’étincelles, en particulier lorsque les conditions météo sont humides et que des charges électrostatiques s’accumulent.
« En travaillant à Charleston, je me suis aperçu que, lorsque les anciennes voies ferrées étaient remplacées ou réparées, les rails n’étaient pas toujours évacués, explique-t-elle. On trouve encore des amas de vieux métal le long des lignes. » Ces piles de ferraille pourraient, dans de rares circonstances, fournir l’étincelle décisive.
Pourquoi ces lumières apparaissent souvent par temps brumeux
Les récits de Summerville mentionnent fréquemment des apparitions par nuits sombres, parfois brumeuses. Pour Susan Hough, ce détail renforce la piste d’un gaz piégé dans de fines gouttes d’eau. La brume pourrait servir de support à ces gaz, facilitant leur accumulation à proximité du sol avant leur inflammation.
La vision d’une lueur flottant au ras du sol, se déplaçant lentement, pourrait alors donner l’illusion d’une lanterne portée par une silhouette invisible. Une image idéale pour alimenter les histoires de fantômes.
Dans ce schéma, les « fantômes » ne seraient autre qu’un mélange de gaz souterrain, d’humidité et d’électricité statique, sur fond de secousses sismiques discrètes.
Un mystère scientifique encore ouvert
La sismologue reste prudente : il ne s’agit pas de dire que tous les témoignages de lumières étranges sont liés à des séismes, ni que l’hypothèse avancée à Summerville explique tous les cas de lumières de séisme dans le monde.
Selon The Independent, elle insiste sur la nécessité de mener des études complémentaires. Des détecteurs de gaz pourraient être installés sur place pour vérifier la présence de radon ou de méthane lors de futurs petits séismes. Des campagnes de mesures géophysiques permettraient aussi de localiser précisément les failles les plus superficielles.
« Peut-être avons-nous là un exemple de la combinaison de facteurs qui favorise l’apparition de lumières de séisme, avance-t-elle. Et peut-être que ces gentils fantômes signalent en réalité des zones de faille dans l’est des États-Unis. »
Les lumières de séisme, un phénomène observé ailleurs dans le monde
Les lumières associées aux séismes ne sont pas propres aux États-Unis. Des témoins en ont rapporté au Japon, en Italie, au Pérou ou encore dans la région du Yukon, à la frontière entre le Canada et l’Alaska. Des photos montrent parfois des sphères ou des piliers lumineux juste avant un séisme.
Les hypothèses pour les expliquer sont variées :
Les chercheurs manquent encore de données instrumentales, car ces phénomènes restent rares et difficiles à anticiper. Les récits historiques, accompagnés aujourd’hui d’images et de vidéos captées par les habitants, constituent donc un matériau précieux, même si leur interprétation reste délicate.
Quel parallèle avec la situation en France ?
La France métropolitaine connaît une sismicité modérée, concentrée surtout dans les Alpes, les Pyrénées, la Provence, la vallée du Rhône ou la façade atlantique. Les séismes destructeurs y sont rares, mais le réseau de surveillance sismique est dense et piloté notamment par le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) et le Réseau national de surveillance sismique.
Des récits anciens de phénomènes lumineux associés à des tremblements de terre existent aussi en Europe, même s’ils restent épars. Comme ailleurs, les scientifiques français restent prudents : ces lumières ne sont pas utilisées comme outil de prévision, faute de mécanisme clairement démontré.
Pour un lecteur en France, l’étude menée en Caroline du Sud apporte surtout un éclairage sur la façon dont la géologie locale, les infrastructures humaines (ici, des rails) et la météorologie peuvent se combiner pour produire des phénomènes visuels déroutants. Elle rappelle aussi que les croyances populaires ou les histoires de fantômes peuvent parfois s’enraciner dans des réalités physiques complexes.
Que désigne exactement le radon, souvent cité dans ces études ?
Le radon est un gaz naturellement présent dans le sous-sol, issu de la désintégration de l’uranium contenu dans certaines roches et certains sols. Invisible et inodore, il peut s’infiltrer dans les bâtiments par les fissures des fondations ou les passages de canalisations. En France, il fait l’objet d’une surveillance sanitaire car, à fortes concentrations et sur le long terme, il augmente le risque de cancer du poumon selon les autorités de santé.
Dans le contexte des lumières associées aux séismes, le radon intéresse surtout les géophysiciens comme indicateur de la déformation des roches. Une hausse soudaine de sa concentration dans l’air ou dans l’eau souterraine pourrait signaler l’ouverture de microfissures. Combinée à d’autres facteurs, cette libération de gaz pourrait participer à la formation de phénomènes lumineux.
Le méthane, lui, se forme généralement par décomposition de matière organique ou dans certains gisements géologiques. Très inflammable, il s’enflamme aisément en présence d’une étincelle. Dans une zone où se côtoient failles actives, nappes d’eau et structures métalliques, le mélange de ces éléments peut ponctuellement donner naissance à ces fameuses « lumières fantômes » qui fascinent les témoins et stimulent la curiosité des scientifiques.









