Sur une île panaméenne isolée, des scientifiques ont filmé de jeunes singes capucins mâles se comportant de manière totalement inattendue.
En mission sur l’île de Jicarón, au large du Panama, des chercheurs munis de caméras automatiques pensaient simplement suivre des singes utilisateurs d’outils. Ils ont finalement mis au jour, raconte le média scientifique anglophone à l’origine de cette étude, un comportement jamais décrit auparavant chez les capucins à face blanche : l’enlèvement répété de bébés singes hurleurs, une autre espèce de primates qui partage cette île du Pacifique.
Sur l’île de Jicarón, deux espèces qui cohabitent… en apparence
Jicarón se situe au large de la côte pacifique ouest du Panama. L’île abrite notamment deux espèces de primates : les singes capucins à face blanche et les singes hurleurs. Ils vivent dans les mêmes forêts mais ne se disputent pas la nourriture, leurs régimes alimentaires étant différents. Jusqu’ici, leur cohabitation était décrite comme globalement pacifique.
Des chercheurs de l’Institut Max Planck du comportement animal (Max Planck Institute of Animal Behavior, MPI-AB) et de l’Institut tropical de recherche du Smithsonian (Smithsonian Tropical Research Institute, STRI) y suivent depuis plusieurs années un groupe de capucins connu pour son usage d’outils : ces singes cassent notamment des noix sur des « enclumes » en pierre, un comportement déjà étudié par les primatologues.
Pour suivre ces comportements, les scientifiques ont disséminé des pièges photographiques, des caméras déclenchées automatiquement au passage des animaux. C’est dans ces milliers d’images que, en 2022, un détail a tout fait basculer.
Des bébés singes hurleurs transportés comme si de rien n’était
En visionnant les vidéos, la doctorante Zoë Goldsborough, du MPI-AB, remarque un comportement qui la sidère : de jeunes mâles capucins portent des bébés singes hurleurs agrippés à leur ventre ou à leur dos. Les petits hurleurs s’accrochent, pendant que leurs porteurs poursuivent leur routine quotidienne dans la forêt.
Sur une période de 15 mois, 11 bébés singes hurleurs ont été transportés par des mâles capucins juvéniles ou subadultes, parfois durant neuf jours d’affilée.
Dans un premier temps, quasiment toujours le même jeune capucin apparaît sur les images avec un nourrisson hurleur sur le dos. Les chercheurs l’ont surnommé « Joker ». Puis, après une interruption de plusieurs mois, d’autres jeunes mâles capucins se mettent eux aussi à porter des bébés hurleurs.
Les enregistrements montrent les petits hurleurs accrochés comme ils le feraient sur leur mère, tandis que les capucins continuent de se déplacer, chercher de la nourriture ou manipuler des outils. Pour les scientifiques, il s’agit de la première observation chronologique documentée d’un capucin à face blanche transportant un bébé hurleur.
« Ça avait l’air tellement anormal » : la stupéfaction des chercheurs
Face aux images, la réaction de l’équipe est immédiate. Meg Crofoot, directrice du MPI-AB, se souvient de sa première vision de la scène. Elle explique avoir reçu un message de Zoë Goldsborough, accompagné de la photo d’un capucin portant un bébé hurleur sur le dos. Sa réaction : un mélange de surprise et d’incrédulité face à quelque chose qui, pour elle, « avait l’air tellement bizarre, tellement faux ».
Les chercheurs commencent alors à passer au crible les enregistrements. Ils veulent comprendre si ce comportement tient d’une forme d’« adoption » interespèces, déjà observée de façon très ponctuelle chez certaines femelles d’autres espèces animales, ou s’il s’agit d’autre chose.
Plusieurs éléments les font rapidement écarter l’hypothèse de l’adoption. Les bébés hurleurs, tous âgés de moins de quatre semaines, appellent leurs parents et cherchent à s’échapper. Les capucins les empêchent de partir. Les nourrissons ne sont pas intégrés à un groupe familial, mais littéralement maintenus auprès de leurs ravisseurs.
Les chercheurs concluent à de véritables enlèvements de nourrissons hurleurs par de jeunes mâles capucins, un comportement jamais décrit auparavant.
Des enlèvements sans violence directe, mais aux conséquences mortelles
Selon les observations rapportées, les capucins ne s’acharnent pas physiquement sur les bébés hurleurs. Zoë Goldsborough souligne que les singes hurleurs ne sont pas battus ou mordus. Le problème est ailleurs : les capucins, tous mâles, sont incapables de fournir le lait dont les petits ont besoin.
Les images montrent des bébés s’affaiblissant progressivement, continuant d’être transportés tant qu’ils peuvent s’agripper. Quand ils deviennent trop faibles, les capucins les portent à la main, parfois même après la mort du nourrisson, encore pendant un certain temps.
Au moins quatre bébés hurleurs sont observés morts, probablement de malnutrition. Les chercheurs estiment qu’aucun des 11 nourrissons enlevés n’a survécu à ces épisodes. Ils supposent que, une fois totalement affaiblis ou décédés, les petits sont finalement abandonnés dans la forêt.
Une tradition sociale née de l’oisiveté ?
Les primatologues remarquent un autre point clé : les auteurs de ces enlèvements appartiennent tous au même groupe de capucins, déjà connu pour son usage d’outils sur l’île. Et ils sont tous mâles. Cette double particularité oriente leur interprétation.
Pour Meg Crofoot, les conditions de vie sur Jicarón jouent un rôle central. Elle décrit un environnement où la survie semble « facile » : absence de prédateurs, peu de concurrence pour les ressources, nourriture abondante. Les capucins disposent ainsi de beaucoup de temps libre, sans menaces majeures ni pression permanente pour se nourrir.
Les chercheurs avancent que l’usage d’outils et ces enlèvements interespèces pourraient naître d’une même source : l’ennui dans un milieu trop confortable.
Dans cette lecture, les capucins, animaux sociaux et très intelligents, profitent d’un contexte « luxueux » pour multiplier les comportements innovants. L’équipe va jusqu’à suggérer que, pour ces singes, l’absence de contraintes fortes et l’abondance de temps pourraient suffire à faire émerger de nouvelles traditions sociales, parfois dramatiques pour d’autres espèces.
Une menace potentielle pour une espèce déjà en danger
Les singes hurleurs présents sur Jicarón sont considérés comme une espèce menacée sur l’île. Si cette nouvelle habitude de kidnapping devait se maintenir voire s’étendre au sein du groupe de capucins, les chercheurs craignent que l’impact sur la reproduction des hurleurs devienne problématique.
Toutes les données recueillies n’ont pas encore été totalement analysées. L’équipe suit de près l’évolution de ce comportement. L’enjeu dépasse le simple cas anecdotique : une tradition sociale néfaste, transmise de singe à singe, pourrait à terme peser sur la démographie d’une espèce déjà vulnérable.
Que signifie « tradition sociale » chez les singes ?
Les chercheurs parlent de « tradition sociale » pour décrire un comportement appris au sein d’un groupe et transmis socialement, par imitation ou observation, un peu à la façon d’une coutume. Chez les primates non humains, plusieurs traditions sont déjà bien documentées, en particulier l’usage d’outils ou certains cris spécifiques à un groupe.
Dans le cas de Jicarón, deux traditions semblent coexister chez le même ensemble de capucins mâles :
- l’usage d’outils pour ouvrir des noix ou manipuler des aliments ;
- le transport de bébés singes hurleurs enlevés à leurs parents.
Ces comportements se diffusent dans le groupe sans intervention humaine directe. Les plus jeunes apprennent en observant leurs congénères plus âgés. Cette capacité d’apprentissage social rapproche encore davantage ces petits singes de comportements que l’on associe volontiers à l’humain, avec des « cultures » propres à chaque groupe.
Ce que ces observations disent des primates… et de nous
Cette étude rappelle que les primates non humains peuvent développer des pratiques complexes, parfois dommageables pour d’autres espèces, sans y être poussés par la faim ou un danger immédiat. La célèbre expression « la nécessité est mère de l’invention » se trouve ici nuancée par Meg Crofoot, qui insiste sur le rôle possible de l’ennui et de la disponibilité de temps dans l’émergence de comportements nouveaux.
Pour les chercheurs, ces observations enrichissent la réflexion sur l’évolution des comportements sociaux et culturels. Elles montrent qu’un environnement très sûr peut encourager non seulement la créativité utile (comme l’usage d’outils), mais aussi des pratiques risquées ou délétères pour d’autres animaux partageant le même territoire.
Et en France, comment sont suivis les comportements des primates ?
En France métropolitaine, les primates ne vivent pas à l’état sauvage, mais de nombreux centres de recherche et parcs zoologiques étudient leurs comportements. Les primatologues travaillent principalement avec :
- des singes hébergés dans des parcs animaliers ou des zoos, où leurs interactions sociales et leurs enrichissements sont suivis de près ;
- des primates élevés dans des centres de recherche spécialisés, dans le respect de réglementations strictes sur le bien-être animal ;
- des populations sauvages à l’étranger, dans le cadre de collaborations internationales sur le terrain.
Les études s’intéressent notamment à la cognition, à l’usage d’objets, à la résolution de problèmes ou encore aux liens sociaux. Les scientifiques recourent eux aussi à des pièges photographiques et à des caméras, mais dans des zones où les primates vivent naturellement, comme en Afrique ou en Amérique latine, via des partenariats avec des instituts locaux.
En matière de conservation, les autorités françaises soutiennent plutôt des programmes internationaux visant à protéger les habitats naturels des primates, à lutter contre le braconnage et le commerce illégal, ou à financer des projets de recherche. Les comportements inédits observés, comme à Jicarón, nourrissent ces réflexions globales sur la gestion des espèces menacées.
Un rappel des enjeux de la cohabitation entre espèces
L’affaire des capucins de Jicarón illustre une réalité souvent sous-estimée : même sans intervention humaine directe, les relations entre espèces peuvent évoluer rapidement sous l’effet de comportements appris. Une innovation sociale dans un groupe de singes peut suffire à fragiliser une population déjà menacée partageant la même forêt.
Pour les équipes du MPI-AB et du STRI, la priorité est désormais de suivre la poursuite ou non de ces enlèvements de nourrissons hurleurs. L’étude de ce cas devrait aussi permettre de mieux comprendre comment naissent, se propagent ou disparaissent ces traditions sociales animales, et à quel point elles peuvent remodeler des écosystèmes fermés comme une petite île tropicale.








