En janvier 1890, dans les montagnes entre la Californie et le Nevada, un train de cirque reste piégé sous des mètres de neige, emportant une artiste hors norme.
Le site d’actualité historique espagnol qui publie ce récit revient sur la fin tragique de Lucía Zárate, Mexicaine inscrite au Livre Guinness des records comme « la plus petite adulte du monde ». Son destin se mêle à l’un des épisodes les plus dramatiques du chemin de fer américain : le Grand blocage de neige de la Sierra Nevada, à la frontière entre les États-Unis et le Mexique de son enfance.
Le grand blocage de neige de 1889-1890, un drame ferroviaire oublié
À l’hiver 1889-1890, la Sierra Nevada, massif montagneux qui sépare la Californie du Nevada, subit une succession de violentes tempêtes. Les chutes de neige sont telles que, par endroits, l’épaisseur atteint près de sept mètres. Les chasse-neige du Central Pacific Railroad, la compagnie qui relie Sacramento à Salt Lake City, sont vite dépassés.
Une douzaine de trains se retrouvent alors immobilisés pendant près de deux semaines dans ce secteur déjà tristement célèbre pour la tragédie de l’Expédition Donner, en 1847. À l’époque, une caravane de pionniers coincée au Donner Pass avait sombré dans la faim et le cannibalisme après la mort de 49 des 87 membres du groupe.
Quatre décennies plus tard, on pense que le rail a rendu la traversée de la Sierra Nevada sûre et rapide. L’hiver 1889-1890 prouve l’inverse. Un train de bétail déraille, des avalanches emportent les structures destinées justement à contenir la neige, et plusieurs convois se retrouvent piégés au milieu de nulle part.
Durant quinze jours, des centaines d’ouvriers se battent pour rouvrir les voies et atteindre les trains bloqués dans la montagne.
Lorsque les équipes de secours parviennent enfin jusqu’aux passagers, elles découvrent une situation sanitaire catastrophique. Une épidémie de grippe s’est propagée à bord, ajoutant des morts par maladie aux victimes d’hypothermie.
La petite ville la plus proche, Truckee, née justement du campement de secours de l’Expédition Donner, ne dispose ni d’hôpital ni même d’assez de lits. Les sauveteurs improvisent alors une infirmerie dans un wagon. C’est là que le corps de Lucía Zárate est pris en charge.
Lucía Zárate, une vie hors norme dès la naissance
Lucía Zárate naît en 1864 à San Carlos Chachalacas, dans l’État de Veracruz au Mexique, avant que sa famille ne s’installe à Agostadero, aujourd’hui Cempoala. À sa naissance, elle ne mesure que 17 centimètres, une taille qui laisse présager un décès rapide.
Contre toute attente, l’enfant survit. Elle reste cependant extrêmement petite et son cas stupéfie autant les médecins que sa famille, issue d’un milieu aisé. Ses parents et deux de ses trois frères grandissent normalement. Un autre frère, Manuel, né plus tard, présente la même pathologie qu’elle.
Les médecins ne donneront un nom à cette maladie qu’en 1982 : MOPD II, pour « nanisme primordial ostéodysplasique microcéphalique de type II ». Lucía sera la première personne diagnostiquée a posteriori avec cette forme de nanisme primordial, qui associe anomalies cérébrales et squelettiques.
- croissance extrêmement réduite mais proportions globalement harmonieuses ;
- souvent une légère déficience intellectuelle, parfois une intelligence normale avec des troubles d’apprentissage ;
- espérance de vie limitée, souvent avant la puberté ;
- stérilité fréquente.
Dans le cas de Lucía, la croissance s’arrête définitivement vers l’âge de dix ans, selon un article de la revue Strand Magazine en 1894. À l’âge adulte, elle mesure 51 centimètres et pèse un peu plus de deux kilos. Sa tête a la taille d’un poing, ses jambes affichent une circonférence de dix centimètres au mollet. Son corps reste pourtant bien proportionné, contrairement à l’achondroplasie, forme de nanisme plus connue, où la tête est plus grosse et les membres très raccourcis.
Le Livre Guinness des records la décrit comme « la plus petite personne adulte du monde », avec un corps minuscule mais proportionné.
D’un village de Veracruz aux scènes des grands cirques américains
La singularité de Lucía attire très vite l’attention au-delà du Mexique. En 1876, alors qu’elle a environ douze ans, elle part avec ses parents aux États-Unis pour être examinée par des médecins de l’université d’Oxford à l’occasion de l’Exposition universelle de Philadelphie, organisée pour le centenaire de l’indépendance américaine.
Les spécialistes peinent à évaluer son âge exact. L’analyse de sa dentition confirme seulement qu’elle a au moins six ans. Pour le public, sa taille extraordinaire devient surtout une curiosité. Lucía parle espagnol et « baragouine » un peu d’anglais, mais ce sont ses dimensions qui fascinent. Sa carrière bascule alors vers le milieu du spectacle.
Après l’exposition, elle est engagée dans un numéro intitulé « Fairy Sisters » (« Sœurs fées »). En 1880, ce spectacle attire l’œil de Phineas Taylor Barnum, célèbre patron de cirque américain. Barnum, à la tête du Barnum & Bailey Circus, s’est fait un nom avec ses « freak shows », ces exhibitions de personnes considérées comme des « raretés humaines » : géants, obèses, siamois, albinos ou encore « beautés circassiennes ».
Lucía rejoint cette troupe haute en couleur. Elle y joue des scènes de vaudeville avec Francis Joseph Flynn, alias General Mite, un New-Yorkais atteint lui aussi de MOPD II. Il a la même âge qu’elle mais mesure deux centimètres de plus. Sur scène, on les présente comme mari et femme, même si Flynn est en réalité marié à une Anglaise, Millie Edwards, qui ne participe pas aux numéros.
Le contraste de taille devient un ressort comique lorsque le géant chinois Chang Woo-Gow, originaire de Canton et mesurant 2,35 mètres, apparaît à leurs côtés. Vêtu à la traditionnelle, il renforce par sa stature hors norme la fascination du public pour la minuscule Mexicaine.
Une célébrité bien payée, reçue par les puissants
Le spectacle tourne avec succès. Les artistes en retirent des revenus conséquents pour l’époque. Chang distribue largement son argent à ses proches. Flynn achète une ferme en Nouvelle-Zélande. Les parents de Lucía investissent dans deux ranchs au Mexique, acquis auprès de descendants du général Santa Anna, ancien président du pays.
Les chroniques la surnomment « la Mexicaine lilliputienne ». Elles affirment qu’elle touche jusqu’à 500 dollars par semaine, porte des vêtements coûteux, aime exhiber ses bijoux, dispose d’une domestique et d’un interprète, et n’hésite pas à réprimander sévèrement les membres du personnel qu’elle juge peu professionnels. Sa notoriété lui vaut aussi d’être reçue par la reine Victoria au Royaume-Uni, après avoir déjà rencontré le président mexicain Porfirio Díaz.
À 26 ans, Lucía a conquis la célébrité internationale, accumulé un véritable capital et rencontré les plus puissants de son époque.
Un décès dans la neige, loin de son Mexique natal
En janvier 1890, Lucía voyage avec le cirque à bord d’un train du Central Pacific Railroad en direction de San Francisco. Le convoi se retrouve pris dans le Grand blocage de neige de la Sierra Nevada, à proximité du Donner Pass. Coincée comme des centaines d’autres passagers, elle affronte le froid glacial, les difficultés d’approvisionnement et la promiscuité, terrain idéal pour la grippe qui circule dans les wagons.
Lucía meurt le 28 ou le 29 janvier 1890. Le site espagnol indique qu’elle succombe probablement à une combinaison d’hypothermie et de gastrite, cette dernière étant sans doute liée à une nourriture inadaptée, notamment des conserves qu’elle supporte mal. Sa taille minuscule et sa fragilité rendent le moindre déséquilibre beaucoup plus dangereux.
Les sauveteurs pensent d’abord avoir affaire à une enfant. Ses parents doivent expliquer qu’il s’agit d’une femme adulte. Elle a 26 ans, un âge que beaucoup de personnes atteintes de MOPD II n’atteignent pas.
Sa famille souhaite rapatrier le corps au Mexique. À la frontière, des fonctionnaires tentent de les extorquer en exigeant une forte somme après avoir compris de qui il s’agit. Malgré ces pressions, ses proches parviennent à ramener sa dépouille. Lucía est inhumée au cimetière d’El Agostadero, où sa tombe existe toujours, probablement à proximité de celle de son frère Manuel, mort plus jeune et resté hors des projecteurs.
Un cas médical rare qui éclaire le nanisme primordial
Les travaux cités par le média espagnol, notamment une étude publiée sur le MOPD II, montrent combien Lucía Zárate a marqué la littérature médicale. Son dossier, comme celui de Francis Joseph Flynn, figure parmi les premiers cas détaillés de ce type de nanisme. Ils ont servi de base à la description moderne de la maladie.
Sur le plan biologique, le MOPD II est associé à un dysfonctionnement d’une protéine appelée pericentrine, impliquée dans la formation et la duplication des centrioles, sortes de structures internes des cellules. Ce dérèglement perturbe le développement global du corps, en particulier la croissance osseuse et cérébrale.
Pour un lecteur français, ces pathologies restent extrêmement rares. Les personnes concernées sont aujourd’hui suivies par des équipes hospitalières pluridisciplinaires : généticiens, pédiatres, endocrinologues, orthopédistes ou neurologues, selon les atteintes. À la fin du XIXe siècle, cette prise en charge n’existe pas. L’espérance de vie dépend surtout des conditions de vie et des infections qui surviennent.
Ce que changerait aujourd’hui une telle histoire en France
Si un cas semblable à celui de Lucía survenait en France de nos jours, le parcours serait très différent. Un nouveau-né aussi petit ferait l’objet d’investigations immédiates dans un service de néonatalogie. En cas de suspicion de nanisme primordial, les équipes orienteraient la famille vers un centre de référence des maladies rares, parfois adossé à un centre hospitalo-universitaire.
Le diagnostic génétique permettrait d’identifier ou non une anomalie comparable à celle de la pericentrine. La famille bénéficierait d’un accompagnement : consultations spécialisées, suivi de la croissance, aides sociales et scolaires adaptées. Des associations de patients jouent aussi un rôle d’appui, en mettant en contact les familles confrontées à des situations proches.
Sur le plan social, l’époque des « freak shows » est révolue. En France, l’exposition publique de personnes en raison de leur différence physique serait encadrée par le droit du travail, le droit à la dignité et la lutte contre les discriminations. Les artistes de petite taille qui se produisent aujourd’hui dans des spectacles le font dans un cadre professionnel, en principe choisi, sans être présentés comme des « curiosités humaines ».
En matière de secours, un blocage similaire à celui de la Sierra Nevada relèverait de la sécurité civile. Les services comme la SNCF, les préfectures, les pompiers et le SAMU coordonnent déjà des plans d’urgence en cas de neige abondante ou de tempête. Des trains bloqués sont évacués vers des points d’accueil chauffés, avec distribution de nourriture et prise en charge éventuelle des personnes fragiles.
Une mémoire entretenue entre tombe, musée et archives
Au Mexique, la mémoire de Lucía ne s’est pas effacée. La maison familiale de Cempoala, baptisée Casa Grande, est ouverte depuis 2011 en tant que musée. Elle conserve des objets et des documents liés à son histoire et à celle de sa famille. Sa tombe à El Agostadero demeure un point de repère local.
Les sources citées par le média espagnol – travaux de l’historien Mark McLaughlin sur le Grand blocage de neige, articles médicaux sur le MOPD II, ouvrages sur l’époque victorienne et documents du musée Casa Grande – montrent comment cette trajectoire individuelle éclaire à la fois l’histoire des spectacles, la médecine et la condition des personnes différentes au XIXe siècle.
De Veracruz à la Sierra Nevada, la vie de Lucía Zárate mêle exploitation, réussite, curiosité scientifique et vulnérabilité extrême face aux aléas du climat.
Son destin illustre enfin un point souvent évoqué par les historiens du cirque : pour beaucoup de personnes atteintes de handicaps visibles à cette époque, intégrer un spectacle n’était pas seulement une mise en scène de leur différence. C’était aussi, parfois, la seule voie pour gagner leur vie, voyager et accéder à un certain confort matériel, tout en restant exposées, comme Lucía, à des risques qu’elles ne contrôlaient pas.









