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Un « trou de gravité » intrigue les scientifiques depuis des décennies dans l’océan Indien : ce qu’ils ont trouvé enfoui sous la Terre

Un « trou de gravité » intrigue les scientifiques depuis des décennies dans l'océan Indien : ce qu'ils ont trouvé enfoui sous la Terre

Au large de l’Inde, une zone où la gravité est plus faible fait chuter le niveau de la mer de plus de 100 mètres, intrigant les chercheurs.

Au sud-ouest de l’Inde et du Sri Lanka, une immense anomalie gravitationnelle défie depuis près de 80 ans les géophysiciens. Ce phénomène, baptisé « trou de gravité » dans l’océan Indien, vient enfin de recevoir une explication crédible, détaillée par des chercheurs indiens dans une étude citée par le média économique indien The Economic Times.

Un « trou de gravité » géant au milieu de l’océan Indien

Les faits se déroulent dans l’océan Indien, dans une vaste zone maritime située au sud-ouest de l’Inde et du Sri Lanka. Là, la surface de la mer se trouve anormalement basse par rapport au reste de la planète. Les scientifiques parlent de « Indian Ocean Geoid Low », ou minimum du géoïde de l’océan Indien.

Concrètement, le niveau de la mer y est environ 106 mètres plus bas que le niveau théorique qu’on attendrait si la gravité terrestre était parfaitement uniforme. Cette différence ne se voit pas à l’œil nu lorsqu’on navigue à la surface, mais elle apparaît clairement dans les mesures satellites ou lors de campagnes de gravimétrie de haute précision.

Cette zone couvre environ 3,1 millions de km², soit une superficie équivalente à celle de l’Inde, ce qui en fait la plus grande anomalie gravitationnelle négative de la planète.

Contrairement à ce que peut laisser penser l’expression « trou de gravité », il ne s’agit pas d’un gouffre ou d’un cratère dans le fond marin. Le plancher océanique ne s’ouvre pas brusquement et aucun navire ne risque d’y être aspiré. Le relief du fond marin reste globalement classique pour cette région.

Le géoïde, cette surface de référence qui trahit la gravité

Pour comprendre cette anomalie, les chercheurs se basent sur le géoïde. Il s’agit d’une surface imaginaire qui représente le niveau moyen des mers si l’on supprimait l’effet des vagues, des marées et des courants. Le géoïde sert de référence pour mesurer les variations de gravité sur Terre.

Là où la masse est plus importante en profondeur, la gravité est légèrement plus forte et la surface de la mer se bombe légèrement vers le haut. À l’inverse, là où la masse est moindre, la gravité faiblit, et le niveau de la mer se trouve un peu plus bas. Le « trou de gravité » correspond précisément à une zone où cette surface est nettement « en creux ».

  • Gravité plus forte : masse plus dense, géoïde plus haut, niveau de la mer légèrement relevé.
  • Gravité plus faible : masse moins dense, géoïde plus bas, niveau de la mer légèrement abaissé.
  • Océan Indien : anomalie négative record, avec un creux de plus d’une centaine de mètres.

Un mystère identifié dès 1948

Le phénomène ne date pas d’hier. D’après The Economic Times, la première identification de cette anomalie remonte à 1948. Le géophysicien néerlandais Felix Andries Vening Meinesz la repère alors grâce à des mesures de gravité réalisées depuis un navire, bien avant l’ère des satellites.

Pendant des décennies, l’origine exacte de cette bizarrerie reste une énigme. Les chercheurs soupçonnent une cause profonde, liée à la structure interne de la Terre, mais les données manquent pour trancher. Différentes hypothèses circulent, sans consensus : variations de densité dans la croûte océanique, remontées de matériaux chauds, vestiges d’anciens océans engloutis.

En 2023, une étude parue dans la revue Geophysical Research Letters va marquer un tournant. Elle est signée notamment par les scientifiques indiens Debanjan Pal et Attreyee Ghosh, de l’Indian Institute of Science (IISc), qui ont travaillé avec des collègues internationaux. Leur objectif : remonter le temps sur 140 millions d’années pour suivre les mouvements de la matière dans le manteau terrestre.

« L’existence du minimum de géoïde de l’océan Indien est l’un des problèmes les plus marquants des sciences de la Terre », souligne la professeure Attreyee Ghosh, citée par The Economic Times. « C’est l’anomalie de géoïde et de gravité la plus basse observée sur Terre, et jusqu’ici aucune explication consensuelle n’existait sur son origine. »

Des vestiges d’un ancien océan enfouis dans le manteau

Pour lever le voile, les chercheurs ont utilisé des modèles numériques de convection du manteau. Ces simulations reproduisent la façon dont la chaleur et la matière circulent dans cette épaisse couche rocheuse située entre la croûte et le noyau terrestre. En rétablissant pas à pas la position des continents et des plaques tectoniques, ils ont remonté jusqu’à 140 millions d’années en arrière.

À cette époque, un vaste océan, la Téthys, s’étendait entre l’Asie et le supercontinent Gondwana, dont faisait partie l’Inde. Avec la dérive des continents, la plaque indienne s’est détachée vers le nord, a traversé cet océan puis a fini par entrer en collision avec l’Asie, donnant naissance à l’Himalaya.

Au cours de ce long déplacement, des portions de la croûte océanique de la Téthys ont été entraînées en profondeur, un phénomène appelé subduction. Ces « plaques » d’océan ancien ont plongé dans le manteau, à des centaines voire des milliers de kilomètres sous la surface.

Le rôle clé de la « superplume » africaine

Selon l’étude, ces plaques océaniques enfouies ont perturbé une structure colossale située au voisinage de la limite entre le noyau et le manteau : une région de roches anciennes et très denses connue sous le nom de « Grande province à faible vitesse de cisaillement africaine » (African LLSVP). Les géophysiciens la surnomment parfois « superplume africaine ».

Cette véritable montagne de matière dense s’étend sous l’Afrique, à très grande profondeur. Les plaques de l’ancien océan, en s’enfonçant, auraient modifié l’équilibre de cette structure et déclenché une remontée de matériaux plus chauds et plus légers vers le manteau supérieur, sous l’océan Indien.

D’après la professeure Ghosh, l’anomalie de géoïde s’explique par la présence, entre 300 et environ 900 kilomètres de profondeur, d’un volume de matériau plus chaud et moins dense issu de la superplume africaine.

Cette moindre densité signifie moins de masse au même endroit. Moins de masse, donc une attraction gravitationnelle légèrement plus faible. À l’échelle de la planète, la différence reste minime, mais suffisante pour abaisser le géoïde de plus de 100 mètres sur une surface gigantesque.

Un phénomène qui intéresse aussi la France

Ce type d’anomalie gravitationnelle ne concerne pas seulement les régions tropicales. Les agences spatiales et les services géographiques, y compris en France, ont besoin de cartes très précises du géoïde pour leurs travaux.

Le géoïde sert notamment de référence à l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) pour relier les altitudes mesurées par satellites ou GPS au niveau moyen de la mer. Comprendre les anomalies comme celle de l’océan Indien aide à affiner ces modèles mondiaux, dont dépendent la navigation aérienne, maritime et certains grands travaux d’ingénierie.

Les satellites d’observation gravitationnelle, comme les missions européennes et américaines spécialisées dans la mesure de la gravité, scrutent l’ensemble du globe, y compris l’Hexagone et ses outre-mer. Ils détectent des variations bien plus faibles que celles de l’océan Indien, mais qui permettent par exemple de suivre les mouvements de masses d’eau ou de glace à l’échelle planétaire.

Des impacts sur les satellites et la compréhension du climat

Le champ de gravité terrestre n’est pas uniforme et les orbites des satellites en subissent les conséquences. Une anomalie aussi marquée que celle de l’océan Indien doit donc être intégrée dans les calculs de trajectoire. Les centres de contrôle, en Europe comme ailleurs, en tiennent déjà compte grâce aux cartes gravitationnelles détaillées.

Les variations de gravité influencent aussi la façon dont se répartissent les océans. Dans le contexte des débats sur la montée du niveau de la mer, la compréhension fine du géoïde aide à distinguer ce qui relève de la redistribution naturelle des masses d’eau, liée au champ de gravité, de ce qui provient réellement de la fonte des glaces ou de la dilatation des océans due au réchauffement.

Ce que ce « trou de gravité » révèle sur la Terre en profondeur

Au-delà du cas spectaculaire de l’océan Indien, l’étude met en lumière le caractère très dynamique de l’intérieur de la Terre. Le manteau n’est pas une couche figée : il circule lentement, sur des centaines de millions d’années, entraînant les continents, recyclant les fonds océaniques et remodelant en permanence la répartition des masses.

Ce même système de convection du manteau alimente les volcans, façonne les chaînes de montagnes et déclenche une partie des séismes. Le « trou de gravité » fonctionne ainsi comme une fenêtre indirecte sur ces processus qui se déroulent très loin sous nos pieds, mais qui influencent à long terme la surface terrestre.

Élément Rôle dans l’anomalie de l’océan Indien
Ancien océan Téthys Ses plaques océaniques ont été entraînées dans le manteau par subduction.
Superplume africaine (LLSVP) Grosse zone de roches denses perturbée par ces plaques, à proximité du noyau.
Manteau supérieur sous l’océan Indien Zone où remonte un matériau plus chaud et plus léger, créant un déficit de masse.
Géoïde Surface de référence qui enregistre le « creux » gravitationnel de plus de 100 m.

Un champ de recherche encore en plein essor

Les auteurs de l’étude citée par The Economic Times insistent sur le fait que leurs travaux représentent une avancée majeure, mais pas un point final. Ils souhaitent encore affiner leurs modèles et les confronter à davantage de données sismiques pour préciser la forme exacte et le comportement de cette matière moins dense sous l’océan Indien.

Les futures campagnes de mesures, qu’elles soient menées par satellites, par navires ou via des réseaux de sismographes, devraient progressivement compléter cette image du manteau. Les chercheurs espèrent, en reconstituant avec précision ce type de structures, mieux comprendre l’histoire des continents et des océans, mais aussi la façon dont la Terre réagit à long terme à la redistribution de ses masses internes.

Pour un lecteur français, ce travail rappelle que la géodésie et la gravimétrie ne sont pas réservées aux atlas et aux manuels scientifiques. Elles conditionnent des usages très concrets : cartographie de précision, suivi des ressources en eau, modélisation du climat, sécurisation des trajectoires de satellites ou de sondes spatiales.

Le « trou de gravité » de l’océan Indien n’est donc pas seulement une curiosité de géophysiciens. Il illustre la manière dont un phénomène très lointain, né de l’enfoncement d’anciens océans dans le manteau il y a des dizaines de millions d’années, finit par se traduire aujourd’hui par une légère dépression du niveau de la mer, visible jusque dans les données utilisées par nos systèmes de navigation modernes.

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