Au pays de Galles, un projet de câble électrique à plusieurs centaines de millions de dollars a été discrètement modifié à cause… d’un elfe de fiction.
Sur la plage de Freshwater West, au pays de Galles, la tombe de Dobby, héros de la saga Harry Potter, a pesé dans les choix d’ingénieurs chargés d’installer un câble électrique stratégique entre l’Irlande et le Royaume-Uni. Une histoire étonnante, racontée dans un podcast spécialisé et reprise par la BBC, qui montre jusqu’où peuvent aller les fans lorsqu’un lieu de tournage devient un site quasi sacré.
Un câble à 580 millions de dollars sous la mer d’Irlande
Tout commence en 2018. Simon Ludlam, alors responsable du projet Greenlink interconnector pour la société Etchea Energy, pilote l’installation d’un câble haute tension sous la mer d’Irlande. Coût estimé : 580 millions de dollars, soit environ 430 millions de livres sterling. Long d’environ 200 kilomètres, ce câble doit relier les réseaux électriques de l’Irlande et de la Grande-Bretagne.
Le tracé prévoit un atterrage à Freshwater West, une plage de Pembrokeshire, au sud-ouest du pays de Galles. Le principe est simple sur le papier : le câble passe sous la mer, puis sous la plage et les dunes, avant de ressortir dans l’arrière-pays pour rejoindre une station de conversion près de Pembroke.
À l’époque, Simon Ludlam se rend sur place pour tourner un sujet explicatif avec BBC Wales. Le but : montrer aux téléspectateurs où le câble doit sortir de terre. Il repart ensuite à Londres, persuadé d’avoir réalisé un banal exercice de pédagogie sur les infrastructures énergétiques.
Quelques semaines plus tard, l’émission passe à l’antenne. Et là, surprise : le standard d’Etchea Energy explose.
« Nous avons reçu des centaines d’appels, vraiment des centaines », raconte Simon Ludlam dans le podcast Energy Revolution, cité par BBC News.
Dobby, elfe de maison… et enjeu d’aménagement du territoire
Intrigué, Ludlam finit par écouter ses collègues. L’un d’eux lui explique la raison de cette avalanche de réactions : le point de sortie du câble correspond exactement à l’endroit où les fans de Harry Potter considèrent que Dobby est enterré.
L’ingénieur est d’abord incrédule. Il se souvient avoir répondu :
« C’est un personnage fictif dans un livre fictif. Tout est fictif. »
Mais pour les fans, l’enjeu est bien réel. Dans le film Harry Potter et les Reliques de la Mort – Partie 1, l’elfe meurt en sauvant Harry et est enterré dans le sable, près de Shell Cottage, censé se trouver non loin du village imaginaire de Tinworth, en Cornouailles. La scène a été tournée à Freshwater West. Depuis la sortie du film en 2010, le lieu s’est transformé en mémorial spontané.
Sur le sable, des dizaines de pierres peintes reprennent des variantes de l’épitaphe gravée par Harry dans le long-métrage. Des visiteurs venus d’Italie, d’Australie ou encore d’Afrique du Sud y laissent aussi… des chaussettes, clin d’œil au vêtement qui symbolise la liberté de Dobby dans l’univers de J. K. Rowling.
Le site est géré par le National Trust, l’organisme britannique chargé de la protection de nombreux sites naturels et historiques. Freshwater West étant une zone écologiquement sensible, l’organisme tente depuis des années de contenir ces hommages. Peintures écaillées, chaussettes abandonnées : ces dépôts finissent dans la mer ou dans l’estomac d’oiseaux marins.
En 2022, après une consultation publique, le National Trust accepte finalement de laisser le mémorial en place, mais demande instamment aux visiteurs de ne plus l’alimenter en nouveaux objets.
Le tracé du câble discrètement revu pour épargner la tombe
Face à la mobilisation, Simon Ludlam retourne voir les équipes en charge de la planification. Résultat : le tracé exact à terre est modifié. Le point où le câble doit revenir à la surface est déplacé pour contourner la tombe symbolique de l’elfe.
Selon le directeur général de Greenlink, James O’Reilly, cité par le New York Times, la sépulture de Dobby, combinée à la forme naturelle de la plage et des dunes, a influencé la décision finale sur l’endroit précis où le câble remonte.
Ludlam résume les choses avec une formule qui a fait mouche :
« Le projet avance désormais, et Dobby est heureux. »
Techniquement, les documents publics montrent que Greenlink avait dès l’origine prévu d’utiliser une méthode de forage dirigé horizontalement pour le raccordement à terre. L’idée était de faire passer le câble sous la plage et les dunes, sans ouvrir de tranchée en surface. Les défenseurs du projet rappellent donc que la plage en tant que telle n’a jamais été menacée de destruction.
Le débat se cristallise en réalité sur un point très précis : non pas la partie sous la plage, mais l’endroit exact où le câble ressort du sol derrière les dunes.
Une tombe fictive préservée, un site funéraire de l’âge du bronze frôlé
Le déplacement du point d’atterrage ne s’est pas fait sans conséquence inattendue. Une expertise archéologique réalisée en 2019 pour le compte de Greenlink et déposée auprès du conseil de Pembrokeshire a mis au jour le bord d’un vase en céramique inversé. Il s’agirait d’une urne dite « à collerette » de l’âge du bronze, datée approximativement entre 1700 et 1500 avant notre ère.
Ce type de récipient est généralement associé à des sépultures humaines et se trouve souvent dans des tertres funéraires circulaires. Les archéologues estiment donc que le câble passe désormais à proximité d’un véritable site funéraire préhistorique.
Simon Ludlam reconnaît lui-même que le tracé final du câble se trouve « assez proche de véritables vestiges de l’âge du bronze ».
Cette situation nourrit l’ironie de certains observateurs : un immense effort de concertation a été consenti pour éviter une tombe imaginaire, tout en installant l’infrastructure à côté d’une sépulture authentique, vieille de plusieurs millénaires.
Un débat sur l’impact réel des fans
Cette histoire alimente aussi une autre polémique : les aficionados de Harry Potter ont-ils réellement changé le destin du projet Greenlink, ou l’épisode est-il surtout une anecdote bien racontée ?
Les critiques soulignent que le recours au forage dirigé figurait déjà dans les documents de projet publiés dès octobre 2018. Pour eux, la plage n’était donc pas menacée et la « victoire » des fans relèverait surtout de la communication.
Les partisans de la version racontée par Ludlam rétorquent qu’il n’a jamais été question de creuser sur la plage, mais que les échanges avec le public ont bien conduit à modifier le point précis de remontée du câble. Un ajustement technique relativement limité, mais significatif sur le plan symbolique.
Au final, le câble a été mis en service commercial au début de l’année 2025. Il peut transporter jusqu’à 500 mégawatts dans chaque sens entre les deux réseaux, soit l’équivalent de l’alimentation de l’ordre de 380 000 foyers.
La tombe de Dobby, elle, est toujours là, plantée dans le sable de Freshwater West.
Quand la culture pop pèse sur les projets d’infrastructures
Cette affaire illustre un phénomène de plus en plus fréquent : les lieux marqués par le cinéma ou les séries deviennent des points de tension entre aménagement du territoire, tourisme et protection de l’environnement.
Au Royaume-Uni, comme ailleurs, certains sites de tournage attirent des foules importantes :
- des villages rendus célèbres par une série télévisée ;
- des paysages associés à une saga fantastique ;
- des monuments mis en avant par une superproduction.
Pour les collectivités locales, ces afflux peuvent représenter une manne touristique, mais aussi une source de dégradations : érosion des sentiers, déchets, stationnement anarchique, atteintes à la faune et à la flore.
Le National Trust, équivalent britannique du réseau de sites gérés par des organismes comme le Centre des monuments nationaux ou le Conservatoire du littoral en France, se retrouve souvent en première ligne pour arbitrer entre la ferveur des fans et la protection des milieux naturels.
| Enjeu | À Freshwater West |
|---|---|
| Pression touristique | Visiteurs internationaux attirés par la tombe de Dobby |
| Environnement | Peinture et chaussettes finissant dans la mer et chez les oiseaux |
| Infrastructures | Câble électrique stratégique entre deux pays |
| Patrimoine | Mémorial fictif et vestiges réels de l’âge du bronze |
Existe-t-il des situations comparables en France ?
En France, des tensions similaires apparaissent parfois autour de sites rendus célèbres par le cinéma ou les séries. Plusieurs villages ou plages font face à une hausse soudaine de fréquentation, avec des questions proches de celles posées à Freshwater West : circulation, stationnement, pollution, dégradation de milieux sensibles.
Le rôle du National Trust britannique peut être rapproché de celui d’organismes comme :
- le Conservatoire du littoral, chargé de protéger certains espaces côtiers ;
- le Centre des monuments nationaux, qui gère de nombreux sites historiques ;
- les parcs nationaux et les parcs naturels régionaux, qui encadrent les usages dans des zones protégées.
Lorsqu’un projet d’infrastructure importante est envisagé en France – ligne électrique, rail, route, parc éolien –, il doit passer par des procédures de concertation ou d’enquête publique. Ces dispositifs permettent aux riverains, aux associations de protection de l’environnement et, plus largement, au public, de faire valoir leurs arguments.
Les motivations peuvent être très variées : préservation d’un paysage, défense de la biodiversité, inquiétudes sur le bruit ou, parfois, attachement à un lieu rendu célèbre par la culture populaire. Les autorités doivent alors arbitrer entre intérêt général, contraintes techniques et attentes locales.
Un mémorial fragile entre fiction, tourisme et écologie
Le cas de la tombe de Dobby reste singulier par sa dimension à la fois ludique et internationale. Des visiteurs acceptent de parcourir des milliers de kilomètres pour laisser un galet peint ou une chaussette sur une plage ventée du pays de Galles, simplement parce qu’une scène culte y a été tournée.
Pour les autorités locales, le défi dure dans le temps. Laisser le mémorial en place répond à l’attachement sentimental des fans, mais oblige à surveiller constamment ses effets sur l’environnement. Le message du National Trust, qui demande de cesser d’y déposer de nouveaux objets, vise justement à concilier ces deux réalités.
Cette histoire rappelle aussi la fragilité des sites préhistoriques. Un simple ajustement de tracé pour tenir compte d’un symbole de la culture pop peut placer, sans le vouloir, une infrastructure moderne au voisinage très proche de vestiges vieux de 3 500 ans. D’où le recours régulier à des diagnostics archéologiques préalables, comme cela se pratique également en France avant de grands travaux.
Entre un elfe de fiction, des fans passionnés, un câble vital pour la sécurité énergétique et une urne de l’âge du bronze, la plage de Freshwater West concentre aujourd’hui des enjeux qui dépassent largement le cadre d’un simple décor de cinéma.









