Une recherche menée en Chine suggère un lien troublant entre le fait de veiller tard, le cadre nocturne et certaines tendances de personnalité dangereuses.
Une étude publiée dans la revue scientifique Chronobiology International et présentée par le site spécialisé PsyPost avance qu’en Chine, les personnes qui préfèrent naturellement la nuit présenteraient plus souvent des traits de sadisme ordinaire. Ce travail, signé par le chercheur Heng Li, ne prétend pas expliquer toute la personnalité des « couche-tard », mais apporte un éclairage nouveau sur la façon dont certains comportements antisociaux se manifestent selon le moment de la journée.
Un chercheur chinois s’intéresse aux « chronotypes » et aux personnalités sombres
L’étude a été conduite par Heng Li, chercheur au Centre d’études linguistiques, littéraires et culturelles de l’université d’études internationales du Sichuan, à Chongqing, en Chine. Son objectif : comprendre comment notre horloge biologique interne, appelée « chronotype », se relie à des tendances antisociales comme le sadisme ordinaire.
Le chronotype désigne l’inclinaison naturelle d’une personne à être en forme le matin ou le soir. On parle souvent, en français, de « lève-tôt » pour les personnes plutôt matinales, et de « couche-tard » pour celles qui se sentent plus éveillées et productives tard dans la nuit.
Des travaux antérieurs avaient déjà relié la préférence pour la nuit à ce que les psychologues appellent des « traits de personnalité sombres » : narcissisme, manipulation, manque d’empathie. Pour expliquer cette association, les chercheurs en évolution évoquent l’hypothèse de la « spécialisation de niche » : certaines caractéristiques antisociales auraient pu se développer pour profiter d’environnements précis, comme l’obscurité, où le contrôle social se relâche.
La nuit offre moins de lumière, moins de témoins, moins de risques de sanction : un terrain propice aux comportements transgressifs.
Heng Li a constaté que ces travaux se concentraient peu sur le sadisme ordinaire, c’est-à-dire la jouissance tirée de la souffrance d’autrui dans le cadre de la vie quotidienne, qu’il s’agisse de blesser quelqu’un émotionnellement, de harceler en ligne ou de se livrer à des plaisanteries cruelles.
La pandémie de Covid-19 comme point de départ de la réflexion
Le chercheur explique à PsyPost que sa curiosité est née durant la pandémie de Covid-19. Il dit avoir remarqué que certaines personnes très actives la nuit semblaient davantage ignorer les consignes sanitaires.
Heng Li évoque une « question intrigante » : ces personnes retirent-elles une forme de satisfaction des difficultés ou de la souffrance d’autrui en période de crise ?
Cette intuition l’a poussé à tester l’idée d’un lien entre chronotype et sadisme ordinaire, à travers deux études distinctes. L’une repose sur des questionnaires, l’autre sur un comportement mesuré en laboratoire.
Première étude : 170 étudiants chinois et des questionnaires détaillés
La première partie de la recherche s’appuie sur 170 étudiants d’université en Chine, âgés en moyenne de 22 ans, hommes et femmes en proportions proches, issus de régions variées du pays.
Les participants ont répondu à plusieurs séries de questions :
- leurs habitudes de sommeil et leurs préférences naturelles de coucher et de lever, en imaginant l’absence de contraintes professionnelles ou universitaires ;
- leur niveau de vigilance et d’énergie à différents moments de la journée ;
- un questionnaire psychologique standardisé mesurant le sadisme ordinaire.
Ce dernier questionnaire les invitait à se positionner sur des affirmations comme le plaisir ressenti à faire du mal à quelqu’un ou à fantasmer sur le fait de causer du tort. Pour limiter la tentation de mentir et de se présenter sous un jour plus favorable, l’anonymat total était garanti.
Les données font émerger une tendance nette : les étudiants avec une forte préférence pour le soir obtiennent des scores plus élevés sur les échelles de sadisme ordinaire. Les hommes se montrent, en moyenne, plus sadistes que les femmes, mais le lien entre chronotype nocturne et sadisme apparaît dans les deux sexes.
Plus la préférence pour la soirée est marquée, plus les scores de sadisme ordinaire augmentent, quel que soit le sexe des participants.
Deuxième étude : un faux broyeur d’insectes pour mesurer les actes
Pour vérifier ces résultats au-delà du milieu étudiant et des simples déclarations, Heng Li a mené une seconde étude en laboratoire, avec 214 adultes de la Chine du sud-ouest, âgés en moyenne d’une trentaine d’années. Un peu plus de la moitié étaient des femmes.
Ces participants ont d’abord rempli, à nouveau, un questionnaire sur leurs préférences de sommeil et d’éveil. Puis ils ont été invités à prendre part à une expérience comportementale. L’appareil central : un moulin à café modifié, présenté comme une machine capable de broyer des insectes vivants.
Les chercheurs ont montré aux participants trois cloportes vivants, affublés de prénoms humains chinois pour renforcer l’impression de cruauté potentielle. On leur a alors proposé de jouer le rôle « d’exterminateur » en plaçant les insectes dans la machine.
En réalité, un dispositif caché empêchait les insectes d’être blessés, mais le broyeur produisait un fort bruit de craquement, laissant croire qu’ils étaient écrasés.
Sur 214 adultes, 25 ont choisi de mettre au moins un insecte dans la machine, pensant le broyer réellement.
En recoupant ces comportements avec les chronotypes, le chercheur constate que les personnes au profil nocturne se montrent plus enclines à accepter la tâche d’extermination. Ce résultat renforce l’idée que la préférence pour la nuit ne se limite pas à des déclarations, mais se relie à des actes potentiellement cruels, même dans un contexte expérimental.
Une corrélation, pas un destin : les limites de l’étude
Les résultats restent toutefois observatoires. Ils mettent en évidence une corrélation statistique entre préférence pour la nuit et sadisme ordinaire, sans établir de lien de cause à effet. Rien ne prouve que le fait de se coucher tard transforme quelqu’un en sadique.
D’autres explications restent possibles :
- le sens inverse : certaines tendances de personnalité pourraient conduire à adopter un rythme nocturne ;
- un facteur biologique commun qui influencerait à la fois le chronotype et les traits de personnalité sombres ;
- des éléments de contexte social ou professionnel non mesurés.
Le chercheur souligne également que les préférences de sommeil reposent ici sur des déclarations subjectives. Or chacun évalue imparfaitement son rythme réel. Des études futures pourraient s’appuyer sur des objets connectés, comme des bracelets de suivi d’activité, afin d’enregistrer précisément les heures de coucher et de lever sur plusieurs semaines.
Heng Li insiste auprès de PsyPost sur un point central : il ne s’agit pas de stigmatiser tous les couche-tard. Les résultats décrivent une tendance moyenne, pas une règle individuelle.
Être une personne du soir ne définit pas un caractère, rappelle le chercheur. La personnalité résulte de nombreux facteurs génétiques et environnementaux.
Pour lui, la nuit représente plutôt une « niche écologique » particulière : un environnement calme, peu surveillé, où certains traits sombres trouvent davantage d’occasions de s’exprimer.
Quels usages concrets pour la société ?
Au-delà de la curiosité scientifique, ce type de travaux intéresse ceux qui cherchent à limiter les comportements nuisibles, notamment en ligne. L’étude évoque plusieurs pistes d’application.
| Domaine | Intérêt du lien nuit / sadisme |
|---|---|
| Réseaux sociaux | Renforcer la modération aux heures où les comportements agressifs ou sadiques sont les plus probables. |
| Espace public | Mieux cibler les horaires de présence des forces de l’ordre dans certains lieux sensibles. |
| Prévention | Adapter les campagnes de sensibilisation au harcèlement ou à la violence aux périodes de la journée les plus à risque. |
Ces pistes demandent toutefois d’autres recherches, notamment pour préciser à quels moments exacts les comportements agressifs culminent réellement et comment les distinguer d’une simple activité nocturne sans danger.
Que signifie ce résultat pour les Français qui veillent tard ?
L’étude a été menée en Chine, avec des étudiants et des adultes locaux. Pour un lecteur français, il ne s’agit donc pas d’une photographie directe de la population en France. Les cultures, les rythmes de vie et les habitudes de travail diffèrent largement d’un pays à l’autre.
En France, la notion de chronotype est prise en compte dans certains domaines, par exemple en médecine du sommeil ou dans la santé au travail, mais pas pour évaluer des traits de personnalité. Les spécialistes du sommeil distinguent aussi des profils « matinaux » et « vespéraux », sans les associer systématiquement à des comportements antisociaux.
Dans le champ judiciaire ou policier, les autorités françaises se concentrent davantage sur des facteurs comme l’alcool, les stupéfiants, le contexte social ou les antécédents que sur l’heure de coucher. Les forces de l’ordre savent toutefois que nombre d’agressions, de violences et de dégradations surviennent la nuit, ce qui rejoint l’idée générale d’un contrôle social affaibli à ces heures.
Pour un Français adepte des nuits blanches, ces travaux ne signifient donc pas qu’il présente, par définition, des tendances sadiques. Ils invitent plutôt à prendre conscience du cadre : la nuit, le sentiment d’impunité augmente, ce qui peut attirer davantage ceux qui cherchent à transgresser les règles ou à nuire aux autres.
Sadisme ordinaire et chronotype : quelques repères pour mieux comprendre
Le terme « sadisme ordinaire » décrit un trait de personnalité, et non un diagnostic psychiatrique officiel. Il renvoie à des comportements du quotidien :
- plaisir à humilier ou rabaisser quelqu’un ;
- joie à regarder des scènes de souffrance réelle ;
- envie de faire du mal, même lorsqu’il n’y a pas de bénéfice clair à en tirer ;
- goût pour les farces cruelles ou les humiliations publiques, y compris sur internet.
Ces attitudes peuvent s’exprimer de manière discrète, sans crime ni violence spectaculaire : moqueries répétées, cyberharcèlement, rumeurs volontairement blessantes. L’étude de Heng Li suggère que, parmi ceux qui préfèrent nettement la nuit, cette tendance moyenne pourrait être un peu plus fréquente.
Le chronotype, lui, repose sur une base biologique réelle, liée notamment à notre horloge interne et à l’exposition à la lumière. Les spécialistes savent que certains métiers en horaires décalés bousculent ce rythme, ce qui peut influencer l’humeur, la concentration ou la santé, sans pour autant déterminer la morale ou l’empathie d’une personne.
Dans la vie quotidienne, combiner un chronotype très nocturne avec un environnement peu encadré la nuit et des frustrations personnelles pourrait favoriser, chez certaines personnes déjà vulnérables à ces traits, l’expression de comportements plus durs ou plus cruels. À l’inverse, un cadre de vie structuré, des relations sociales stables et un suivi psychologique, lorsque nécessaire, peuvent limiter ces dérives, quel que soit l’horaire de coucher.









