Au nord-ouest de l’Espagne, la province d’Ourense intrigue les chercheurs : elle concentre une étonnante densité de centenaires en bonne santé.
Dans la communauté autonome de Galice, au nord-ouest de l’Espagne, la province rurale d’Ourense attire désormais l’attention des démographes. Selon un article du média espagnol La Vanguardia, plusieurs spécialistes estiment que ce territoire pourrait devenir la prochaine « zone bleue » officielle, ces régions du globe où l’on vit statistiquement plus longtemps et en meilleure santé.
Ourense, candidate sérieuse au titre de « zone bleue »
Un travail de recherche mené en janvier 2024 par la Société galicienne de gériatrie et de gérontologie et le groupe LONXENV de l’université de Vigo place la Galice en tête des régions espagnoles pour la proportion de centenaires. La communauté affiche une moyenne de 75,79 personnes de 100 ans et plus pour 100 000 habitants. Dans certaines zones intérieures, les taux rejoignent, voire dépassent, ceux des fameuses « zones bleues » déjà reconnues dans le monde.
Galice : 75,79 centenaires pour 100 000 habitants, des niveaux comparables aux zones bleues historiques
Pour l’instant, seules cinq « zones bleues » sont officiellement identifiées : Okinawa au Japon, la Sardaigne en Italie, l’île d’Icarie en Grèce, la péninsule de Nicoya au Costa Rica et Loma Linda, en Californie (États‑Unis). Ourense pourrait devenir la sixième.
Au printemps 2024, le démographe belge Michel Poulain, pionnier de la recherche sur ces territoires de longévité, a déclaré lors d’un congrès à Saint-Jacques‑de‑Compostelle qu’il voyait « certaines zones d’Ourense et de Pontevedra » comme de sérieuses candidates à une reconnaissance officielle, en raison de leur très forte concentration de centenaires.
Pour appuyer cette démarche, la Société galicienne de gériatrie et de gérontologie a lancé un vaste travail de terrain. Son président, José María Faílde, supervise un recensement précis des personnes de 100 ans et plus, mais aussi de leurs habitudes de vie. Il précise que les chercheurs écartent des analyses les personnes atteintes d’un déficit cognitif important afin de disposer de données fiables sur les facteurs associés à une longévité active.
« Ourense est un laboratoire réel pour la longévité »
Au cœur de ce mouvement, l’association Ourensividad joue un rôle central. Son président, Pablo García Vivanco, est pharmacien, diététicien et militant d’un vieillissement actif. Il insiste sur la singularité de la province :
« Ourense est un laboratoire réel pour étudier la longévité grâce à sa population », affirme Pablo García Vivanco.
Son objectif : transformer ces observations en politiques sociales concrètes, centrées sur les habitudes de vie et la nutrition, avec un horizon affiché, celui de « l’Europe de 2050 », où la part des seniors sera bien plus élevée qu’aujourd’hui.
Pour comprendre ce qui se joue dans cette province, La Vanguardia a rencontré trois centenaires aux profils très différents : Eustaquio, 103 ans, berger infatigable ; Esperanza, 107 ans, passionnée de danse ; et José, 100 ans, paysan et commerçant à la curiosité intacte. Leurs parcours dessinent un fil rouge : une vie active, une alimentation simple, un fort ancrage social et une capacité remarquable à encaisser les coups du destin.
Le quotidien d’Eustaquio, 103 ans : se lever tôt, travailler, peu dîner
À Beade, dans la comarque de Celanova, proche de la frontière portugaise, Eustaquio Pérez reçoit chez lui à 103 ans. Poignée de main ferme, allure droite, seule l’audition a cédé un peu à l’âge. Dès 8 ans, il a connu la dureté de la vie rurale et du manque d’argent. Il raconte avoir fait du « petit trafic » de sacs de sucre et de café entre Ourense et le Portugal pour aider sa famille.
L’école lui a malgré tout permis d’apprendre à lire et à écrire. Plus tard, il a travaillé dans l’élevage, puis dans le bâtiment. La nécessité l’a poussé à émigrer douze ans en Guinée équatoriale, où il gagnait « huit fois plus » que dans sa Galice natale, ébahi à l’époque par les casinos et les salles de cinéma de ce territoire alors bien plus moderne que son village.
« Je me lève chaque jour à 5 heures du matin pour m’occuper de mes brebis jusqu’à 14 heures, puis je mange », explique Eustaquio.
Sa routine reste réglée comme une horloge : lever avant l’aube, travail au troupeau, repas unique à la mi‑journée, sieste, puis un western à la télévision. Il cultive ses propres légumes, consomme du porc de la « matanza » familiale, boit l’eau de source et du vin produit par ses soins. Le soir, il mange très peu, parfois rien de consistant, seulement quelques biscuits avec du lait en guise de collation. Il se couche tôt et ne dort que quatre à cinq heures par nuit.
Il se méfie des médicaments, qu’il dit avoir évités toute sa vie. Il n’a pas souhaité recevoir le vaccin contre le Covid‑19. Son dossier médical reste léger, avec quelques opérations de hernie et de la prostate, mais pas de pathologie majeure chronique signalée dans la source.
Interrogé sur les proches disparus, il préfère détourner le regard et résumer sa philosophie : accepter ce qui arrive, s’adapter, garder l’humour et ne pas craindre la mort. Sa seule vraie préoccupation aujourd’hui : les sangliers qui ravagent ses terres.
Esperanza, 107 ans : la danse, la musique et un rituel café‑liqueur
À une quarantaine de minutes de route, dans un immeuble proche de la gare d’Ourense, vit Esperanza Cortiñas, née en 1916. Elle habite au deuxième étage avec sa fille Aurora. À 107 ans, elle revient d’une fracture de la hanche, survenue deux mois auparavant, et sa récupération surprend son entourage.
Avant sa chute, elle fréquentait encore les pistes de danse. Elle explique aimer particulièrement le tango, mais ne rejette aucun style musical. Elle affirme avoir obtenu plus de sept diplômes dans divers concours de danse à travers l’Espagne :
« La musique et la danse m’ont permis d’atteindre cet âge », assure-t-elle.
Son enfance a été marquée par le départ de sa mère pour Cuba, la laissant seule avec ses quatre frères et sœurs. Très tôt, elle a multiplié les métiers : garde de vaches, moisson du seigle, ménage, travail de domestique. Ses pas l’ont menée dans toute la Galice, puis jusqu’à Paris, toujours à la recherche d’un emploi. Elle a eu sa fille à 30 ans, un âge tardif pour l’époque, freinée jusque-là par ses nombreuses obligations professionnelles. Son mari, charpentier, a partagé ces années d’effort et de vie commune.
Elle revendique aussi une passion pour la mode, fière de posséder plus de quarante paires de chaussures, dont une paire brillante qu’elle affectionne particulièrement. Sa peau, très bien conservée, nourrit les questions. Elle répond avec simplicité :
« Mon secret de beauté a été d’utiliser seulement une crème de supermarché sur mon visage, rien d’autre. »
Côté santé, elle évoque une vie globalement épargnée, hormis des problèmes de nervosité et des traitements pour dormir. Elle dit ne pas boire d’alcool, sauf un rituel matinal : un petit verre de liqueur de café à jeun, préparé par ses soins avec café, sucre et eau-de-vie. Elle affirme avoir toujours mangé de tout, tout en se décrivant comme un peu fragile de l’estomac.
Son ambition actuelle est simple : retrouver sa marche, et surtout pouvoir danser à nouveau. Sa fille souligne son goût pour le contact humain : dans la rue, « tous la saluent » et elles ne peuvent avancer sur plus de quelques mètres sans être arrêtées pour bavarder.
José, 100 ans : un siècle à travailler la terre et à apprendre
Au sud‑est de la province, près de la frontière portugaise, le village de Vences abrite José Salgado, 100 ans, qui n’a jamais quitté sa commune d’origine. Il vit avec sa fille Marina, veuve, et se décrit, selon sa famille, comme doux avec tout le monde, mais un peu plus « de caractère » à la maison.
Père de deux filles, grand‑père de cinq petits‑enfants et arrière‑grand‑père de cinq arrière‑petits‑enfants, il se présente comme un travailleur infatigable. Il a commencé à 14 ans et a cumulé les métiers : meunier, transporteur, chauffeur de taxi, commerçant, agriculteur, chef d’entreprise.
« Jusqu’à 97 ans, j’ai travaillé dans mon potager avec la même application que lorsque j’étais jeune », raconte-t-il.
Il n’a arrêté sa boutique d’épicerie qu’à 90 ans, et n’a renoncé au tracteur qu’à la demande pressante de sa famille, inquiète pour sa sécurité. Aujourd’hui, ses jambes gonflées limitent ses déplacements, mais il refuse l’inactivité : lecture quotidienne du journal, télévision, et sculpture de petites figures dans des cannes avec son couteau.
À l’école, il allait « très content » et aimait toutes les matières, particulièrement les mathématiques, la dactylographie, et même le saxophone, qu’il a appris à jouer. Il a effectué plus de deux ans de service militaire à Ferrol, puis s’est marié à 21 ans avec celle qui l’a accompagné jusqu’à ses 92 ans.
Il se décrit comme abstinent : ni tabac ni alcool, même s’il admet aimer le sel et la graisse dans ses plats. Il a longtemps été très actif physiquement, attaché à un bon sommeil, et reste très sociable, prêt à discuter avec quiconque passe la porte.
Depuis quelques années, il rédige une autobiographie où il raconte ses expériences, ses amours et ses réflexions. Il y confie trois choses qu’il n’a pas réalisées : remettre en état certaines parcelles de terre, revoir une femme qu’il avait beaucoup appréciée, et voyager davantage. Pour lui, la richesse de l’existence réside d’abord dans la simplicité du quotidien.
Les ingrédients de la longévité à Ourense
À travers ces trois portraits, les chercheurs dégagent plusieurs facteurs récurrents. Pablo García Vivanco met d’abord en avant ce qu’il appelle la « diète atlantique », proche du régime méditerranéen, mais typique de la façade nord‑ouest de la péninsule Ibérique : produits frais, saisonniers, beaucoup de légumes, fruits, poisson, huile d’olive, peu d’aliments ultra‑transformés.
À cela s’ajoute un environnement naturel encore préservé, avec une eau locale que certains habitants considèrent comme un « élixir de jeunesse ». Surtout, le climat social joue un rôle majeur : villages à taille humaine, entraide, liens familiaux solides, présence quotidienne de voisins.
« Les habitudes de vie saines et la résilience sont les grands facteurs de la longévité à Ourense », résume le médecin généraliste Roberto Fernández.
Ce praticien, installé à Allariz, mène lui aussi un travail de recherche sur les centenaires de la province. Il insiste toutefois sur un point : il n’existe pas de variable unique commune à tous les centenaires en bonne santé. Autrement dit, pas de recette magique, mais une combinaison de facteurs favorables : activité physique modérée mais constante, peu de sédentarité, alimentation simple, peu de médicaments, forte capacité à encaisser les épreuves de la vie sans se laisser abattre.
Ce que montrent les parcours d’Eustaquio, Esperanza et José
- Une vie de travail physique, souvent jusqu’à un âge très avancé.
- Une alimentation locale, peu transformée, avec de petites portions le soir.
- Très peu d’alcool ou de tabac, hors rituels limités.
- Un réseau social dense : famille proche, voisins, danse, conversations.
- Une grande capacité d’adaptation aux difficultés, sans se focaliser sur la peur de la mort.
Les « zones bleues » et la situation en France
Le concept de « zone bleue » est né des travaux de chercheurs comme Michel Poulain et Dan Buettner, qui ont repéré des poches de longévité exceptionnelle à travers le monde. Dans ces régions, on trouve un nombre inhabituel de nonagénaires et de centenaires en bonne santé, parfois encore actifs.
La France ne possède pas de « zone bleue » officiellement reconnue à l’échelle internationale. Certains territoires se distinguent toutefois par un vieillissement avancé et une espérance de vie élevée, comme la Corse ou plusieurs départements ruraux du centre et du sud‑ouest. L’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) suit régulièrement ces indicateurs, mais sans utiliser le label de « zone bleue ».
Pour un lecteur français, les facteurs observés à Ourense font écho à des recommandations souvent mises en avant par les médecins généralistes ou les gériatres en France : rester actif, conserver du lien social, manger varié et peu transformé, limiter le tabac et l’alcool, maintenir une certaine curiosité intellectuelle. Les maisons de retraite médicalisées et les services gériatriques des hôpitaux s’intéressent aussi à ces trajectoires de grands vieillards autonomes afin de mieux adapter la prise en charge du grand âge.
| Élément clé | Ourense (Espagne) | Tendance en France |
|---|---|---|
| Alimentation | Diète atlantique, produits frais, forte part de production locale | Promotion du régime méditerranéen et des circuits courts |
| Mode de vie | Travail physique prolongé, peu de sédentarité | Lutte contre la sédentarité, encouragement à l’activité physique adaptée |
| Environnement social | Communautés rurales soudées, forte présence familiale | Isolement plus fréquent, efforts des collectivités pour recréer du lien |
| Approche médicale | Peu de médicaments chez certains centenaires, suivi local | Suivi gériatrique structuré, prévention, mais forte consommation de médicaments |
Ce que la science retient des zones de longévité
Les études sur les zones de forte longévité convergent sur plusieurs notions. Elles ne se limitent pas à l’alimentation ou à la génétique. Les spécialistes évoquent un « ensemble de conditions » : activité modérée mais quotidienne, peu de stress chronique, rôle social clair même après la retraite, alimentation frugale, importance des rituels (religieux, familiaux ou culturels), environnement relativement peu pollué.
Pour les habitants d’Ourense, ces éléments ne sont pas forcément perçus comme des règles de santé, mais comme une manière naturelle de vivre. Les interviews publiées par La Vanguardia montrent d’ailleurs que les centenaires ne théorisent pas leur longévité. Ils racontent plutôt une vie marquée par le travail, parfois la migration, la modestie matérielle, mais aussi par les fêtes de village, la musique, ou la simple joie de discuter sur une place.
La notion de résilience, mise en avant par le médecin Roberto Fernández, mérite une attention particulière. Elle renvoie à la capacité à rebondir après les guerres, l’exil, les deuils, la pauvreté. Chez Eustaquio, elle se traduit par une acceptation sereine de la mort. Chez Esperanza, par la capacité à reprendre la marche après une chute grave à 107 ans. Chez José, par l’envie d’écrire un livre à l’âge où d’autres renoncent à tout projet.
Pour un lecteur français, ces récits n’invitent pas à calquer un modèle, mais à interroger certains choix du quotidien : le temps passé assis, le rapport aux voisins, la place donnée au travail manuel ou créatif. Ourense, en route vers le statut de sixième « zone bleue » du monde, sert ici de miroir à nos propres façons de vieillir.









